La montagne c'est pointu

Les élucubrations du Chaps

26 juin 2005

La Meije et moi, acte III

            

C’est vraiment mon ascension de la face sud en 1964 qui m’a rendu accro à la Meije. Je ne savais pas encore à quel point on avait déjà écrit sur elle (mes connaissances en « littérature alpine » étaient des plus restreintes), mais je dévorais déjà le bouquin d’Henri Isselin qui en faisait l’historique. Seulement il s’agissait de l’édition de 1956, qui ne pouvait évidemment pas évoquer tout ce qui s’était passé depuis.

isselin1

 Or, ça commençait à frétiller sérieusement, notamment du côté nord. J’étais peu attiré par les voies purement glaciaires, et donc les couloirs comme le Gravelotte, le Z ou les Corridors m’inspiraient peu. Mais j’étais titillé par les voies rocheuses. En plus, Pierro Wemaere n’arrêtait pas de me parler de la voie directe au Grand Pic qui avait été faite par Renaud et Ginel en 1962 (c’était en fait une grande variante directe de la voie Tobey-Robino). Elle n’avait pas été répétée. Il y avait aussi plus à l’ouest les deux piliers qui avaient été escaladés par Girod et Sandoz, coup sur coup, en 1956.

meije_air1

L'une des premières images aériennes de la Meije, dans années 30. Le couloir Gravelotte (à droite) et le couloir des Corridors (à gauche) dessinent un V encadrant les arêtes. C'était au temps des glaciers dodus...

 Eux non plus n’avaient pas été repris. En ces temps bizarres, le fait de faire des « secondes » était presque aussi estimé que celui de faire des « premières ». Il y avait d’ailleurs des petits malins qui se spécialisaient dans l’art de faire des secondes, ce qui leur donnait la possibilité de discréditer ceux qui avaient fait la première en criant sur tous les toits que leur voie était nulle… Pour autant, ça n’entrait pas dans nos manières.

Peu après, en 1966, il y eut l’ouverture de la voie « des Marseillais » dans la face sud-ouest du Grand Doigt, qui fit l’effet d’un coup de tonnerre : pour la première fois depuis les voies Madier de la Dibona (entre 1937 et 1939), on ouvrait en Oisans une voie de rocher pur et d’un niveau relevé. Il faut mettre des guillemets parce que les Marseillais en question, au nombre de 5, comptaient en réalité un Parisien parmi eux (François Labande) – il faudrait donc trouver un autre nom. Peut-être : « Qui va à la chasse perd sa place » ? Le fait est que les cinq, menés au pas de charge par Joël Coqueugniot et Jacques Kelle, avaient soufflé la première à un Grenoblois, André Gauci. Grand spécialiste du Vercors, Gauci avait en tête de créer à proximité du Promontoire toute une série de voies récréatives dans cette belle facette raide et ensoleillée, en les équipant (selon les normes de l’époque, évidemment). C’était pour l’Oisans une conception quasi révolutionnaire, et je pense qu’elle nous a influencés, Bernard Wyns et moi, quand nous avons laissé nos pitons dans la voie des Savoyards en 1967.

gendarme_jaune___doigt2
A gauche, le Gendarme Jaune vu depuis la face sud-ouest (au fond, les Bans).
A droite, le Grand Doigt ne domine pas la face sud-ouest mais la Muraille Castelnau (éclairée) et le couloir Duhamel (dans l'ombre). Un hélicoptère était alors en intervention sur le Campement des Demoiselles...

Autre particularité : ces voies n’aboutissaient pas sur de vrais sommets, plutôt sur de simples détails topographiques comme le Gendarme Jaune, la Pyramide Duhamel ou… ce que les « Marseillais » avaient appelé le Grand Doigt. Ceux-là devaient avoir quelques principes : une voie, ça débouche forcément sur un sommet. Pas de sommet, pas de voie. Or la leur sortait littéralement nulle part, ou plus exactement au sommet du principal ressaut de l’arête issue de la Brèche de la Meije. C’est vrai que si on l’observe depuis le nord-ouest, par exemple du col des Ruillans, ce ressaut épouse l’aspect d’une aiguille car il est d’une minceur extrême et on le voit alors sur sa tranche.

br_che_1893

 

La Brèche de la Meije en 1893, vue du nord (glacier de la Meije). Le Petit Doigt d'Epaule joue aux aiguillons sur la gauche. A droite, l'arête est du Râteau.Les chasseurs alpins font joujou sur un glacier pétant de santé ...

Les ancêtres l’avaient appelé « le Petit Doigt d’Epaule », mais il ne s’impose plus du tout quand on le voit du sud, et puisqu’il fallait quand même un sommet, on a pris celui qui traînait dans les parages : le Grand Doigt, bien qu’il soit très largement décalé vers l’est. Du reste, les Marseillais l’avaient dédaigné le jour de leur première, trop pressés qu’ils étaient de regagner le Promontoire où le champagne les attendait.
Car c’était jour d’inauguration au refuge. La vieille cabane avait été démolie en 1965 après 2/3 de siècle de service d’une façon pas très honorable : les débris avaient été balancés sans ménagements dans le glacier proche, en supposant qu’ils y resteraient à jamais. Mais il ne faut jamais dire « jamais », surtout à un glacier, si bien qu’on a aujourd’hui la joie de voir les planches pourries et les ferrailles rouillées s’entasser lamentablement au sommet de la moraine, tandis que le glacier achève d’expirer.

promontoire_du_vieux_au_neuf
Le Promontoire, du vieux au neuf. A gauche en 1920 ou 1921 (photo Pierre Dalloz). A droite, l'inauguration du nouveau refuge en 1966, avec à gauche le "pape" de l'alpinisme français, Lucien Devies, doté pour la circonstance de son "sourire montagne". A ses côtés, col ouvert, Philippe Traynard. Tout au fond le maire de Grenoble, Hubert Dubedout.

Le Promontoire historique était désormais remplacé par la boîte en aluminium qui existe toujours, non sans avoir subi quelques aménagements pour lui permettre de respirer un peu. En 1966 le glacier était tout proche, bien bombé, ce qui avait pour avantage de fournir de l’eau en abondance (elle était captée directement dans la première crevasse, à quelques mètres de la porte). Il n’y avait pas l’actuelle plate-forme à hélicoptères ni l’échelle métallique qui la relie au refuge : tout ça a été ultérieurement dégagé à l’explosif. Il n’y avait qu’une étroite passerelle suspendue au-dessus du vide. Seuls les « sanitaires » (si on ose dire…) n’ont pas changé, avec leur déversoir en direction des ruisselets qui naissent au pied des rochers. Et le gardien vidait directement ses poubelles dans le couloir situé à côté. C’était un peu dégueulasse, mais c’est vrai qu’à l’époque on n’était pas très regardants. En fait, on ne se rendait pas compte qu’on avait créé là une véritable verrue qui allait devenir peu à peu une source de problèmes inextricables. Pourtant, il paraît aujourd’hui que c’est l’Aigle qu’il faut détruire… Allez comprendre !

refuge_promontoire

 La nouveauté, c’était la présence d’un gardien. Pendant une dizaine d’années, on allait trouver là-haut une armoire à glace à l’accent autrichien, Walter Bruckner. Il avait fui son pays natal en 1938, au moment de l’annexion de l’Autriche par Hitler. On a vite sympathisé au point de prendre parfois pension dans son perchoir, qu’il emplissait de sa jovialité et de son enthousiasme. Il faut se reporter aux années 90, avec la présence de Marielle Tuaz, pour retrouver un gardien, ou plutôt une gardienne, à l’aussi forte personnalité. Je ne connaissais à Walter qu’un point faible : il croyait bien connaître la Meije, et en fait il la connaissait très mal, ce qui fait que certains conseils donnés par lui aux alpinistes en partance débouchaient souvent sur des épisodes hauts en couleur. Surtout quand il les dirigeait vers la face sud : la grande classique, c’étaient que les cordées en rentrent au bout de deux jours en n’ayant fait que la moitié de la face, avec bivouac à la clé ! Walter appelait ça « faire la Directe », par opposition à « la Directissime »… C’est là que Jacques Ramouillet et Michel Pompeï avaient attiré sur eux l’attention internationale, mais de façon plus originale : Michel avait volé juste avant de sortir de la moitié inférieure et s’était cassé une jambe. Jacques avait dû partir en solo pour rejoindre le refuge et donner l’alerte, après quoi il était remonté avec les sauveteurs qui ne connaissaient pas les lieux. Pour un peu, c’était lui qui dirigeait les opérations, et à la fin on ne savait plus très bien qui sauvait qui !

