26 juin 2005
La Meije et moi, acte III
C’est vraiment mon ascension de la face sud en 1964 qui m’a rendu accro à la Meije. Je ne savais pas encore à quel point on avait déjà écrit sur elle (mes connaissances en « littérature alpine » étaient des plus restreintes), mais je dévorais déjà le bouquin d’Henri Isselin qui en faisait l’historique. Seulement il s’agissait de l’édition de 1956, qui ne pouvait évidemment pas évoquer tout ce qui s’était passé depuis.
L'une des
premières images aériennes de la Meije, dans années 30. Le couloir
Gravelotte (à droite) et le couloir des Corridors (à gauche) dessinent
un V encadrant les arêtes. C'était au temps des glaciers dodus...
Peu après, en 1966, il y eut l’ouverture de la voie
« des Marseillais » dans la face sud-ouest du Grand Doigt, qui fit
l’effet d’un coup de tonnerre : pour la première fois depuis les voies
Madier de la Dibona (entre 1937 et 1939), on ouvrait en Oisans une voie de
rocher pur et d’un niveau relevé. Il faut mettre des guillemets parce que les
Marseillais en question, au nombre de 5, comptaient en réalité un Parisien
parmi eux (François Labande) – il faudrait donc trouver un autre nom.
Peut-être : « Qui va à la chasse perd sa place » ? Le fait
est que les cinq, menés au pas de charge par Joël Coqueugniot et Jacques Kelle,
avaient soufflé la première à un Grenoblois, André Gauci. Grand spécialiste du
Vercors, Gauci avait en tête de créer à proximité du Promontoire toute une
série de voies récréatives dans cette belle facette raide et ensoleillée, en
les équipant (selon les normes de l’époque, évidemment). C’était pour l’Oisans
une conception quasi révolutionnaire, et je pense qu’elle nous a influencés,
Bernard Wyns et moi, quand nous avons laissé nos pitons dans la voie des
Savoyards en 1967.

A gauche, le Gendarme Jaune vu depuis la face sud-ouest (au fond, les Bans).
A
droite, le Grand Doigt ne domine pas la face sud-ouest mais la Muraille
Castelnau (éclairée) et le couloir Duhamel (dans l'ombre). Un
hélicoptère était alors en intervention sur le Campement des
Demoiselles...
La
Brèche de la Meije en 1893, vue du nord (glacier de la Meije). Le Petit
Doigt d'Epaule joue aux aiguillons sur la gauche. A droite, l'arête est
du Râteau.Les chasseurs alpins font joujou sur un glacier pétant de
santé ...
Car c’était jour d’inauguration au refuge. La vieille cabane
avait été démolie en 1965 après 2/3 de siècle de service d’une façon pas très
honorable : les débris avaient été balancés sans ménagements dans le
glacier proche, en supposant qu’ils y resteraient à jamais. Mais il ne faut
jamais dire « jamais », surtout à un glacier, si bien qu’on a
aujourd’hui la joie de voir les planches pourries et les ferrailles rouillées
s’entasser lamentablement au sommet de la moraine, tandis que le glacier achève
d’expirer.

Le
Promontoire, du vieux au neuf. A gauche en 1920 ou 1921 (photo Pierre
Dalloz). A droite, l'inauguration du nouveau refuge en 1966, avec à
gauche le "pape" de l'alpinisme français, Lucien Devies, doté pour la
circonstance de son "sourire montagne". A ses côtés, col ouvert,
Philippe Traynard. Tout au fond le maire de Grenoble, Hubert Dubedout.
Le Promontoire historique était désormais remplacé par la boîte en aluminium qui existe toujours, non sans avoir subi quelques aménagements pour lui permettre de respirer un peu. En 1966 le glacier était tout proche, bien bombé, ce qui avait pour avantage de fournir de l’eau en abondance (elle était captée directement dans la première crevasse, à quelques mètres de la porte). Il n’y avait pas l’actuelle plate-forme à hélicoptères ni l’échelle métallique qui la relie au refuge : tout ça a été ultérieurement dégagé à l’explosif. Il n’y avait qu’une étroite passerelle suspendue au-dessus du vide. Seuls les « sanitaires » (si on ose dire…) n’ont pas changé, avec leur déversoir en direction des ruisselets qui naissent au pied des rochers. Et le gardien vidait directement ses poubelles dans le couloir situé à côté. C’était un peu dégueulasse, mais c’est vrai qu’à l’époque on n’était pas très regardants. En fait, on ne se rendait pas compte qu’on avait créé là une véritable verrue qui allait devenir peu à peu une source de problèmes inextricables. Pourtant, il paraît aujourd’hui que c’est l’Aigle qu’il faut détruire… Allez comprendre !

