31 mai 2005
Refuge de l'Aigle

Je suis de ceux qui pensent le contraire. Le problème de ce refuge est qu'il est aujourd'hui utilisé de façon absurde. Il avait été édifié avant la guerre de 14 dans un but bien précis : récupérer les cordées terminant la traversée de la Meije (ci-dessous, photo prise en 1920 par Pierre Dalloz).
C'était véritablement un refuge de secours, un peu comme le refuge Vallot près du Col du Goûter. Il a parfaitement tenu ce rôle pendant de longues années, non sans être le témoin de quelques drames terribles comme ceux de 1922, 1952 ou 1956 (voir pour cela le livre d'Henri Isselin sur la Meije). J'ai moi-même connu l'époque où l'on déposait les morts dans une espèce de caisson à l'extrêmité de l'unique bât-flanc...
Par la suite, et notamment dans les années 50-60, l'Aigle a aussi été utilisé comme base de départ pour les grandes voies de la face N de la Meije, ou pour enchaîner la Meije sur la traversée vers le Pavé et le Gaspard, ou encore pour des hivernales. On restait là dans le registre du "grand alpinisme". Sur cette photo, on voit Tobey et Robino après la première ascension de la face N directe de la Meije, en 1947.
Certains soirs le refuge était surchargé, mais cela restait encore rare. C'est dans les années 70 que l'Aigle a commencé à être gardé par des gardiens véritablement héroïques, et souvent d'ailleurs par des gardiennes. Gloire à elles !
Puis les choses ont commencé à dériver, car le refuge s'est vu attribuer un rôle pour lequel il était complètement inadapté : celui de base de départ pour des courses faciles à forte fréquentation comme la Meije orientale, le Doigt de Dieu ou la Tête des Corridors. S'est développée aussi une fréquentation purement "touristique", avec des visiteurs montant (souvent en petits groupes) pour simplement passer une nuit en altitude, sans faire de sommet. Ce type de fréquentation n'a rien de répréhensible en soi, mais, combiné aux usages précédents, il a fini par engendrer les phénomènes d'asphyxie auxquels on assiste maintenant, qu'aggrave la vétusté de l'Aigle.
Il est clair que ces problèmes
appellent une solution. Mais est-il nécessaire de supprimer le vieux
refuge pour en bâtir un autre au même endroit ? Je suis de ceux qui
pensent qu'il est indispensable de conserver l'Aigle actuel (je m'en
expliquerai un peu plus loin) et de faire un autre refuge, plus grand,
mais dans un autre endroit. Si l'on veut préserver l'Aigle, il faut
dédoubler les fonctions. Or, la majeure partie des usagers sont, en
été, des gens qui viennent d'en bas (du Pont des Brebis, à Villar
d'Arène, alt. 1667 m) pour faire des courses faciles et courtes. Ils se
tapent 1800 m de dénivelée pour monter au refuge, alors que le
lendemain il reste 525 m pour le Doigt de Dieu, 440 pour la Meije
orientale, 285 pour la Tête des Corridors.
D'où
l'idée d'un deuxième refuge, plus vaste, gardé, situé quelques
centaines de mètres plus bas sur l'arête rocheuse reliant le Bec de
l'Homme (sur lequel est bâti l'Aigle) au Pic de l'Homme, quelque part
entre le Col du Bec (3065 m) et la "vire Amieux" par laquelle on
s'échappe du glacier du Tabuchet.
Cette formule est la seule qui permettrait de répondre aux demandes - contradictoires - qui se manifestent en ce haut-lieu, tout en préservant l'ancienne bâtisse. Naturellement il y a une objection financière : cela coûterait très cher. Si on considère que l'Aigle n'est qu'un vulgaire tas de planches, cela ne vaut évidemment pas le coup, ni le coût. Mais justement, l'Aigle est bien autre chose qu'un vulgaire tas de planches. Ce vieux refuge a une valeur patrimoniale unique. D'abord parce que c'est le dernier refuge de ce type de toutes les Alpes françaises: c'est donc un témoin. Ensuite parce qu'il est porteur d'une histoire d'une exceptionnelle richesse, véritable résumé de toute l'histoire de l'alpinisme français - et on ne doit pas oublier que la Meije est la montagne-symbole de cet alpinisme (et du CAF, d'ailleurs !). En-dehors de l'Observatoire Vallot, il n'existe aucun autre lieu aussi chargé de mémoire dans les Alpes. Et il faut savoir qu'il a été la source d'inspiration de quantité d'écrivains, poètes, peintres, musiciens, etc... Un roman comme "Accident à la Meije", d'Etienne Bruhl, n'existerait pas sans l'Aigle... Ici, reproduction d'une aquarelle d'Alexis Nouailhat.