 C’est qu’on n’avait pas une grosse habitude des sauvetages difficiles, et on ne pouvait pas utiliser l’hélico comme maintenant. On gardait le souvenir du drame d’août 63, quand un coup de vent avait fait s’écraser un hélico au-dessus du lac du Pavé, avec 3 morts à la clé. Les sauvetages se faisaient par voie terrestre, éventuellement avec des volontaires comme au Pavé en 1948, à l’Ailefroide, à l’Olan ou encore à la Pointe du Vallon des Etages en 1951 pour récupérer le corps de René Gallat. En 1966 ce devaient être des gendarmes ou des CRS qui inauguraient un type d’intervention qu’ils ne maîtrisaient pas encore bien. Ils se sont sacrément rattrapés depuis !

gallat_2
Le "sauvetage" du corps de René Gallat, en 1951. Une prouesse obscure du Secours en Montagne à ses débuts.

 Je n’avais pas pu aller à la Meije en 65, pour cause de service militaire et d’été complètement pourri. L’année d’après, j’ai voulu faire avec François Bouvier la seconde de la voie « des Marseillais », mais on s’est fait griller par une paire d’Anglais, si bien qu’on s’est contentés de la troisième. On en a suffisamment bien parlé pour que ça passe pour un exploit !

ar_teo_chat___fbouvier
A gauche, l'arrivée au-dessus du Pas du Chat après la fin de la voie des Marseillais. A droite, François Bouvier.

Puis j’ai mis au point un programme de faces nord avec Bernard Wyns. Là, on n’a pas été brillantissimes. On est allés deux ou trois fois tâter les premières longueurs de la directe Renaud-Ginel, mais la motivation fondait avec une étonnante rapidité. Même qu’une fois on a fini par faire l’arête ouest (AD) comme lot de consolation : puisqu’on était de passage à la Brèche, autant en profiter, hein ? En fait, je crois qu’on était encore un peu timorés. On a quand même fait mieux en répétant la voie Girod de la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, une haute muraille austère, pas très solide, dans une grande ambiance.

 

meije_no
Le pilier nord-ouest du Pic du Glacier Carré rivalise presque avec la face nord du Grand Pic. A sa gauche, le "pilier diagonal" rejoint la Brèche du Glacier Carré. A sa droite, le pilier du Doigt, dont je ferai la première ascension en 1970.

 

 En cours d’ascension on avait hélé des gens qui passaient sur le glacier, au sommet des Enfetchores. Il devait y avoir un guide avec, il nous avait crié de redescendre, comme quoi on était égarés, etc… Cela me rappelle les hurlements de Gaston Turc, le gardien du Soreiller, quand je traversais sous le grand toit de la voie des Savoyards : « descendez ! descendez ! » Et au retour, cette réflexion : « cette voie, ça va faire de la viande fraîche ! » Sacré Gaston…

picduglcarr_no
Dans la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, vue sur le voisin, le "pilier diagonal". A droite, Bernard Wyns avec son grand piochon.

 Tout ça c’était bien joli, mais ce n’était pas encore le gros coup. Il y en avait un qui hantait mes nuits : la face sud intégrale du Doigt de Dieu. Cette face de 700 m de haut est un truc un peu monstrueux qui se termine complètement en surplomb. Le point faible, c’est qu’elle est coupée en deux par la Banquette des Autrichiens, aux 3/5 de la hauteur. Le bas est en granit pas trop raide (sauf une énorme barre de toits au-dessus du glacier), le haut en gneiss vertical ou surplombant.

face_sud_ddd
La muraille des Etançons, à l'aplomb des quatre Dents et du Doigt de Dieu (le plus à droite). Dans le bas, la voie emprunte la fissure très marquée en forme de marches d'escalier. A droite, la muraille supériere avec ses surplombs...

 Le bas avait été fait en 1951 par deux Marseillais, Gallat et Santimone. Ils avaient reculé devant l’incertitude du haut mais avaient décidé de revenir avec Coupé et Dancet, ce qui aurait fait une très solide équipe. Mais Gallat s’était tué et le projet était tombé à l’eau. Finalement, la partie supérieure (mais elle seule) avait été surmontée par Victor Chaud, un guide talentueux et passablement casse-cou doté d’un contrepoids du nom de Jean Walden. Puis cette voie n’avait été refaite que deux fois, toujours en évitant la partie inférieure. Je savais tout cela grâce au bouquin d’Henri Isselin, dont le récit faisait planer sur cette face un véritable sentiment de terreur. Ce sentiment devenait délicieux lorsqu’il venait habiter mes songes, et que je me voyais déjà triompher de la mythique intégrale. Je m’étais d’ailleurs confectionné un topo exclusif.

topo_ddd___jlm
"Mon" topo du Doigt de Dieu. Pour une fois, je n'avais pas vendu la peau de l'ours... A droite, Jean-Louis Mercadié, adossé à ma Simca 1000 (eh oui, Ludo, je n'avais plus ma 2 chevaux !)

 

 Le pire est que j’y suis arrivé en août 1968, avec Jean-Louis Mercadié. C’était pourtant une sale année, pas tant à cause du mois de mai ou des « élections de la peur » de juin, mais parce que c’était un été putrissime, à ne pas mettre un alpiniste dehors. A plusieurs reprises, il neigeait comme en plein hiver, à la mi-août il est tombé jusqu’à 1 mètre de neige en 24 heures au Promontoire – et nous étions coincés dedans ! Heureusement que Walter avait une bonne cave… Pour s’entraîner, on est allés répéter une voie que Gauci avait fini par équiper dans la face sud-ouest, plus directe que la voie des Marseillais, une voie très raide avec de beaux morceaux d’artif. Mais « notre » face n’en finissait pas de sécher. Enfin il y a eu deux jours de beau temps. Le premier a été consacré à guetter le vacarme des avalanches qui débaroulaient dans la muraille des Etançons. C’était grandiose et inquiétant ! On a attaqué le jour d’après. La face n’était pas vraiment sèche… Dans les grandes dalles du bas, je me souviens avoir fait relais sur le piolet planté dans 40 cm de neige plus ou moins tassée ! Quand ça a commencé à chauffer, l’escalade est devenue une espèce de canyonisme à l’envers, où on devait lutter dans les fissures (larges !) contre de vraies cascades.

muraille_des_etan_ons
La partie supérieure de la Muraille des Etançons, au-dessus de la Banquette des Autrichiens. Le Doigt de Dieu, c'est le plus pointu !

Ça s’est calmé dans la partie supérieure où on a pu sécher. C’était fantastiquement beau, mais qu’est-ce que c’était dur ! Je crois que je n’avais jamais rien vu d’à la fois aussi raide et aussi exposé : il y avait le raide du Vercors, mais sans l’assurage. Je revois Jean-Louis franchissant une bande hyper délicate de rocher noir 30 mètres au-dessus du relais, sans le moindre assurage intermédiaire. Quant à l’édifice terminal – nom de Zeus ! C’est qu’il faut y aller voir pour comprendre. Le plus marrant c’est qu’on arrive finalement à s’y faufiler assez bien. Mais quand on sort de là, c’est vraiment ex abrupto. Cette ascension avait été une orgie jubilatoire. Et cette fois, j’avais gagné mes galons.

le_doigt_de_dieu

 On a couché à l’Aigle (ma première nuit à l’Aigle !), puis le lendemain on a passé le Serret du Savon et la Brèche, porter la bonne nouvelle à Walter. Là, il s’était passé quelque chose.