Le "sauvetage" du corps de René Gallat, en 1951. Une prouesse obscure du Secours en Montagne à ses débuts.

A gauche, l'arrivée au-dessus du Pas du Chat après la fin de la voie des Marseillais. A droite, François Bouvier.

Le
pilier nord-ouest du Pic du Glacier Carré rivalise presque avec la face
nord du Grand Pic. A sa gauche, le "pilier diagonal" rejoint la Brèche
du Glacier Carré. A sa droite, le pilier du Doigt, dont je ferai la
première ascension en 1970.

Dans
la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, vue sur le voisin, le
"pilier diagonal". A droite, Bernard Wyns avec son grand piochon.

La
muraille des Etançons, à l'aplomb des quatre Dents et du Doigt de Dieu
(le plus à droite). Dans le bas, la voie emprunte la fissure très
marquée en forme de marches d'escalier. A droite, la muraille supériere
avec ses surplombs...

"Mon"
topo du Doigt de Dieu. Pour une fois, je n'avais pas vendu la peau de
l'ours... A droite, Jean-Louis Mercadié, adossé à ma Simca 1000 (eh
oui, Ludo, je n'avais plus ma 2 chevaux !)

La
partie supérieure de la Muraille des Etançons, au-dessus de la
Banquette des Autrichiens. Le Doigt de Dieu, c'est le plus pointu !
Ça s’est calmé dans la partie supérieure où on a pu sécher. C’était fantastiquement beau, mais qu’est-ce que c’était dur ! Je crois que je n’avais jamais rien vu d’à la fois aussi raide et aussi exposé : il y avait le raide du Vercors, mais sans l’assurage. Je revois Jean-Louis franchissant une bande hyper délicate de rocher noir 30 mètres au-dessus du relais, sans le moindre assurage intermédiaire. Quant à l’édifice terminal – nom de Zeus ! C’est qu’il faut y aller voir pour comprendre. Le plus marrant c’est qu’on arrive finalement à s’y faufiler assez bien. Mais quand on sort de là, c’est vraiment ex abrupto. Cette ascension avait été une orgie jubilatoire. Et cette fois, j’avais gagné mes galons.
21 juin 2005
Bivouacs siliceux
En 1967, Jacques Ramouillet travaillait comme coopérant en Algérie,
dans la merveilleuse oasis saharienne d'El Goléa. Nous n'avions pas
encore eu l'occasion de grimper ensemble, puisque nos velléités
chamoniardes s'étaient limitées à l'orgie nocturne du Rognon des Drus,
mais nous ne perdions rien pour attendre. Jacques est de l'espèce
inviteuse. Il me proposa de venir au Sahara à la Noël afin d'aller
gravir la Garet-el-Djenoun, qu'il était déjà allé voir.
La Garet ! La "Montagne des Génies" ! Je ne savais pas grand-chose à
son sujet, sinon que c'est une des montagnes les plus fascinantes qui
soient, et qu'elle avait été conquise en 1935 par Frison-Roche et le
capitaine Coche. J'acceptai,
et je pris l'avion pour la première fois à Marignane à la fin de
décembre. Cinq ans après l'indépendance de l'Algérie, je croyais encore
en la jeune nation démocratique, pluraliste et laïque pour laquelle
j'avais milité durant les affreuses années 1956-1962. Mes illusions
connurent un accroc sérieux (qui ne devait pas être le dernier !) lors
de mon arrivée à Alger. Mon bagage à main contenait le journal "Le
Monde". Quand le flic de service le découvrit, il le prit entre deux
doigts en donnant l'impression de se boucher le nez, et le jeta à la
poubelle sans un mot : j'étais aussitôt rancardé sur le chapitre du
pluralisme et de la liberté de la presse dans l'Algérie du FLN.
Depuis, j'ai eu le temps de me faire au naufrage de la plupart de mes illusions.