Lieu de mémoire et de culture, l'Aigle a donc valeur de monument historique et c'est pourquoi on n'a pas le droit d'y toucher, fût-ce pour des questions d'argent (du reste, on fait confiance au CAF pour savoir quêter les subventions !).
Or, la situation est en ce moment en train de devenir malsaine. On voit que le CAF de Briançon et les décideurs proches (maires, certains guides) font pression pour que la construction d'un nouveau refuge sur le site de l'ancien soit accélérée. L'Aigle serait donc condamné. Pire : dans le dernier bulletin du CAF de Briançon, on trouve sur son programme de courses pour l'été 2005 l'indication suivante :
Vous avez bien lu : prévoir "briquet et essence"... Inconscience ? Provocation ? Intention criminelle affirmée ? Ou simple imbecillité ? Il est bon de savoir que le responsable local des programmes a déjà publiquement manifesté son voeu de voir brûler le refuge... Face à cela, il s'est créé une "Association des Amis du refuge de l'Aigle" qui fait ce qu'elle peut pour essayer de contrer le processus engagé. Voici ses adresses : 16 hameau du Villaret, 05100 Puy-St-André. Courriel : amislaigle@wanadoo.fr. C'est un peu la bagarre du pot de terre contre le pot de fer. Je vous invite néanmoins à vous tourner vers elle, et aussi à essayer de faire pression sur le CAF national (la FFCAM) pour revenir en arrière et dégager dans le calme et la concertation des solutions acceptables.
Voilà. La montagne n'est pas toujours
un lieu de sublimation et de pures émotions. Les histoires de refuges
incendiés ou vandalisés ne sont pas exceptionnelles (voir le Saussois,
En-Vau, Péclet-Polset...), mais ce n'est pas une raison pour en ajouter
d'autres. En même temps on ne peut qu'être consterné de voir le CAF
renier ainsi ses origines, son histoire, son éthique. Mais ce n'est
guère étonnant à partir du moment où on s'inscrit en acteur de la
marchandisation de la montagne, et où l'alpinisme est sacrifié à de
simples activités de consommation...
Pour ma part, j'aimerais que
cette affaire puisse susciter assez de réactions pour que soit
préservée une toute petite part de ce qui a fait de l'alpinisme un Art
et une Culture.
Franchissement de la rimaye du Doigt de Dieu, à la fin de la Traversée de la Meije
Crépuscule à la rimaye du Doigt de Dieu
Le matin, à l'Aigle
23 mai 2005
Débats
J'ai la réputation d'être un amateur de polémiques. Ce n'est pas la
réputation que je préfère, mais je dois reconnaître qu'elle n'est pas
totalement injustifiée. J'ai des convictions, j'aime les exposer et les
défendre, et je ne suis pas un homme de consensus : dans une
confrontation d'idées, je crois qu'il y a toujours quelqu'un qui a
raison (ou plutôt raison) et quelqu'un qui a tort (ou plutôt tort). Et
je ne vois aucune raison de donner raison à quelqu'un qui n'a pas
raison. J'ose même aller au-delà, et affirmer que tous les points de
vue ne se valent pas, et qu'il en existe d'inadmissibles. Le risque est
évidemment celui de l'arrogance et du sectarisme - il est possible que
je mette parfois le pied dedans.