Posté par chaps à 19:56 - La Meije et moi - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 juin 2005

Bivouacs siliceux

      

 

En 1967, Jacques Ramouillet travaillait comme coopérant en Algérie, dans la merveilleuse oasis saharienne d'El Goléa. Nous n'avions pas encore eu l'occasion de grimper ensemble, puisque nos velléités chamoniardes s'étaient limitées à l'orgie nocturne du Rognon des Drus, mais nous ne perdions rien pour attendre. Jacques est de l'espèce inviteuse. Il me proposa de venir au Sahara à la Noël afin d'aller gravir la Garet-el-Djenoun, qu'il était déjà allé voir.
La Garet ! La "Montagne des Génies" ! Je ne savais pas grand-chose à son sujet, sinon que c'est une des montagnes les plus fascinantes qui soient, et qu'elle avait été conquise en 1935 par Frison-Roche et le capitaine Coche. J'acceptai, et je pris l'avion pour la première fois à Marignane à la fin de décembre. Cinq ans après l'indépendance de l'Algérie, je croyais encore en la jeune nation démocratique, pluraliste et laïque pour laquelle j'avais milité durant les affreuses années 1956-1962. Mes illusions connurent un accroc sérieux (qui ne devait pas être le dernier !) lors de mon arrivée à Alger. Mon bagage à main contenait le journal "Le Monde". Quand le flic de service le découvrit, il le prit entre deux doigts en donnant l'impression de se boucher le nez, et le jeta à la poubelle sans un mot : j'étais aussitôt rancardé sur le chapitre du pluralisme et de la liberté de la presse dans l'Algérie du FLN.
Depuis, j'ai eu le temps de me faire au naufrage de la plupart de mes illusions. Mai 68 m'a appris, par exemple, que l'on peut se proclamer révolutionnaire à condition que cela sous-entende que les choses tournent au bénéfice exclusif du Parti. Hors cela, point de pitié ! Et ainsi de suite. Par conservatisme sans doute (ou par indécrottable naïveté ?), j'ai longtemps conservé une photo de Che Guevara. Elle aussi a fini par prendre le chemin de la déchetterie quand j'ai découvert que le Che, notre Che bien-aimé, l'icône des icônes, ne s'était pas contenté de flanquer par terre l'économie cubaine quand il était ministre à La Havane. Il faisait mieux : il se levait chaque matin pour aller assister aux exécutions des condamnés politiques, et au besoin commandait en personne les pelotons. Même Robespierre n'allait pas se goberger au douteux spectacle de la guillotine. Guevara, lui, n'était qu'un détraqué sanguinaire. C'est dommage pour la mythologie et pour l'image qu'a donné de lui le fort joli film consacré à ses voyages de jeunesse (Carnet de voyage). Il ne faut jamais faire confiance au cinéma...

 
J'avais été cueilli à l'aéroport par un copain de Jacques, lui aussi coopérant, Michel PompeÏ. Et nous primes aussi sec le chemin du Sud. L'Atlas saharien fut franchi de nuit, après qu'on ait failli déraper sur le verglas au col des Caravanes. Puis il y eut Ghardaïa, étonnante féérie nocturne, et enfin la palmeraie d'El Goléa - l'un des plus belles du Sahara. On se s'arrêtait pas : l'objectif était loin, on avait peu de temps, il fallait foncer. Jacques avait loué une fourgonnette Peugeot 403, dont les ressorts étaient rafistolés avec de la ficelle. Il avait aussi embauché son chauffeur, un jeune Noir jovial du nom de Lahcène. Il y avait aussi d'autres copains, ce qui faisait un convoi de 4 ou 5 voitures. Moi, j'étais dans une 2 chevaux.
2chevaux

Ben oui, on partait pour le Hoggar, à une époque où il n'y avait que de vieilles pistes, héritages des Français, au sud de Hassi Messaoud. Et nous n'avions pas de 4 x 4, encore moins de GPS. Nos seuls moyens d'orientation étaient une bonne vieille carte Michelin à une échelle impossible, les balises visibles de loin en loin, et le pifomètre. Cela suffit bien, et je veux transmettre ce message encourageant à ceux qui s'imaginent qu'il faut se barder d'invraisemblalbles arsenaux techniques pour oser faire 3 mètres dans le désert. L'approximation et la chance, ça marche pas mal non plus...

 
On a pourtant failli ne pas arriver à la Garet. Le goudron s'arrêtait à Fort Flatters, un peu au-delà de Hassi Messaoud. De là à la Garet il restait à peu près 1100 km de pistes, avec à mi-distance un endroit nommé Amguid, un simple point d'eau situé en bordure du Tassili N'Ajjer. Avant 1962 la Légion y avait occupé un poste militaire, mais il était alors abandonné (l'armée algérienne l'a réoccupé plus tard). Peu avant Amguid, on roulait avec bonheur sur un reg très lisse où on pouvait foncer au large de dunes immenses.
dunes
 

Soudain, une gazelle détala devant la 403, et c'est alors qu'on vit le paisible Lahcène devenir comme fou. Il quitta la piste pour se lancer à la poursuite de la bestiole. Ce fut un steeple-chase insensé, dans lequel la camionnette faisait des bonds aussi hauts que la gazelle. La pauvre bête finit par capituler, Lahcène l'acheva à coups de manivelle et nous la promit pour le dîner. Beurk ! Il n'y avait que lui qui rigolait, et d'ailleurs il cessa tout à fait de rire quand Jacques lui montra la flaque d'huile qui s'étalait sous le moteur de la 403 : le carter était crevé ! A l'évidence, Lahcène risquait de rentrer à El Goléa à pieds. De toute façon, le plus proche garage était à 600 km, au bas mot. Heureusement on avait plusieurs bidons d'huile, ce qui permit de rallier Amguid et son camp militaire vide.
Au milieu du camp, il y avait un atelier de mécanique avec un pont et une fosse. Devant, il y avait la Pigeot niquée, mais il y avait aussi Michel Pompéï. Il y a des gens qui n'ont aucun sens pratique : Michel, lui, est une sorte de paradigme du génie de l'improvisation technique. En quelques instants, son cerveau lui dicta cette équation : camp militaire = armes à feu = munitions = cuivre et plomb = de quoi faire un plombage à une dent creuse, et pourquoi pas à un carter crevé ? Pas besoin de plombier polonais ! Les troupes furent priées de se déployer en tirailleur et de ratisser le sol du camp. Quelques minutes plus tard, Michel démontait avec une pince universelle des balles de pistolet-mitrailleur, le plomb récupéré fut mis à fondre sur un butagaz, tandis que la 403 était amenée sur la fosse. Michel avait façonné une sorte de clou qu'il introduisit dans le trou du carter, après en avoir ôté le couvercle. Et le clou fut martelé à tour de bras avec nos marteaux d'escalade. Vous me croirez si vous voulez, mais nous sommes arrivés à la Garet avec la 403, et elle a même pu retourner à Et-Goléa...!

L'approche de la Garet tient de la magie : on comprend que les Touaregs en aient fait une montagne habitée par les esprits. Quand elle se dévoile à l'horizon de la Tefedest, il faut encore des heures et des heures pour rejoindre la base de son versant nord, au débouché de l'oued Ariaret. Là se trouve un merveilleux endroit de bivouac, et les gueltas, cet hiver-là, étaient pleines d'eau à ras bord. Paradisiaque !

garet1

Nous avions décidé de grimper dans la face est, le long d'un vague éperon proche de l'aiguille détachée (visible à droite sur la photo) qu'on appelle la "Takouba", c'est-à-dire l'épée des Touaregs. Naturellement Jacques avait décidé d'organiser une collective, associant grimpeurs expérimentés et débutants. Voici la Takouba, vue depuis notre voie.

takouba

Le résultat fut un horaire si déconcertant que la caravane n'atteignit le plateau sommital qu'à la nuit tombée. Ce n'était pas très grave car nous n'avions pas soif : dans la voie, déjà, coulaient de délicieux filets d'eau fraîche qui nous désaltéraient sans retenue. Et au sommet, il y avait un névé. Oui, un névé ! Un vrai, avec de la neige ! Donc, nous allions passer la nuit sans souffrir de la soif, à défaut de ne pas souffrir du froid. Car nous n'avions évidemment aucun matériel de bivouac, et il gelait à pierre fendre... Au sommet il y avait encore une plaque à la gloire des conquérants français du Sahara, posée par le CAF de Paris en 1956. Depuis elle a été dérobée et se trouve aujourd'hui au domicile personnel d'un grimpeur belge bien connu. Quelque chose me dit qu'elle devrait retourner aux seuls qualifiés pour décider de sa destination : les Touaregs de la Tefedest. C'est un appel du pied à J. C. Allez, tu la restitues, cette plaque ?

garet5

Nous avons survécu au bivouac, et nous sommes redescendus par la voie de Frison-Roche avant de reprendre le chemin du nord. Un jour après nous étions de retour à Amguid, et l'idée nous est venue d'escalader la haute falaise proche du camp militaire. Cette région n'avait encore été explorée que très superficiellement. Or, il y avait là une muraille de grès verticale qui faisait penser aux parois du Vercors.