Mai 68 m'a appris, par exemple, que l'on peut se proclamer
révolutionnaire à condition que cela sous-entende que les choses
tournent au bénéfice exclusif du Parti. Hors cela, point de pitié ! Et
ainsi de suite. Par conservatisme sans doute (ou par indécrottable
naïveté ?), j'ai longtemps conservé une photo de Che Guevara. Elle
aussi a fini par prendre le chemin de la déchetterie quand j'ai
découvert que le Che, notre Che bien-aimé, l'icône des icônes, ne
s'était pas contenté de flanquer par terre l'économie cubaine quand il
était ministre à La Havane. Il faisait mieux : il se levait chaque
matin pour aller assister aux exécutions des condamnés politiques, et
au besoin commandait en personne les pelotons. Même Robespierre
n'allait pas se goberger au douteux spectacle de la guillotine.
Guevara, lui, n'était qu'un détraqué sanguinaire. C'est dommage pour la
mythologie et pour l'image qu'a donné de lui le fort joli film
consacré à ses voyages de jeunesse (Carnet de voyage). Il ne faut
jamais faire confiance au cinéma...
Ben oui, on partait pour le Hoggar, à une époque où il n'y avait que de vieilles pistes, héritages des Français, au sud de Hassi Messaoud. Et nous n'avions pas de 4 x 4, encore moins de GPS. Nos seuls moyens d'orientation étaient une bonne vieille carte Michelin à une échelle impossible, les balises visibles de loin en loin, et le pifomètre. Cela suffit bien, et je veux transmettre ce message encourageant à ceux qui s'imaginent qu'il faut se barder d'invraisemblalbles arsenaux techniques pour oser faire 3 mètres dans le désert. L'approximation et la chance, ça marche pas mal non plus...
Soudain,
une gazelle détala devant la 403, et c'est alors qu'on vit le paisible
Lahcène devenir comme fou. Il quitta la piste pour se lancer à la
poursuite de la bestiole. Ce fut un steeple-chase insensé, dans lequel
la camionnette faisait des bonds aussi hauts que la gazelle. La pauvre
bête finit par capituler, Lahcène l'acheva à coups de manivelle et nous
la promit pour le dîner. Beurk ! Il n'y avait que lui qui rigolait, et
d'ailleurs il cessa tout à fait de rire quand Jacques lui montra la
flaque d'huile qui s'étalait sous le moteur de la 403 : le carter était
crevé ! A l'évidence, Lahcène risquait de rentrer à El Goléa à pieds.
De toute façon, le plus proche garage était à 600 km, au bas mot.
Heureusement on avait plusieurs bidons d'huile, ce qui permit de
rallier Amguid et son camp militaire vide.
Au milieu du camp, il y avait un atelier de mécanique avec un pont
et une fosse. Devant, il y avait la Pigeot niquée, mais il y avait aussi Michel Pompéï. Il y a des gens qui n'ont
aucun sens pratique : Michel, lui, est une sorte de paradigme du génie
de l'improvisation technique. En quelques instants, son cerveau lui
dicta cette équation : camp militaire = armes à feu = munitions =
cuivre et plomb = de quoi faire un plombage à une dent creuse, et
pourquoi pas à un carter crevé ? Pas besoin de plombier polonais ! Les troupes furent priées de se
déployer en tirailleur et de ratisser le sol du camp. Quelques minutes
plus tard, Michel démontait avec une pince universelle des balles de
pistolet-mitrailleur, le plomb récupéré fut mis à fondre sur un
butagaz, tandis que la 403 était amenée sur la fosse. Michel avait
façonné une sorte de clou qu'il introduisit dans le trou du carter,
après en avoir ôté le couvercle. Et le clou fut martelé à tour de bras
avec nos marteaux d'escalade. Vous me croirez si vous voulez, mais nous
sommes arrivés à la Garet avec la 403, et elle a même pu retourner à
Et-Goléa...!
L'approche de la Garet tient de la magie : on comprend que les Touaregs en aient fait une montagne habitée par les esprits. Quand elle se dévoile à l'horizon de la Tefedest, il faut encore des heures et des heures pour rejoindre la base de son versant nord, au débouché de l'oued Ariaret. Là se trouve un merveilleux endroit de bivouac, et les gueltas, cet hiver-là, étaient pleines d'eau à ras bord. Paradisiaque !
Nous avions décidé de grimper dans la face est, le long d'un vague éperon proche de l'aiguille détachée (visible à droite sur la photo) qu'on appelle la "Takouba", c'est-à-dire l'épée des Touaregs. Naturellement Jacques avait décidé d'organiser une collective, associant grimpeurs expérimentés et débutants. Voici la Takouba, vue depuis notre voie.