Certains sujets me laissent
indifférents, d'autres me font grimper aux rideaux. Par exemple :
l'aménagement touristique de la montagne. Comme j'habite au débouché de
la Tarentaise, en Savoie, je suis bien placé pour mesurer l'énormité de
l'impact du développement des stations de sports d'hiver depuis 40 ans
(depuis le premier "Plan neige") - et je trouve le résultat
désespérant. La montagne savoyarde a été violée sans vergogne par un
modèle de développement porté par la seule logique financière, et qui
ne connaît que la fuite en avant. Résultat : tout l'espace est
progressivement dévoré par le béton, l'acier et les bulldozers, sauf là
où existent d'ultimes filets de protection (Parcs national...) - mais
pour combien de temps, si l'actuelle logique de désengagement de
l'Etat se poursuit ? Certes, cela a permis un enrichissement
spectaculaire de la population, mais au prix de dégâts culturels,
humains et environnementaux irréparables. Il était possible de
concevoir un autre modèle de développement, avec comme critère premier
de ne pas tout soumettre à la dictature des sports d'hiver, mais cela
aurait nécessité de miser sur le long terme alors que les promoteurs et
les spéculateurs ne connaissent que le très court terme. Pas besoin
d'aller en Amazonie pour mesurer les effets dévastateurs d'une économie
de marché débarrassée de toute forme de régulation et affranchie de
toute volonté politique (politique = art de gouverner la cité et
d'imaginer son avenir).
Ne pas croire que le processus est terminé.
A preuve les projets récemment annoncés par la station
d'Arêches-Beaufort. Elle avait jusqu'à présent la réputation d'être une
station-village soucieuse d'un développement équilibré, sans sacrifier
l'été à l'hiver (ouais...). La voilà maintenant saisie par la folie des
grandeurs. Non seulement elle envisage d'équiper l'un de ses principaux
sommets (la Pointe du Dard), mais elle veut aussi se relier à la basse
vallée de la Tarentaise en basculant du nord au sud par-delà le col de
La Bâthie, avec un gros porteur jusqu'au village de La Bâthie, à 350 m
d'altitude. Et les pentes ensoleillées proches du col seraient équipées
en remontées mécaniques. C'est la nouvelle mode : mettre les pistes de
ski au soleil ! Inutile de dire qu'en procédant ainsi Arêches
changerait complètement de catégorie : adieu la station-village,
bonjour le big bazar. L'autre mode c'est les liaisons inter-stations,
au besoin par des réseaux de câbles survolant les vallées comme si les
lignes EDF ne suffisaient pas (voir la liaison La Plagne - Les Arcs).
Cette
affaire de La Bâthie a suscité sur place des réactions très vives (voir
le site de l'association de défense :
http://montagne-labathie.dnsalias.net), et c'est une nouvelle bagarre
qui commence. Quant à savoir si elle pourra être gagnée... La plupart
des batailles du même type ont été perdues, mais on peut toujours
rêver. En attendant voici matière à réflexion, avec d'abord l'excellent
article que la revue Montagnes-Magazine a consacré à l'affaire dans son
numéro de mars (avec l'autorisation de son auteur, François Carrel) et
ma propre réaction.
L_affaire_Areches_La_Bathie.pdf
Il peut y avoir d'autres sujets de querelles. Il y en a qui peuvent apparaître dérisoires quand on les voit de l'extérieur. Ainsi des disputes sur l'équipement des voies d'escalade, dans lesquelles les grimpeurs de tous bords sont capables de s'entre-étriper. De fait, elles sont dérisoires en elles-mêmes, mais elles peuvent servir de révélateur pour de vrais problèmes et mettent en lumière une réalité qui est assez désagréable, mais dont il faut tenir compte : le divorce consommé entre les acteurs de l'alpinisme et de l'escalade. Quand on ne se comprend plus, il devient évidemment très difficile de s'entendre. Quand les uns et les autres regardent la même montagne, voient-ils la même chose ? La réponse est non. Il y a ceux qui y voient un espace offrant un certain nombre de possibilités techniques et sportives, et ceux qui y voient une entité sublime, voire sacrée. Le différence de regard (culturelle) débouche bien évidemment sur une approche complètement différente (le mode d'emploi = Stade_ou_sanctuaire.pdf). Ainsi, la réflexion sur les modes de pratique permet à rebours de réfléchir sur la dimension culturelle de l'alpinisme et les fractures qui la traversent. C'est en ce sens que je livre quelques éléments.