amguid_paroi
Nous avons décidé d'y aller le lendemain, 31 décembre 1967, en supposant que l'affaire ne demanderait que quelques heures : on estimait que la paroi mesurait dans les 150 mètres, et le Vercors, ça me connaissait. Mais le matin il y eut de l'eau dans le gaz : un violent vent de sable s'était levé, et on avait plus envie de rester terrés sous les tentes que d'aller s'exposer au blizzard. Seul Michel faisait remarquer que, au-dessus du vent, il devait faire beau ! Sans succès. Sur le coup de 11 heures, agacé par l'inertie ambiante, Michel sortit sans un mot, commença à bourrer son sac de matériel d'escalade puis prit le chemin de la paroi. C'est alors que je me suis décidé, et je l'ai rejoint alors qu'il s'équipait au pied du rocher. Nous avons fait quelques belles longueurs, pas si faciles ma foi, et puis il y avait un phénomène bizarre : plus nous montions, plus la taille de la paroi augmentait ! Ce qui diminuait, en revanche, c'était la lumière du jour...Et bien sûr, pas d'eau, rien à manger, rien pour bivouaquer, puisque ça ne devait durer que quelques petites heures...
amguid_escalade1
Le gag a pris une dimension épique quand nous avons constaté que Jacques avait fini par attaquer derrière nous avec deux compagnons, dont un camarade algérien, Abdelkader, qui n'avait jamais grimpé de sa vie. On était quand même dans du bon V/VI athlétique... Le résultat était pathétique, mais Jacques s'obstinait quand même à hisser sa cordée vers le haut. Il réussit à nous rattraper alors que nous étions en train de négocier à grands coups d'artificielle des murs verticaux coupés de vires minuscules. La nuit venait, mais nous caressions encore l'espoir de rejoindre assez vite les étages supérieurs, supposés "à vaches". Tu parles ! La nuit noire s'abattit alors que Michel pitonnait à grand-peine un bombé vicieux, et comme il était myope et qu'il était parti avec ses lunettes de soleil à verres correcteurs, la sensation d'obscurité qui perturbait ses mouvements trouva soudainement une dimension apocalyptique. Il se tapait sur les doigts, appelait sa mère, gémissait, rien n'y faisait... Il était bon pour un pitoyable bivouac sur étriers. Moi, j'étais sur une virette qui me permettait de poser une fesse. Jacques m'avait rejoint, laissant ses deux compagnons 30 mètres plus bas. J'avais 3 figues sèches, un peu de tabac et 2 ou 3 allumettes. C'était assez peu pour passer le réveillon, mais enfin, on allait partager...

Dans le théâtre classique, quand l'auteur s'est débrouillé pour créer entre ses personnages une situation inextricable, il utilise un truc qui consiste à faire intervenir un "deus ex machina" : une intervention extérieure, divine s'il le faut, histoire de défaire le noeud. C'est ce qui s'est passé ce soir-là à Amguid. Alors que nous soupirions sur le sort du malheureux Michel, transformé en lustre dans son surplomb, un rond de lumière s'est subitement posé sur la paroi à plusieurs mètres de là, puis a commencé à balayer le rocher. Nos hurlements lui ont bientôt permis de se porter sur Michel qui a pu terminer sa longueur en poussant des jappements de bonheur - il a ainsi atteint une très jolie banquette sur laquelle il a enfin pu s'étendre.

Voilà ce que c'est de voyager en 2 chevaux. Ceux qui étaient restés au camp, inquiets de ne pas nous voir revenir, avaient eu l'idée de démonter un phare de 2 chevaux et sa batterie, puis étaient montés vers la face et avaient ainsi improvisé un projecteur. Ca avait marché. Certes, cela ne nous a pas épargné le bivouac. Et c'est ainsi qu'une voie commencée le 31 décembre 1967 s'est terminée le 1er janvier 1968. Nous l'avons appelée sobrement "la voie du Réveillon", c'était la première voie difficile ouverte à Amguid, qui depuis est devenu un lieu fréquenté par les grimpeurs. C'était surtout une belle façon de commencer la très prometteuse année 1968.

Quant à vous, si vous voulez y aller, je vous donne ce conseil : prenez une 2 chevaux, ou une 403 - il n'y a rien de meilleur !

Posté par chaps à 19:11 - Autour de la Meije - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 juin 2005

Intermezzo 67

   

Non, je ne me prends pas pour Giraudoux, mais j'éprouve la difficulté de faire vivre un blog ! C'est qu'il faut tout le temps être sur la brèche !
A propos de brèche, j'ai commencé à fréquenter celle de la Meije de manière assez intéressée à partir de 1966. Une année décisive pour votre serviteur : je quitte la région parisienne définitivement, je m'installe en Savoie, et du coup je me trouve un "pays" (= l'endroit où on a envie de s'établir et de créer des choses, bref un lieu d'inspiration et d'affectivité). Cet attachement pour la Savoie me vaudra quelques mésaventures cocasses. En 67, je vais ouvrir à la Dibona, avec Bernard Wyns (lui aussi émigré à Annecy au même moment) une voie que nous baptisons "voie des Savoyards" en hommage à notre nouvelle patrie. Quelle bévue ! On se fait mal voir des gens du Vénéon qui y voient une marque d'impérialisme, et de certains Savoyards pour qui nous sommes des "étrangers", donc pas des "vrais" Savoyards. Ah, en voilà encore qui croient mordicus aux lois de l'hérédité ! J'aurai droit à une remarque identique un peu plus tard, après avoir commis mon premier bouquin, précisément consacré à la Savoie (voir : Mes livres). Je recevrai alors une lettre de félicitations d'une organisation régionaliste, avec cette étrange conclusion :"Si vous êtes un pur Savoyard, nous serons heureux de vous recevoir parmi nous". Je suppose que cela voulait dire : "de pure race" ? De ce jour date la méfiance que j'éprouve pour ce type de mouvement, Savoisien ou autre. Je ne sais pas ce qu'est un individu de "pure race" ou de "pure origine". Mais je sais ce que c'est qu'un "vrai abruti" ! Tiens, je leur lègue la face sud de la Dibona, rien que pour les emmerder.
dibosud1
Mais voilà que je m'éloigne de mon sujet. L'avantage d'habiter dans les Alpes, c'est qu'on est au pied du mur. Aujourd'hui, un mur c'est un truc de 15 m dans un gymnase, ou une patinoire. Dans les Sixties, c'était la Chartreuse et le Vercors, qui étaient très à la mode. Normal : ça venait de sortir, et du coup on apprenait vraiment à grimper, avec le gaz, la distance, l'exposition, l'obligation de pitonner, les bras tétanisés dans les surplombs, le VI ! Ensuite il n'y avait plus qu'à transposer ça en haute montagne, et on avait envie de tout casser. Et il y en avait qui donnaient l'exemple, notamment des Marseillais tout droit montés des Calanques.
Bernard et Pierro étaient toujours en piste, mais j'allais en plus me trouver de nouveaux partenaires, notamment François Bouvier et Jean-Louis Mercadié. François était un compagnon parfait pour des courses classiques menées sans complexes, du genre pilier S des Ecrins ou couloir NO du Pic sans-Nom depuis le Pré de Madame Carle, ou face S du Pavé depuis Villar d'Arène ! Oui, ça faisait des grosses marches d'approche. Quant aux retours !!! Le voilà sur l'arête des Cinéastes, sans casque évidemment. Quest-ce que vous vouliez qu'on fasse avec un casque ?
cin_astes
Quant à Jean-Louis... Ah, c'est un phénomène celui-là ! Il était encore tout gamin, mais le surdoué était déjà là. J'ai connu quelques très bons grimpeurs, mais pas beaucoup de sa classe, peut-être même aucun. A la fois puissant et félin, d'une audace incroyable, Jean-Louis était un grimpeur exceptionnel - et le reste : il se promène encore dans le 8 alphabétique et a obtenu son diplôme de guide à 50 ans. Qui dit mieux ?
jl_et_fb
Le voici en compagnie de François. La seule chose qui a changé, c'est qu'il a remplacé ses binocles par des verres de contact. J'imagine qu'à 100 ans il fera encore la Walker dans la journée. On s'est connus un peu bizarrement, à La Bérarde. Il y était avec des copains à lui, moi avec François. On avait décidé d'aller faire à 4 la face NO de l'Olan (la voie Devies-Gervasutti). Mais nos compagnons respectifs avaient eu le "mal des rimayes" et avaient déclaré forfait au pied de la paroi, ce qui n'a rien de déshonorant. Du coup Jean-Louis et moi avions fait cordée commune, et ça allait être une sacrée cordée...!
Il faudra ajouter à la liste le nom de Narcisse Candau, qui était guide. Il venait des Pyrénées, avec un accent à coucher dehors. Il travaillait pour le Foyer St-Benoît mais avait aussi les dents longues et envie d'en découdre. Le plus marrant c'est qu'on s'est connus précisément à l'Olan, qu'il a fait le même jour que nous. Nous avons fait quelques voies ensemble, la plus mémorable étant la face N du Piz Badile que nous avons gravie un jour d'énorme éboulement, qui nous expédiait dessus de véritables trains de marchandises toutes les 5 ou 10 minutes. D'où l'air un peu pincé que j'ai sur cette photo, tandis que Narcisse reprend des forces. Tiens, on avait quand même mis des casques...
badile1
C'est donc à cette époque que je me suis mis complètement aux "grandes courses", avec toujours une préférence pour les Ecrins. On faisait des classiques, on répétait des voies récemment ouvertes (face SE des Bans), on faisait des premières : des vraies (face N de la Centrale du Soreiller), des fausses (éperon N de l'Orientale du Soreiller), des intermédiares (face S de la Dibona). Dans cette voie des Savoyards, je m'étais beaucoup botté les fesses pour ouvrir ce passage-clé : l'universel Charlet que j'avais planté en 1967, avec beaucoup de difficulté, y est toujours ! C'est le piton qu'on voit au premier plan...
savoyards
Mais j'ai commencé quand même à aller voir ailleurs. J'ai découvert le merveilleux massif de l'Argentera (le "Mercantour", comme on dit maintenant, et bêtement), surtout son versant italien. Je ne me lasse pas d'y retourner (les Pyrénées ce sera pour plus tard, mais là aussi, quel coup de coeur !). Avec François on est allés dans les Tatras, où on a appris à grimper sous la pluie. Naturellement on est allés à Chamonix : face E du Grand Capucin, arête S de la Noire de Peuterey, Pilier Bonatti au Dru (avec 2 bivouacs sous la neige...). C'était bon !
Ah, et puis je suis allé au Sahara. Mais pour parler un peu de ça, il faut d'abord que je vous présente mon ami Jacques. Jacques Ramouillet. Un phénomène, celui-là.