Le résultat fut un horaire si déconcertant que la caravane n'atteignit le plateau sommital qu'à la nuit tombée. Ce n'était pas très grave car nous n'avions pas soif : dans la voie, déjà, coulaient de délicieux filets d'eau fraîche qui nous désaltéraient sans retenue. Et au sommet, il y avait un névé. Oui, un névé ! Un vrai, avec de la neige ! Donc, nous allions passer la nuit sans souffrir de la soif, à défaut de ne pas souffrir du froid. Car nous n'avions évidemment aucun matériel de bivouac, et il gelait à pierre fendre... Au sommet il y avait encore une plaque à la gloire des conquérants français du Sahara, posée par le CAF de Paris en 1956. Depuis elle a été dérobée et se trouve aujourd'hui au domicile personnel d'un grimpeur belge bien connu. Quelque chose me dit qu'elle devrait retourner aux seuls qualifiés pour décider de sa destination : les Touaregs de la Tefedest. C'est un appel du pied à J. C. Allez, tu la restitues, cette plaque ?
Nous avons survécu au bivouac, et nous sommes redescendus par la voie de Frison-Roche avant de reprendre le chemin du nord. Un jour après nous étions de retour à Amguid, et l'idée nous est venue d'escalader la haute falaise proche du camp militaire. Cette région n'avait encore été explorée que très superficiellement. Or, il y avait là une muraille de grès verticale qui faisait penser aux parois du Vercors.


Dans le théâtre classique, quand l'auteur s'est débrouillé pour créer entre ses personnages une situation inextricable, il utilise un truc qui consiste à faire intervenir un "deus ex machina" : une intervention extérieure, divine s'il le faut, histoire de défaire le noeud. C'est ce qui s'est passé ce soir-là à Amguid. Alors que nous soupirions sur le sort du malheureux Michel, transformé en lustre dans son surplomb, un rond de lumière s'est subitement posé sur la paroi à plusieurs mètres de là, puis a commencé à balayer le rocher. Nos hurlements lui ont bientôt permis de se porter sur Michel qui a pu terminer sa longueur en poussant des jappements de bonheur - il a ainsi atteint une très jolie banquette sur laquelle il a enfin pu s'étendre.
Voilà ce que c'est de voyager en 2 chevaux. Ceux qui étaient restés au camp, inquiets de ne pas nous voir revenir, avaient eu l'idée de démonter un phare de 2 chevaux et sa batterie, puis étaient montés vers la face et avaient ainsi improvisé un projecteur. Ca avait marché. Certes, cela ne nous a pas épargné le bivouac. Et c'est ainsi qu'une voie commencée le 31 décembre 1967 s'est terminée le 1er janvier 1968. Nous l'avons appelée sobrement "la voie du Réveillon", c'était la première voie difficile ouverte à Amguid, qui depuis est devenu un lieu fréquenté par les grimpeurs. C'était surtout une belle façon de commencer la très prometteuse année 1968.
Quant à vous, si vous voulez y aller, je vous donne ce conseil : prenez une 2 chevaux, ou une 403 - il n'y a rien de meilleur !
20 juin 2005
Intermezzo 67
A propos de brèche, j'ai commencé à fréquenter celle de la Meije de manière assez intéressée à partir de 1966. Une année décisive pour votre serviteur : je quitte la région parisienne définitivement, je m'installe en Savoie, et du coup je me trouve un "pays" (= l'endroit où on a envie de s'établir et de créer des choses, bref un lieu d'inspiration et d'affectivité). Cet attachement pour la Savoie me vaudra quelques mésaventures cocasses. En 67, je vais ouvrir à la Dibona, avec Bernard Wyns (lui aussi émigré à Annecy au même moment) une voie que nous baptisons "voie des Savoyards" en hommage à notre nouvelle patrie. Quelle bévue ! On se fait mal voir des gens du Vénéon qui y voient une marque d'impérialisme, et de certains Savoyards pour qui nous sommes des "étrangers", donc pas des "vrais" Savoyards. Ah, en voilà encore qui croient mordicus aux lois de l'hérédité ! J'aurai droit à une remarque identique un peu plus tard, après avoir commis mon premier bouquin, précisément consacré à la Savoie (voir : Mes livres). Je recevrai alors une lettre de félicitations d'une organisation régionaliste, avec cette étrange conclusion :"Si vous êtes un pur Savoyard, nous serons heureux de vous recevoir parmi nous". Je suppose que cela voulait dire : "de pure race" ? De ce jour date la méfiance que j'éprouve pour ce type de mouvement, Savoisien ou autre. Je ne sais pas ce qu'est un individu de "pure race" ou de "pure origine". Mais je sais ce que c'est qu'un "vrai abruti" ! Tiens, je leur lègue la face sud de la Dibona, rien que pour les emmerder.