D'abord un essai de définition de l'alpinisme, que j'avais fait vers
1999 pour éclairer la lanterne des responsables du Parc de la Vanoise
qui m'avaient avoué ne rien savoir de lui :
Concept_alpinisme.pdf
Puis une prise de position sur les notions d'Aventure et de Risque
Savoir_l_alpinisme.pdf
Une remise en cause de la compétition sportive
Sport_et_id_ologie.pdf
Et une analyse de la fracture culturelle dans le monde de l'alpinisme
Alpinisme_ou_business.pdf
21 mai 2005
Etudes himalayennes
Bien que n'ayant jamais été
himalayiste, je me suis intéressé aux
aspects liés aux expéditions himalayennes. L'Himalaya est une des
dernières montagnes où se pratique encore un alpinisme authentique,
mais il faut se mettre à l'écart de l'Everest ou de la plupart des 8000
pour l'observer. D'autre part, l'Himalaya, occupe dans les
imaginaires occidentaux une place qui relève très souvent de la
mythologie, du fantasme ou du fourre-tout
conceptuel : c'est le lieu magique qui transfigure les vessies
en lanternes, et où la raison déraisonne en toute impunité. Certaines
théories du XIXème siècle qui faisaient du Tibet le berceau des races
et des
civilisations européennes sont remontées à la surface, on assiste à une
idéalisation assez infantile des civilisations de l'Himalaya (en
particulier celle du Tibet), en faisant complètement l'impasse sur
leurs aspects obscurs (qui s'interroge encore sur les causes de
l'engouement des nazis pour le Tibet avant la guerre ?). Sur un mode
moins compromettant, on peut observer
que n'importe quelle aventure (ou mésaventure) survenue dans l'Himalaya
confère à son personnage une dimension extraordinaire, même s'il s'agit
d'une grosse bêtise. Ainsi, Herzog s'est gelé les mains à l'Annapurna
en 1950 parce qu'il a perdu ses gants et qu'il n'en avait pas de
rechange. Pareille mésaventure frappant un alpiniste lambda au mont
Blanc serait présentée comme une marque d'inconscience. Mais cela a
suffi pour faire de Herzog un héros... C'était quand même un peu
mince...
Loin
de se dissiper avec le temps, cette propension à déraisonner ne cesse
aujourd'hui de croître et de prospérer, comme en témoigne l'engouement
pour l'ésotérisme oriental, sous ses différentes formes. Et là aussi
les vessies font bon ménage avec les lanternes, l'un des aspects les
plus frappants étant la vogue du bouddhisme, ou plutôt de ce qu'on
croit être le bouddhisme. Voilà une ascèse totalement athée que l'on
prend pour une religion, et que beaucoup imaginent comme une
propédeutique du bien-être, alors qu'elle vise au renoncement et à
l'abolition de tout désir. En plus, ils croient en trouver le prototype
au Tibet, alors que le bouddhisme tibétain (le lamaïsme) est une forme
bâtarde et minoritaire qui trouve le moyen de confondre le bouddhisme
originel (athée) avec l'animisme et le chamanisme du Tibet archaïque.
Soit le mariage de la carpe et du lapin.
Sur un autre plan, les
alpinistes (comme tous les touristes en général) ignorent à peu près
tout des réalités géopolitiques qui les environnent. Ceux qui
fréquentent le Karakoram s'étonnent à peine d'entendre parfois des
canonnades vers le glacier du Siachen. Et ceux qui vont aujourd'hui
faire le tour des Annapurnas paient sans sourciller leur quote-part à
la guérilla maoïste du Népal. Que ce pays soit en train de sombrer dans
une situation qui rappelle celle du Cambodge en 1974 ne les concerne
visblement pas. A moins que... L'une des dernières nouvelles en
provenance du Daulaghiri est que des alpinistes russes ont été pris et
blessés dans une attaque maoïste - si cela se renouvelle, il faudra
bien commencer à se poser des questions...
En fait, l'ensemble du
massif himalayen est un noeud de conflits, au contact entre trois
mondes turbulents : les périphéries de la Chine, l'Inde et ses
satellites (Bhoutan, Népal), les pays musulmans du subcontinent indien
(Bangladesh, Pakistan) et de l'Asie centrale (Afghanistan, républiques
ex-soviétiques). On y trouve pêle-mêle des guerres civiles (Népal), des
insurrections séparatistes (Assam, Tibet), des guerres inter-étatiques
(Inde-Pakistan), des conflits frontaliers plus ou moins larvés
(Chine-Inde), éventuellement des combinaisons de ces différents
conflits (Cachemire), ou encore des conflits intérieurs ou
transfrontaliers à résonance terroriste ou religieuse (mouvements islamistes d'Asie centrale).