ramouillet_b_b_

Le voici un peu jeune, ce qui permet de voir notre premier point commun : lui aussi est né au bord de la mer, à marée basse. La marée haute, c'est plutôt autour d'une bonne table. Quel appétit ! Tiens, ça me rappelle notre première tentative au Pilier Bonatti. A l'époque ça s'abordait depuis le Rognon des Drus, en remontant d'abord un terrifiant couloir. Pour nous donner du courage, et comme on prévoyait de rudes bivouacs, on avait emmené d'abondantes victuailles, dont un jambonneau et une bouteille de Gamay. Dans la nuit, le ciel se couvre soudainement, l'orage éclate. Libres ! Nous sommes libres ! Nous voilà tout d'un coup délivrés de la hantise du couloir ! Du coup, on se rue sur les victuailles, le jambonneau est exterminé, le Gamay liquidé. Et nous nous rendormons sous la pluie, l'âme en paix. Que croyez-vous qu'il arrivât au petit jour ? Il faisait grand beau, évidemment, mais on n'avait plus rien à bouffer, et on n'a plus eu qu'à reprendre, penauds, le chemin de la Mer de Glace...
J'ai vécu avec Jacques quelques moments assez inoubliables pour mériter qu'on s'y arrête un peu. Mais je sens que je vais remettre ça à une prochaine édition...

Posté par chaps à 07:55 - Autour de la Meije - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 juin 2005

In bocca al lupo

    

Cette voie remonte en plein milieu de l'énorme bouclier de dalles qui forme la face nord de la Pointe centrale de l'Epéna (3307 m). Elle démarre au point le plus bas, défendu par un misérable petit glacier où les crampons sont souvent nécessaires... La dénivelée nette est de 800 m, mais le développement est beaucoup plus important du fait de la convexité de la muraille : on peut l'estimer entre 1100 et 1200 m.

Exception faite d'une petite bande de quartzite tout en bas, le rocher est formé de marbres liasiques presque jusqu'en haut (même configuration qu'au Grand Marchet ou à l'Aig. de la Vanoise).

La voie a été faite en juillet-août 1997, en deux épisodes (pour le 1er : Pierre Chapoutot et Etienne Rol ; pour le second : Pierre Chapoutot, Matthieu Lacolle et Olivier Mansiot - seules des contraintes extérieures ont empêché Etienne de participer à la finition, ce qui est parfaitement injuste !). Ont été laissés en place : 26 relais (pitons et spits/ou goujons) et 80 points d'assurage de tous types.Le plus souvent, les spits ou goujons placés étaient de 8 mm. Certains d'entre eux ont été abîmés entre R 10 et R 15 par un éboulement. Il est donc prudent de prévoir des moyens d'assurage supplémentaires : ne pas hésiter à prendre un tamponnoir avec quelques spits de 8 mm. On peut utiliser coinceurs et friends au début et à la fin, beaucoup moins aisément dans la zone médiane, très compacte. Noter néanmoins que les deux voies ouvertes ultérieurement par Patrick Gabarrou frôlent l'itinéraire ou le recoupent en différents endroits : on doit donc pouvoir broder d'une voie à l'autre...
Difficulté : TD. Voie engagée, très longue, avec risque de chutes de pierres dans le bas. La descente pose un problème. Encordement à 50 m. Sur cette (médiocre) photo, c'est la voie 11. La 12 est une voie Gabarrou. Il y en a une autre qui démarre un peu plus à gauche et joue à cache-cache avec les précédentes.
ep_na_centrale

Approche par la vallée de Champagny-le-Haut. Terminus au Laisonnay (1575 m). On peut aller coucher au refuge de la Glière (2000 m, 1 h 20, refuge communal gardé), situé légèrement trop haut, ou partir directement du parking. Dans les deux cas, il faut franchir le Doron sur la passerelle de la Motte, un peu en aval du refuge. Puis un sentier qui revient vers l'ouest en direction de la Roche de Tougne et permet de dépasser la zone des arcosses. Dès qu'on est sorti de celle-ci, revenir vers l'E dans de belles pelouses puis des pentes morainiques en direction de la face. Petit glacier teigneux (et crevassé) à la fin. 3 h depuis le parking.
inbocca_al_lupo1

Descente : on peut utiliser les rappels installés par Gabarrou, mais ce sera au risque de ramasser des pierres dans la partie inférieure. Cette ligne de rappels diminue l'engagement de la face, ce que je trouve regrettable. Sinon, il faut aller chercher une descente un peu compliquée sur le versant de Pralognan. Pour cela :
-parcourir l'arête O, très facilement, pendant 15 minutes, jusqu'à dominer un couloir oblique dans le versant S. Ancrage de rappel 1 m 50 sous l'arête. Atteindre le couloir par un grand rappel, puis le descendre avec 3 autres rappels (ancrages rive droite, puis rive gauche, puis rive droite). Terrain déplaisant. On arrive dans une vaste zone de caillasses mouvantes. Sans descendre, traverser vers l'E sur 60/70 m pour rejoindre la crête d'un vague éperon très large. Descendre cet éperon en zigzagant, sans difficulté, jusqu'à échouer sur une tête surplombante : il y a une plaquette un peu en dessous, sur la droite (la doubler !). Faire un rappel en fil d'araignée jusqu'à une terrasse, puis un second jusqu'au glacier de la Grande Casse (2900m).

Pour rentrer, 3 solutions :
- remonter ce glacier jusqu'au col de la Gde Casse (3090 m) et redescendre sur Champagny (bon voyage !)
- descendre direct sur Pralognan en espérant arriver aux Fontanettes avant la fermeture du bistrot ; puis se démmerder pour aller de Pralo à Champagny ;
- ou encore coucher au refuge Félix Faure et décider le lendemain si c'est par le col ou par le bistrot.

Me dire s'il y a des choses qui manquent...

Posté par chaps à 22:41 - Topos - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Des notables au secours de l'Aigle ?

   

La cause de la défense du refuge de l'Aigle progesse-t-elle ? Un point positif à signaler : la prise de position du Président du Conseil Général des Hautes-Alpes, M. Auguste Truphème, qui s'est engagé à refuser toute subvention départementale au CAF en cas de destruction ou de déplacement du refuge. Il s'est également proposé comme médiateur entre le FFCAM (le CAF national) et l'Association des Amis du refuge de l'Aigle, pour le cas où les discussions avec le CAF de Briançon resteraient en panne. Enfin, il a promis d'engager une action au niveau du Sénat en vue de la protection de l'Aigle.