Bernard et Pierro étaient toujours en piste, mais j'allais en plus me trouver de nouveaux partenaires, notamment François Bouvier et Jean-Louis Mercadié. François était un compagnon parfait pour des courses classiques menées sans complexes, du genre pilier S des Ecrins ou couloir NO du Pic sans-Nom depuis le Pré de Madame Carle, ou face S du Pavé depuis Villar d'Arène ! Oui, ça faisait des grosses marches d'approche. Quant aux retours !!! Le voilà sur l'arête des Cinéastes, sans casque évidemment. Quest-ce que vous vouliez qu'on fasse avec un casque ?
Il faudra ajouter à la liste le nom de Narcisse Candau, qui était guide. Il venait des Pyrénées, avec un accent à coucher dehors. Il travaillait pour le Foyer St-Benoît mais avait aussi les dents longues et envie d'en découdre. Le plus marrant c'est qu'on s'est connus précisément à l'Olan, qu'il a fait le même jour que nous. Nous avons fait quelques voies ensemble, la plus mémorable étant la face N du Piz Badile que nous avons gravie un jour d'énorme éboulement, qui nous expédiait dessus de véritables trains de marchandises toutes les 5 ou 10 minutes. D'où l'air un peu pincé que j'ai sur cette photo, tandis que Narcisse reprend des forces. Tiens, on avait quand même mis des casques...
Ah, et puis je suis allé au Sahara. Mais pour parler un peu de ça, il faut d'abord que je vous présente mon ami Jacques. Jacques Ramouillet. Un phénomène, celui-là.
J'ai vécu avec Jacques quelques moments assez inoubliables pour mériter qu'on s'y arrête un peu. Mais je sens que je vais remettre ça à une prochaine édition...
17 juin 2005
In bocca al lupo
Cette voie remonte en plein milieu de l'énorme bouclier de dalles qui forme la face nord de la Pointe centrale de l'Epéna (3307 m). Elle démarre au point le plus bas, défendu par un misérable petit glacier où les crampons sont souvent nécessaires... La dénivelée nette est de 800 m, mais le développement est beaucoup plus important du fait de la convexité de la muraille : on peut l'estimer entre 1100 et 1200 m.
Exception faite d'une petite bande de quartzite tout en bas, le rocher est formé de marbres liasiques presque jusqu'en haut (même configuration qu'au Grand Marchet ou à l'Aig. de la Vanoise).
La voie a été faite en juillet-août 1997, en deux épisodes (pour le
1er : Pierre Chapoutot et Etienne Rol ; pour le second : Pierre
Chapoutot, Matthieu Lacolle et Olivier Mansiot - seules des contraintes
extérieures ont empêché Etienne de participer à la finition, ce qui est
parfaitement injuste !). Ont été laissés en place : 26 relais (pitons
et spits/ou goujons) et 80 points d'assurage de tous types.Le plus
souvent, les spits ou goujons placés étaient de 8 mm. Certains d'entre
eux ont été abîmés entre R 10 et R 15 par un éboulement. Il est donc
prudent de prévoir des moyens d'assurage supplémentaires : ne pas
hésiter à prendre un tamponnoir avec quelques spits de 8 mm. On peut
utiliser coinceurs et friends au début et à la fin, beaucoup moins
aisément dans la zone médiane, très compacte. Noter néanmoins que les
deux voies ouvertes ultérieurement par Patrick Gabarrou frôlent
l'itinéraire ou le recoupent en différents endroits : on doit donc
pouvoir broder d'une voie à l'autre...