Vaste
programme... Et qui devrait inciter les voyageurs à s'intéresser un peu
plus au contexte dans lequel ils voyagent, bien plus qu'à la manière de
faire le tour du Kailash en se prenant pour ce qu'ils ne sont pas. Je
proposerai ici quelques éléments de réflexion, sous la forme d'articles
parus pour la plupart entre 2000 et 2004 dans la revue Cimes.
En voici d'abord 2 sur l'Annapurna (cinquantenaire en 2000 !), centrés plutôt sur la problématique du "héros" :
H_ros_Annapurna.pdf
Annapurna1.pdf
(NB : il faut afficher ce fichier en double page)
Cinquantenaire oblige (1953-2003), une étude sur la "géopolitique de
l'Everest" qui amène à s'intéresser symétriquement aux cas du Népal et
du Tibet, avec derrière la problématique des relations entre l'Inde et
la Chine (ça s'emboîte !) :
Everest1.pdf
(NB : afficher en double page)
A l'autre bout de la chaîne se dresse le Nanga Parbat, le plus
occidental de tous les 8000, qui a un double avantage (entre autres) :
il amène à se pencher sur le cas (compliqué !) du Cachemire, et à
observer d'un oeil critique l'histoire de l'alpinisme allemand depuis
les années 30, avec donc les troubles rapports entre
celui-ci et le nazisme :
Cachemire1.pdf
Nanga_Parbat1.pdf
(afficher chacun de ces fichiers en double page)
Tibet_1.pdf
Tibet_2.pdf
(NB : afficher en double page)
Mes inédits
Ecrire beaucoup ne signifie pas qu'on publie tout. Soit parce que ce n'est pas publiable, soit parce qu'on se fait recaler ou qu'on ne trouve pas la bonne occasion. Par exemple, je me suis vu refuser un truc que je trouvais pourtant bien intéressant sur les noms de massifs en Savoie. Je m'étais aperçu que le mot "Vanoise" recouvrait selon les auteurs des ensembles géographiques complètement différents, les uns assez restreints, les autres très vastes. J'ai voulu à la fois comprendre la cause de ces disparités et faire le ménage de ces appellations - une enquête qui m'a appris beaucoup de choses. Mais le destinataire a trouvé que c'était trop "savant".
Nom_de_la_Vanoise2.pdf
(NB : afficher en page simple)
Voici maintenant deux nouvelles qui ne sont pas totalement des inédits puisqu'elles ont déjà été publiées, mais sur des revues à diffusion très confidentielle. La première est une complète fiction, inspirée néanmoins par une situation réelle : il était apparu en 1997 que le Parc national de la Vanoise était sur le point d'édicter une réglementation qui pouvait aller jusqu'à des interdictions de grimper en Vanoise. En réalité c'était une demi-fausse alerte, les grimpeurs ayant largement surévalué le risque. Mais cette nouvelle ("La paroi interdite") était le produit de ce contexte. Comme par hasard, c'est l'Epéna qui en donne le cadre et le prétexte. J'avais écrit cela lors d'un voyage au Wadi Rum, en Jordanie, pendant les heures de sieste torride...
L'autre n'est en rien une fiction : c'est le récit authentique d'une mésaventure survenue dans les Bauges en 1997. Là aussi il est question d'interdiction, mais le vrai sujet est ailleurs : avec Christine, ma chère et tendre épouse, nous avions commis une très légère infraction (dépasser de quelques dizaines de mètres un panneau d'interdiction de circuler en bagnole) et nous avions été sanctionnés (ce contre quoi on n'a pas à s'insurger). Mais le problème était que les verbalisateurs étaient eux-mêmes en infraction, et dans des proportions infiniment plus graves (introduction d'un chien au coeur d'une réserve). D'où une interrogation sur la légitimité d'un pouvoir qui ne respecte pas ses propres règles... Ce texte est paru sur le bulletin du club alpin d'Albertville (Suivant Savoie), mais j'attends toujours que l'administration concernée (l'Office de la chasse des Bauges) manifeste quelque réaction... Précision : je l'avais écrit à l'hôpital, juste après une lourde opération cardiaque, histoire de me forcer à retrouver un zeste de "normalité"...