Croisons les doigts... On sait bien que des interventions de cette nature sont toujours suspendues à de possibles revirements électoraux. Il est néanmoins encourageant de voir que des élus acceptent de se ranger derrière des causes difficiles. Qu'ils en soient remerciés.

Au fait, il y a une question qui me saute à l'esprit : le site de la Meije a été classé par arrêté du 19 mars 1943 (donc, sous le gouvernement de Vichy...). Ont été classés : le Pic de la Grave, le Râteau, les trois sommets de la Meije, le Peyrou d'Aval et le Peyrou d'Amont, ainsi que le Bec et le Pic de l'Homme - soit la ligne de partage des eaux entre Romanche et Vénéon, ainsi que les arêtes secondaires qui en descendent et les glaciers inclus dans l'ensemble (Girose, Râteau, Meije, Tabuchet, Selle, Etançons). Enfin, l'arrêté citait également comme éléments classés les refuges du Promontoire, Evariste Chancel et l'Aigle.

Je sais bien que la qualité de site classé ne protège pas forcément contre l'appétit des aménageurs, comme on l'a vu pour la Vallée Blanche dans le massif du Mont-Blanc. Le vieux Promontoire a été mis en pièces détachées en 1965 (les débris jetés sans autre forme de procès dans le glacier des Etançons, sans doute aux fins de digestion...), quant au glacier de la Girose...mieux vaut n'en plus parler ! Mais justement on aimerait bien savoir si cette procédure conserve quelque validité, et si elle peut jouer d'une façon ou d'une autre en faveur de notre patient. Si par hasard quelque juriste passe par là...?

Voici ce que représente l'ensemble du site autrefois classé sur ce "dépliant alpestre" qui ne date pas d'hier...

d_pliant_alpestre1

Posté par chaps à 22:00 - Autour de la Meije - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 juin 2005

La Meije et moi, acte II

 

moi___bleau

J'ai fini de perdre mes complexes d'alpiniste débutant entre 1963 et 1964. Parmi bien des raisons, il y a l'influence des camarades que j'ai rencontrés à cette époque. L'un d'eux était Bernard Wyns, avec qui je devais connaître quelques aventures inoubliables et souvent un peu folles. Il avait un véritable talent pour me pousser à faire des choses que je ne me serais pas cru capable de réussir, et il manifestait dans les moments difficiles une impassibilité confondante. Notre première course commune avait eu l'allure d'un coup de tête : nous étions partis de Paris avec ma 2 chevaux pour faire le Grand Pic de Belledonne par l'arête du Doigt (ENE), lors d'un week-end qui devait être celui de la Pentecôte, en 1963. J'avais repéré cette course dans le vieux guide de Félix Germain, et on n'en savait rien de plus. Nous n'avions même pas de carte. Nous étions montés au pif à partir d'Allemont, sans soupçonner que c'était encore le printemps et que nous risquions d'avoir de problèmes d'enneigement. De plus nous sommes arrivés au sommet en même temps qu'une véritable tempête (photo), ce qui a rendu la descente épique. Depuis, nous avons gardé l'habitude des courses menées dans des conditions "limites".

bwyns

L'été d'après a été marqué pour nous deux par un petit événement : notre première "première". A force de nous perdre en cherchant à tout prix à coller aux descriptions d'itinéraires, on avait fini par comprendre que le meilleur topo est celui qui n'existe pas : au moins, on ne risque pas de se paumer ! Et du coup nous avons découvert la jubilation d'avoir à tracer notre propre chemin. C'était un jeu nouveau et merveilleux, avec le plus joueur des partenaires : la montagne elle-même. Chaque paroi devenait invitation, la montagne exposait ses charmes, suggérait des chemins, lançait des défis : "grimpe là-dedans, si tu l'oses !" Et c'était à nous de répondre. La première occasion est venue par hasard, à la face E de la Pointe Thorant. Ce n'était pas vraiment prémédité, nous étions allés là avec l'intention de faire une voie d'avant-guerre. Mais son apparence nous a déçus quand nous l'avons découverte, et nous sommes allés voir à côté - voilà comment on tombe dans le plus savoureux des pièges.

thorant

Bernard, c'est un feu follet. Il disparaît aussi vite qu'il arrive. Un jour il arrive sans crier gare, histoire de boire une bière. Deux jours après il vous téléphone : "je suis à Mexico (ou à Damas, ou à Mendoza...), je repasserai une autre fois". Et ça dure dix ans. Donc, il vaut mieux avoir d'autres compagnons de cordée, pour le cas où... Il y en avait un que j'avais rencontré chez Sidonie, laquelle tenait bistrot à La Bérarde. C'était un Bleausard du nom de Pierro Wemaere, qui arrivait juste des Dolomites. Pour moi, c'était comme s'il était arrivé de la planète Mars !

piero

(Tiens, ma 2 chevaux...) On est allés se frotter à quelques escalades un peu plus relevées, on est allés dire quelques mots aux mignonnes aiguilles du Soreiller et à la Dibona, ça passait comme dans du beurre. Aussi, nous avons voulu nous offrir quelque chose de plus relevé, et je pense que c'est Pierro qui a parlé d'abord de la face sud de la Meije, par la voie Allain-Leininger. Evidemment c'était une autre pointure, et l'idée m'effrayait un peu. Mais en même temps on avait un topo presque rassurant (méfiez-vous des topos !), et puis... et puis... c'était la Meije, et comme tous les venins délectables, celui-ci s'est coulé en moi avec une telle suavité que c'en est devenu une obsession.
Tiens, j'ai retrouvé le topo !

topo_face_s

Voilà ce qu'on peut appeler un monument historique ! En plus il y avait une raison supplémentaire pour que cette face sud fonctionne comme un impératif catégorique : je devais partir à l'armée en septembre... Et j'avais grand besoin d'une réalisation grandiose pour rendre moins amère la perspective de faire le clown pendant 18 mois. Et quand je dis "faire le clown", je pense être en-dessous de la réalité !!!

bidasse

N'insistons pas. Vous remarquez quand même que j'ai mon béret à la main. C'est une manie : je ne supporte pas d'avoir quelque chose sur la tête. Du reste, à l'époque, on grimpait normalement sans casque. Mais la face sud posait un problème du fait de l'éboulement qui venait de se produire : la Brèche Zsigmondy n'était pas stabilisée, et les terrasses du Fauteuil, à la base de la paroi, étaient mitraillées sans arrêt. Nous avons donc fait une exception et nous avons emprunté des casques de chantier qui nous donnaient cette drôle de dégaine.

face_s_03

La visière du casque n'arrêtait pas de taper sur le rocher, c'était odieux. Et complètement inutile : nous n'avons pas vu passer un seul caillou ! Cette photo trop sombre permet quand même de mesurer le chemin parcouru depuis 40 ans : l'immense piolet en bois, les lourds crampons à 10 pointes, l'encordement direct à la taille, les 5 ou 6 mousquetons en acier, etc... Sans parler des chaussures : de vrais cartables ! Les rappels ? On passait la corde en 8, directement au-dessus d'une épaule et sous la cuisse opposée... Bonjour les brûlures ! Pas question évidemment de faire de longues retraites, à moins de vouloir détruire ses fringues... A cause de l'éboulement, il était exclu de descendre en faisant la Traversée - il fallait donc revenir par la voie normale, qui n'est pas le chemin de descente le plus simple.

face_sud

La face ne s'est pas laissée faire. Nous sommes montés trois fois pour rien, chaque fois le mauvais temps nous repoussait. Pierre Pâquet père, qui gardait le refuge du Chatellerêt, nous avait adoptés et nous consolait : "Elle sera toujours là, la Grande" ! C'est comme cela qu'il parlait de la Meije : "la Grande", sous-entendu : la Grande Difficile. Quand on lui demandait s'il fallait emmener des pitons, il plissait ses yeux malicieux et répondait par une périphrase. On a bientôt compris pourquoi. Je l'ai interrogé une fois sur son ascension de la face nord-ouest de l'Ailefroide, et quand je lui ai demandé combien il avait utilisé de pitons, il m'a répondu à peu près ceci : "J'en ai utilisé un seul. C'était un piton à Gervasutti, j'ai passé le doigt dedans, puis j'ai mis le pied dessus". Lui au moins, il ne risquait pas d'être alourdi par le poids des mousquetons !
Et puisque j'en suis à évoquer les vieilles gloires, j'ai pu beaucoup plus tard rencontrer Pierre Allain à La Bérarde, peu de temps avant sa disparition. Il est sur la photo en conversation avec Jean-Michel Cambon. Lui aussi était un parcimonieux, en matière de pitons (Pierre Allain, pas Jean-Michel !). Quand je lui ai dit que j'avais fait la face sud 8 fois, il a été tout épaté. Pour lui, c'était une belle escalade. Pour moi, une des plus belles grimpées dont on puisse rêver !