Difficulté
: TD. Voie engagée, très longue, avec risque de chutes de pierres dans
le bas. La descente pose un problème. Encordement à 50 m. Sur cette (médiocre) photo, c'est la voie 11. La 12 est une voie Gabarrou. Il y en a une autre qui démarre un peu plus à gauche et joue à cache-cache avec les précédentes.
ep_na_centrale
Approche par la vallée de Champagny-le-Haut. Terminus au Laisonnay
(1575 m). On peut aller coucher au refuge de la Glière (2000 m, 1 h 20,
refuge communal gardé), situé légèrement trop haut, ou partir
directement du parking. Dans les deux cas, il faut franchir le Doron
sur la passerelle de la Motte, un peu en aval du refuge. Puis un
sentier qui revient vers l'ouest en direction de la Roche de Tougne et
permet de dépasser la zone des arcosses. Dès qu'on est sorti de
celle-ci, revenir vers l'E dans de belles pelouses puis des pentes
morainiques en direction de la face. Petit glacier teigneux (et
crevassé) à la fin. 3 h depuis le parking.
inbocca_al_lupo1
Descente : on peut utiliser les rappels installés par Gabarrou, mais
ce sera au risque de ramasser des pierres dans la partie inférieure.
Cette ligne de rappels diminue l'engagement de la face, ce que je
trouve regrettable. Sinon, il faut aller chercher une descente un peu
compliquée sur le versant de Pralognan. Pour cela :
-parcourir
l'arête O, très facilement, pendant 15 minutes, jusqu'à dominer un
couloir oblique dans le versant S. Ancrage de rappel 1 m 50 sous
l'arête. Atteindre le couloir par un grand rappel, puis le descendre
avec 3 autres rappels (ancrages rive droite, puis rive gauche, puis
rive droite). Terrain déplaisant. On arrive dans une vaste zone de
caillasses mouvantes. Sans descendre, traverser vers l'E sur 60/70 m
pour rejoindre la crête d'un vague éperon très large. Descendre cet
éperon en zigzagant, sans difficulté, jusqu'à échouer sur une tête
surplombante : il y a une plaquette un peu en dessous, sur la droite
(la doubler !). Faire un rappel en fil d'araignée jusqu'à une terrasse,
puis un second jusqu'au glacier de la Grande Casse (2900m).
Pour rentrer, 3 solutions :
- remonter ce glacier jusqu'au col de la Gde Casse (3090 m) et redescendre sur Champagny (bon voyage !)
-
descendre direct sur Pralognan en espérant arriver aux Fontanettes
avant la fermeture du bistrot ; puis se démmerder pour aller de Pralo à
Champagny ;
- ou encore coucher au refuge Félix Faure et décider le lendemain si c'est par le col ou par le bistrot.
Me dire s'il y a des choses qui manquent...
Des notables au secours de l'Aigle ?
La cause de la défense du refuge de l'Aigle progesse-t-elle ? Un point positif à signaler : la prise de position du Président du Conseil Général des Hautes-Alpes, M. Auguste Truphème, qui s'est engagé à refuser toute subvention départementale au CAF en cas de destruction ou de déplacement du refuge. Il s'est également proposé comme médiateur entre le FFCAM (le CAF national) et l'Association des Amis du refuge de l'Aigle, pour le cas où les discussions avec le CAF de Briançon resteraient en panne. Enfin, il a promis d'engager une action au niveau du Sénat en vue de la protection de l'Aigle.
Croisons les doigts... On sait bien que des interventions de cette nature sont toujours suspendues à de possibles revirements électoraux. Il est néanmoins encourageant de voir que des élus acceptent de se ranger derrière des causes difficiles. Qu'ils en soient remerciés.
Au fait, il y a une question qui me saute à l'esprit : le site de la Meije a été classé par arrêté du 19 mars 1943 (donc, sous le gouvernement de Vichy...). Ont été classés : le Pic de la Grave, le Râteau, les trois sommets de la Meije, le Peyrou d'Aval et le Peyrou d'Amont, ainsi que le Bec et le Pic de l'Homme - soit la ligne de partage des eaux entre Romanche et Vénéon, ainsi que les arêtes secondaires qui en descendent et les glaciers inclus dans l'ensemble (Girose, Râteau, Meije, Tabuchet, Selle, Etançons). Enfin, l'arrêté citait également comme éléments classés les refuges du Promontoire, Evariste Chancel et l'Aigle.
Je sais bien que la qualité de site classé ne protège pas forcément contre l'appétit des aménageurs, comme on l'a vu pour la Vallée Blanche dans le massif du Mont-Blanc. Le vieux Promontoire a été mis en pièces détachées en 1965 (les débris jetés sans autre forme de procès dans le glacier des Etançons, sans doute aux fins de digestion...), quant au glacier de la Girose...mieux vaut n'en plus parler ! Mais justement on aimerait bien savoir si cette procédure conserve quelque validité, et si elle peut jouer d'une façon ou d'une autre en faveur de notre patient. Si par hasard quelque juriste passe par là...?