L'Epéna, montagne secrète de Vanoise
J'ai découvert tardivement le plaisir de la monographie. Ca peut
concerner un personnage (j'en ai fait une sur Pierre Dalloz) ou un
autre objet, comme une montagne. La première a été sur le Mont
Aiguille, à l'occasion du demi-millénaire de sa conquête (1492-1992).
Ce texte figure dans "La montagne c'est pointu".
Puis j'en ai
consacré à mes montagnes favorites. Le gros morceau, c'est la Meije
(voir par ailleurs). Mais j'ai aussi une montagne d'élection que
presque personne ne connaît dans le monde alpin : l'Epéna, dans le
massif de la Vanoise. C'est pourtant une très grande montagne, avec un
versant nord large de près de 3 kilomètres pour une hauteur de 500 à
1000 mètres, avec 4 sommets identifiés. C'est la plus puissante muraille calcaire des Alpes
françaises (en réalité, c'est du marbre !), et elle renferme un
potentiel de voies existantes ou éventuelles important. Mais elle a le
handicap d'être dans un massif considéré comme "secondaire" (la
Vanoise), et cette muraille est tournée vers la vallée de Champagny qui
intéresse beaucoup plus les promeneurs que les grimpeurs. En plus sa
conquête a été très tardive (par des Suisses au milieu des années 60)
et elle n'intéresse absolument pas les guides - trop rébarbative ! Et
pourtant, en exagérant un tout petit peu, on pourrait dire que l'Epéna
est l'équivalent savoyard des Grandes Jorasses, et que la voie des
Suisses sur le pilier NO de la Pointe orientale (ouf !) est la Walker
de la Vanoise (sur cette photo, entre ombre et lumière).
Elle a commencé à me séduire dès mes débuts, puis
l'idée m'est venue de grimper dedans et d'y chercher des voies
nouvelles. Le premier coup, sur l'éperon N de l'Aiguille (950 m de
dénivelée, aboutissant sur le sommet principal) a été un peu foireux.
J'étais avec Jeef Lemoine, et on s'est aperçu au dernier moment qu'on
n'avait pris qu'un brin de corde ! On s'est donc embarqués dans une
paroi kilométrique inconnue encordés à simple, avec la certitude
d'avoir des tas d'ennuis en cas de retraite. En fait ça s'est bien
passé, mais avec une double déception : une escalade pas terrible, et
on a découvert ensuite que cet éperon avait déjà été parcouru.
Un
peu plus tard j'ai fait l'éperon NO de la Pointe orientale (la voie des
Suisses), qui est une voie TD très engagée, mais très belle. Je la
recommande aux amateurs de terrain d'aventure absolu, avec une très
grosse ambiance. Ils découvriront vite que le problème n° 1 réside dans
l'assurage et la pose de relais. Ce qui impose absolument une très
grande homogénéité dans la cordée, car il faut pouvoir progresser
ensemble, presque sans assurage, dans du IV ou du V. C'est pas très
dur, mais faut pas éternuer trop fort ! A déconseiller aux habitués des
salles d'escalade et des SAE.
Puis je suis allé ouvrir une voie dans
la face NO de la Pointe occidentale. C'est celle qu'on voit depuis le
Laisonnay, au bout de la route. C'est la paroi la moins haute (550 m),
mais la plus raide, avec d'immenses dalles très lisses. J'avais
délibérément prévu d'utiliser un tamponnoir à main, afin de pouvoir
progresser en pleine dalle. J'ai fait ça avec Joël Pollet et Franck
Lafon. Ici, une des premières longueurs...
Ca a été toute une aventure, avec plusieurs séances successives,
toujours du bas bien sûr. Le résultat est une belle voie engagée, mais
qui souffre d'être exposée en début de saison à de volumineux
glissements de neige venus du haut ! D'où son nom : "Bataille nivale".