pierre_allain

Allez-y donc. Allez-y avec envie, avec allégresse, et avec humilité. Allez-y pour savourer ce cheminement félin, tout en intelligence, si habile à se jouer des ruses de la paroi - ah, le coup du surplomb vert !!! Dans le haut, dédaignez les facilités de la variante Amieux, laissez-vous emporter par le grain de folie qui vous jettera au milieu des toits les plus improbables, dans un gaz digne des Dolomites. Et surtout, surtout, ne vous laissez pas avoir par la tentation du retour en rappels, dont le seul mérite serait de vous ramener au Fauteuil au moment où pleuvent les pierres. Ne négligez pas d'aller jusqu'au bout, jusqu'au sommet, sans croire un seul instant les topos trompeurs qui prétendent que l'arête terminale ne serait qu'un pensum facile et somme toute sans intérêt : cela prouve seulement que leurs auteurs n'y sont jamais allés ! Et si vous le pouvez, finissez par la Traversée pour jouir pleinement d'une des plus parfaites fééries de l'Oisans...

Autres photos dans l'album "Face sud de la Meije".

Posté par chaps à 13:03 - La Meije et moi - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 juin 2005

Gaspard et les autres - La Traversée

         

Je ne vais pas raconter en détails l'histoire de la conquête de la Meije... d'autant plus qu'il y a là-dessus d'excellents bouquins...! (Suivez mon regard du côté de l'album photos "Mes livres").

dent_iv

 
 
 
 
 

Je rappellerai seulement que la première ascension du Grand Pic en 1877 a été une véritable épopée et a joué un rôle majeur dans l'histoire de l'alpinisme français. Il y a quand même un point sur lequel je voudrais insister. Il existe toute une tradition qui en fait porter le mérite de façon quasi exclusive au Père Gaspard. C'est vrai que son rôle a été essentiel, mais il a très injustement éclipsé celui des autres protagonistes. C'est un fait qui n'est pas exceptionnel : pour la conquête du mont Blanc, Balmat a longtemps éclipsé Paccard. De même à l'Annapurna, où Herzog a occulté Lachenal. L'alpinisme est ainsi fait qu'il a besoin de fabriquer des surhommes, en fonction des besoins idéologiques du moment. En l'occurence, c'est le fils du pays, paysan et patriarche qui correspond à l'image du héros positif - c'est donc forcément lui qui sera "LE" vainqueur de la Meije (ce qu'on lit sur le monument qui le glorifie à St-Christophe-en-Oisans).
Voir l'album photo : Gaspard.

Tant pis pour les autres : Jean-Baptiste Rodier, abandonné il est vrai au Glacier Carré et qui n'est pas allé au sommet. Tant pis surtout pour le fils Gaspard (Pierre fils), qui a pourtant eu le mérite de surmonter en tête les ultimes défenses du Grand Pic, au moment où la cordée était au bord de la capitulation. Il l'a fait dans un état de trouille pas possible, mais il a su la surmonter et conduire ses compagnons à la victoire. Sans cela, c'était l'échec. Le fils Gaspard était un peu la chair à canon de l'expédition, celui que son père envoie devant quand la situation devient aléatoire. S'il a été effacé des mémoires, c'est d'abord parce que sa carrière a tourné court à la suite d'un accident qui l'a laissé estropié, et aussi parce que le père ne s'est pas privé de tirer à lui la totalité de la couverture.

Tant pis également pour Emmanuel Boileau de Castelnau, le "touriste". Mais justement il n'était que cela, aristocrate et jeune de surcroît (18 ans). Or lui aussi a joué un rôle capital dans la mesure où il a su motiver et stimuler les autres, ou même donner l'exemple. Quand ils se sont retrouvés au pied de la Grande Muraille (l'actuelle Muraille Castelnau), Gaspard a calé. Les deux hommes se sont alors engueulés, et Castelnau a entrepris de s'engager seul dans la paroi. Comprenant que la Meije risquait de lui échapper, Gaspard a alors changé d'attitude et a repris la tête des opérations.
Cela peut s'analyser de plusieurs façons. Une tradition assez complaisante fait de Gaspard un pur héros désintéressé, incarnation des vertus cardinales de l'alpinisme. Quand on observe comment il a su par la suite faire de la Meije un business lucratif, tout en essayant d'établir le monopole de son clan, on se dit qu'il s'agissait plutôt de ne pas laisser s'échapper la poule aux oeufs d'or... Nul n'est parfait !

Ceux qui montent aujourd'hui au Grand Pic suivent à peu de choses près le cheminement découvert en 1877. Pour la traversée des arêtes, c'est autre chose. Le premier parcours complet n'a été réalisé qu'en 1885, dans le sens Doigt de Dieu-Grand Pic, par une formidable cordée autrichienne composée d'amateurs qui marchaient sans guide, adeptes d'un alpinisme aventureux : Ludwig Purtscheller, Otto et Emil Zsigmondy. Sur la photo ci-dessous, Purtscheller est au centre, avec ses moustaches et le regard levé. Otto est assis à côté de lui, le menton posé sur sa main droite. Emil est debout à sa gauche, appuyé sur son grand piolet, les yeux tournés vers le ciel. Derrière sont J.-B. Rodier (tout jeune), Giraud-Lézin, le Père Gaspard (pipe au bec). On voit Philomen Vincent avec son chapeau melon et le jeune François Chancel, assis à côté d'Otto. Devant sont Paul Engelbach, le Dr Karl Schultz, Georges Leser avec sa longue bouffarde et Thomas Kellerbauer. Cette photo date du 4 août 1885.
groupe_1885

Emil devait se tuer deux jours après dans le versant sud de la Meije (on y reviendra). Les Autrichiens ont donc fait la Traversée "à l'envers", en utilisant des pitons dans les passages les plus délicats : la descente sur la Brèche Zsigmondy, puis la descente de la "Dalle des Autrichiens" dans la Grande Muraille (où le piton historique est longtemps resté en place). Le parcours en sens inverse, devenu classique, a été réalisé en 1891 par l'Anglais J.-H. Gibson avec les guides suisses Ulrich Almer et Fritz Boss. Ainsi, la Traversée est une synthèse très européenne...

Elle est devenue classique dès les années 1890-1900, où elle était très souvent couplée avec l'ascension de l'Aiguille méridionale d'Arves. Sa médiatisation doit beaucoup à deux publications remarquables dès le début du XXe siècle : d'une part un ouvrage de Daniel Baud-Bovy magnifiquement illustré par le peintre Ernest Hareux, La Meije et les Ecrins ; d'autre part une monographie publiée en 1909 dans la revue du CAF, La Montagne, sous la plume de Mathilde Maige-Lefournier - un nom prédestiné : Itinéraire commenté de la Meije. Très moderne dans sa conception et exhaustive dans son contenu, cette monographie était accompagnée de 6 planches photographiques qui sont un témoignage de choix sur l'"excursionnisme distingué" de la Belle Epoque. Vous pouvez aller le consulter dans l'album photos ("Itinéraire commenté de la Meije").

promontoire

 
 

La Traversée a été complètement bouleversée en 1964 par un éboulement qui a emporté la Brèche Zsigmondy et creusé une profonde carie sous la Dent Zsigmondy (voir l'album photos : Brèche Zsigmondy). Ce qui était une paisible promenade (la traversée de la Brèche, plate et large) suivie d'une plaisante escalade (une fissure suivie d'un bombement en dalle) a été remplacé par un contournement excessivement laborieux en face nord, suivi d'un passage en goulotte qui serait un passage réellement sérieux s'il n'était équipé d'un câble. La "réouverture" avait été faite dès l'été 1964 par André Bertrand avec deux clients, Mireille Marks et C. Mouroux, mais c'est seulement à partir de la pose du câble que la Traversée est redevenue classique.