En plus, elle ne va pas de façon autonome au sommet, puisqu'elle
rejoint aux 4/5 une voie plus ancienne sur le pilier ONO de
l'Occidentale (encore une voie des Suisses). Depuis, James Mérel et
Philippe Deslandes ont ouvert un peu plus à gauche une voie superbe,
plus dure mais moins exposée, qui sort au même endroit : "Zélix". Une
des plus belles voies de la Vanoise, sans discussion possible.
Enfin,
j'ai fini en 1997 par concrétiser l'envie qui était tapie au fond de
moi depuis plus de 30 ans : remonter le bouclier de dalles de la face N
de la Pointe centrale... Là aussi ça n'a pas été tout seul, et j'ai dû
m'y reprendre à plusieurs reprises. Ca a fini par passer en deux coups,
le premier avec Etienne Rol. Normalement j'aurais dû finir avec lui,
mais au jour décisif j'ai perdu mes lunettes, il a fallu redescendre et
Etienne devait partir juste après pour le service militaire ! J'ai donc
fini peu après avec Olivier Mansiot et Matthieu Lacolle, en une très
longue journée des plus mémorables. C'est la dernière de mes
"premières" et je sais bien qu'il n'y en aura plus d'autre. C'est pile
30 ans après la "voie des Savoyards" à la Dibona, ça fait donc un joli
compte rond. J'ai appelé cette voie "In bocca al lupo" (Dans la gueule
du loup). C'est une formule qu'on emploie en Italie, une sorte de
souhait qu'on s'adresse à la veille d'une épreuve comme pour conjurer
le mauvais sort.
Depuis cette voie a été abîmée deux fois : d'abord
par un éboulement (ça passe toujours, mais mieux vaut prendre un
tamponnoir et quelques spits), ensuite par l'intervention d'un "coucou
de l'Alpe", en l'occurence Patrick Gabarrou qui ne s'est pas privé
d'équiper deux cheminements de part et d'autre, en la recoupant en
plusieurs endroits, puis en "s'appropriant" la paroi. Il n'avait jamais
vu cette montagne auparavant. "J'arrive, je vois, je prends, je suis le
meilleur". Bon, bref.
Cette longue intimité avec l'Epéna m'a donné l'envie de lui consacrer une monographie que j'ai faite en 1998 et que j'ai publiée sous le patronage du GHM. J'ai aussi reçu une aide matérielle des communes de Pralognan, Planay et Champagny, et il doit encore en rester des exemplaires dans leurs offices du tourisme. J'envisage d'en refaire un jour une version informatique, après réactualisation.
La montagne c'est pointu
Composé en 1997, ce livre est un de mes préférés malgré son côté un peu disparate (ou à cause de ça ?). En fait, c'est un récapitulatif de mon "oeuvre" écrite sur une trentaine d'années. En faisant le bilan de tout ce que j'avais pu écrire sur la montagne, je me suis aperçu qu'il y avait derrière tout ça toute une évolution dont j'ai voulu rendre compte. Cela commence par une démarche sportive et conquérante ("tu seras alpiniste, mon fils", comme Lionel ou Gaston !), et puis on s'aperçoit que la montagne n'est pas seulement une collection d'obstacles à vaincre. Elle est une entité complexe, polymorphe, vivante et problématique. Et quand on commence à entrer là-dedans c'est la démarche personnelle qui change. On est allé en montagne pour la faire sienne, et c'est finalement elle qui vous remodèle et vous change. Tel est au fond le sens de ce livre : montrer ce que la montagne a fini par faire de moi.
Mais sans trop
se prendre au sérieux, quand même. D'où le choix de la couverture.
J'avais pensé un moment sous-titrer : "essai philosophique", mais j'ai
eu peur de faire fuir le lecteur et j'ai laissé tomber. Cela ne m'a pas
évité de faire fuir les éditeurs, en dépit de quelques amputations
douloureuses. Et j'ai fini par me résigner à l'auto-édition, ce qui
n'est pas de la tarte.
Au fait, il doit me rester à peu près 90
exemplaires. Si vous voulez en profiter, n'hésitez pas : il suffit de
m'envoyer votre adresse postale, plus un chèque de 18 euros (15 pour
le bouquin + 3 de frais de port), et en plus je peux vous le dédicacer !






