La Brèche a connu plusieurs autres éboulements par la suite, moins importants, mais dont l'un au moins a provoqué un accident dramatique en 1979 avec deux morts à la clé, tombés dans le couloir Gravelotte : l'éboulement avait fait sauter une immense écaille rocheuse sur laquelle s'appuyait la terminaison de la pente de glace du couloir. Or, le dernier rappel en provenance du Grand Pic aboutissait normalement sur le faîte de cette écaille, et elle était remplacée par une lame de glace complètement surplombante sur laquelle on était obligé d'improviser un relais sur broches à glace. Les malheureux n'en avaient probablement pas et n'avaient pas eu le réflexe de penduler sous le surplomb de glace pour aller se poser sur les rochers (plus qu'instables !) du versant Etançons. Je sais tout cela parce que j'étais passé là quelques heures après, en provenance de la face nord-ouest et que j'ai eu le triste privilège d'apercevoir les victimes 600 mètres plus bas et de donner l'alerte une fois arrivé à l'Aigle. Ceci pour rappeler que la Traversée de la Meije n'est jamais "une course facile pour dames"...

 

dos_d__ne
Le "Dos d'âne", dans la Muraille Castelnau

dents_blanches
Traversée des "Dents Blanches"

Posté par chaps à 19:49 - Autour de la Meije - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 juin 2005

La Meije et moi, acte I

            

Comment peut-on s'éprendre d'une montagne ? A vrai dire je ne sais pas trop, mais on peut toujours penser qu'il est possible de le découvrir en interrogeant son propre passé. J'avais a priori peu de dispositions, sauf peut-être ceci :

ploumanach

C'est là que je suis né. C'est dans les Côtes d'Armor (à l'époque, ça s'appelait encore les Côtes du Nord). Certes on voit la mer, belle et forte, et si on joue à fond le déterminisme, on dira que j'aurais pu devenir marin. Mais j'ai dû naître à marée basse et par très basse mer (à Ploumanac'h quand la mer est très basse, c'est à peine si on la voit !), et j'ai dû ne voir que  ce sur quoi je suis perché : le beau rocher de la côte de granit rose...

Pour le reste, je ne trouve pas grand'chose pendant 15 ans. J'ai commencé à pousser à Fontainebleau pendant la guerre...

premiers_pas1

Là je suis à droite, avec ma mère, mon frère et ma soeur aînés - ça doit être en 1941 ou 1942. Mon père est prisonnier en Allemagne, je ne le verrai qu'en 1945, après avoir participé à la libération de Fontainebleau avec l'armée américaine, en août 44. Sur la photo suivante, je suis perché sur une jeep avec ma frangine. Il y a surtout des femmes autour des soldats, avec sur le visage une joie retenue, presque triste. C'est pour moi un énorme souvenir, et (soi-dit en passant) c'est à cause de lui que je ne peux accepter l'anti-américanisme systématique de beaucoup de gens : je sais à qui je dois ma condition de citoyen d'un pays libre... Je désapprouve profondément l'actuelle politique étrangère des USA, mais je sais qu'elle n'est pas univoque, ni définitive (j'espère).

lib_ration

Revenons à nos moutons : la longue absence du père... l'exaltation de la libération... l'admiration pour le cow-boy casqué venu exprès pour moi... Autant de pistes de l'enquête ?

Après le retour de mon père, la famille est baladée dans différents coins, avec un long séjour à Bourges. Difficile d'y trouver les sources d'une inspiration alpine : les seuls vrais reliefs sont des vieilles pierres. Il est vrai qu'il y en a de pas mal...

bourges

Me voilà fringué comme un pingouin, en culottes courtes. C'est dimanche. mon frère aîné (François) porte mon petit frère (Jean-Jacques), l'autre garçon est son correspondant anglais (Desmond). Je ne sais où est cette vieille tour. En tout cas, ce sont là les seules montagnes que j'ai connues, jusqu'au jour où...

Quand j'étais lycéen, je passais une partie des vacances scolaires avec mon oncle André et ma tante Suzette, qui avaient leurs habitudes dans un petit village du haut Oisans : Clavans. C'est un lieu magnifique, au flanc de la sauvage vallée du Ferrand, entre les Grandes Rousses et le plateau d'En-Paris. Mon oncle était un montagnard de la vieille école, absolument pas alpiniste, mais bon marcheur et amoureux de la nature sauvage. Nous voici au col de Sarennes, en 1955.

clavans1

J'avais 15 ans, des lunettes et un pantalon aussi ringard que celui de mon oncle. Celui-ci n'arrêtait pas de grogner à cause de la tenue du jeune homme en short qui nous accompagnait ce jour-là. Il s'appelait Oscar, c'était un élève du lycée de Béthune où mon oncle enseignait les lettres, et comme il était en vacances par là il lui avait rendu une visite de courtoisie. C'était un garçon charmant, et vestimentairement c'est lui qui avait raison. Mais mon oncle partait du principe qu'on ne se balade pas en petite tenue en montagne. S'il me voyait aujourd'hui ! Je me rappelle que j'avais acheté des chaussures à semelles vibram, sans savoir que c'était le "nec plus ultra" à l'époque. Mais mon oncle ne jurait que par les ailes de mouche, et mes chaussures le faisaient frémir...

C'est quand même grâce à lui que j'ai découvert la haute montagne et que j'ai fait la connaissance de la Meije. Il m'avait expliqué que c'était une montagne particulièrement difficile à gravir, sous-entendu inaccessible à des gens comme nous. Je me demande si je n'ai pas eu inconsciemment l'envie de lui donner tort... Je ne sais à qui est dû ce dessin, daté de septembre 1934. Mais c'est bien cette Meije-là que j'ai vue...

dessin_meije

Monter dessus ? Encore fallait-il devenir alpiniste ! J'ai fait mon apprentissage sans jamais passer par le moindre club, la moindre institution, et sans jamais prendre de guide. Je suis un parfait autodidacte, mais je dois confesser que je n'ai pas tout de suite maîtrisé mon sujet. J'ai fait mon premier "3000" loin des Alpes, durant l'été 1957 : j'étais allé tout seul en Sicile, en auto-stop, et j'avais fait l'ascension de l'Etna. Ah, le lever du soleil sur la mer Ionienne ! Comme ma famille s'était installée dans la banlieue parisienne, j'ai découvert avec des copains les rochers de Fontainebleau, et c'est là que j'ai appris à grimper. J'aimais particulièrement le secteur de Larchant, notamment les circuits de l'Eléphant et du Maunoury. C'est là que je me suis fait mes premiers compagnons de montagne.

bleau1

Il ne suffit pas de faire le fier (tiens, j'ai changé de lunettes !) pour devenir un virtuose de l'Alpe. Les premières expériences alpines ont été émaillées de plaies et de bosses. Voilà ce qu'il en coûte de vouloir voler de ses propres ailes ! Cette fois-là, je m'étais profondément ouvert la main en dégringolant sans crampons sur un méchant névé glacé, avec atterrissage dans des lames de schistes.

premi_res_bosses1

L'important n'est pas de ne pas faire de bêtises : tout le monde en fait. Les plus forts alpinistes du monde ont tous des histoires abracadabrantes à leur passif, mais en général ils n'en parlent pas. L'essentiel est d'y survivre, d'en tirer la leçon, et d'en faire un facteur d'acquisition d'une expérience. C'est pour cela que j'ai aujourd'hui une certaine comprhension pour les débutants qui font des bêtises, à partir du moment où ils les analysent avec lucidité et qu'ils acceptent la responsabilité qui en découle.

Peu à peu ces petits pas m'ont rapproché de la Meije. J'ai commencé à la courtiser en 1960, avec au début plus de déboires que de succès. La Meije de cette époque était très différente de celle d'aujourd'hui, ne serait-ce que par son aspect physique.

meije1

Ici, on voit que la Brèche Zsigmondy (juste à droite du Grand Pic) est parfaitement horizontale. Cet endroit a été dévasté en 1965 par un gigantesque éboulement qui a tout bouleversé et donné aux arêtes de la Meije une silhouette nouvelle. J'ai eu la chance de connaître la Meije d'avant, si bien que je peux témoigner que la traversée a beaucoup perdu du fait de cet éboulement. Il y a aussi une grosse différence au niveau des glaciers, sans parler des refuges. Le Promontoire était une cabane en bois à une seule pièce, évidemment non gardée, qui vacillait par grand vent. Bref : ma première Meije est assurément une Meije d'un autre âge, pour ne pas dire archaïque. C'était le 10 août 1962 et mon compagnon (un Auvergnat) portait un nom prédestiné : il s'appelait Michel Metge ! Aujourd'hui je l'ai complètement perdu de vue, mais si par extraordinaire il tombe sur ce blog, qu'il sache que je garde de lui et de cette journée un souvenir impérissable !

etan_ons

Posté par chaps à 08:26 - La Meije et moi - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1