Voici ce que représente l'ensemble du site autrefois classé sur ce "dépliant alpestre" qui ne date pas d'hier...
10 juin 2005
La Meije et moi, acte II
J'ai fini de perdre mes complexes d'alpiniste débutant entre 1963 et 1964. Parmi bien des raisons, il y a l'influence des camarades que j'ai rencontrés à cette époque. L'un d'eux était Bernard Wyns, avec qui je devais connaître quelques aventures inoubliables et souvent un peu folles. Il avait un véritable talent pour me pousser à faire des choses que je ne me serais pas cru capable de réussir, et il manifestait dans les moments difficiles une impassibilité confondante. Notre première course commune avait eu l'allure d'un coup de tête : nous étions partis de Paris avec ma 2 chevaux pour faire le Grand Pic de Belledonne par l'arête du Doigt (ENE), lors d'un week-end qui devait être celui de la Pentecôte, en 1963. J'avais repéré cette course dans le vieux guide de Félix Germain, et on n'en savait rien de plus. Nous n'avions même pas de carte. Nous étions montés au pif à partir d'Allemont, sans soupçonner que c'était encore le printemps et que nous risquions d'avoir de problèmes d'enneigement. De plus nous sommes arrivés au sommet en même temps qu'une véritable tempête (photo), ce qui a rendu la descente épique. Depuis, nous avons gardé l'habitude des courses menées dans des conditions "limites".
L'été d'après a été marqué pour nous deux par un petit événement : notre première "première". A force de nous perdre en cherchant à tout prix à coller aux descriptions d'itinéraires, on avait fini par comprendre que le meilleur topo est celui qui n'existe pas : au moins, on ne risque pas de se paumer ! Et du coup nous avons découvert la jubilation d'avoir à tracer notre propre chemin. C'était un jeu nouveau et merveilleux, avec le plus joueur des partenaires : la montagne elle-même. Chaque paroi devenait invitation, la montagne exposait ses charmes, suggérait des chemins, lançait des défis : "grimpe là-dedans, si tu l'oses !" Et c'était à nous de répondre. La première occasion est venue par hasard, à la face E de la Pointe Thorant. Ce n'était pas vraiment prémédité, nous étions allés là avec l'intention de faire une voie d'avant-guerre. Mais son apparence nous a déçus quand nous l'avons découverte, et nous sommes allés voir à côté - voilà comment on tombe dans le plus savoureux des pièges.
Bernard, c'est un feu follet. Il disparaît aussi vite qu'il arrive. Un jour il arrive sans crier gare, histoire de boire une bière. Deux jours après il vous téléphone : "je suis à Mexico (ou à Damas, ou à Mendoza...), je repasserai une autre fois". Et ça dure dix ans. Donc, il vaut mieux avoir d'autres compagnons de cordée, pour le cas où... Il y en avait un que j'avais rencontré chez Sidonie, laquelle tenait bistrot à La Bérarde. C'était un Bleausard du nom de Pierro Wemaere, qui arrivait juste des Dolomites. Pour moi, c'était comme s'il était arrivé de la planète Mars !
(Tiens,
ma 2 chevaux...) On est allés se frotter à quelques escalades un peu
plus relevées, on est allés dire quelques mots aux mignonnes aiguilles
du Soreiller et à la Dibona, ça passait comme dans du beurre. Aussi,
nous avons voulu
nous offrir quelque chose de plus relevé, et je pense que c'est Pierro
qui a parlé d'abord de la face sud de la Meije, par la voie
Allain-Leininger. Evidemment c'était une autre pointure, et l'idée
m'effrayait un peu. Mais en même temps on avait un topo presque
rassurant (méfiez-vous des topos !), et puis... et puis... c'était la
Meije, et comme tous les venins délectables, celui-ci s'est coulé en
moi avec une telle suavité que c'en est devenu une obsession.
Tiens, j'ai retrouvé le topo !
Voilà
ce qu'on peut appeler un monument historique ! En plus il y avait une
raison supplémentaire pour que cette face sud fonctionne comme un
impératif catégorique : je devais partir à l'armée en septembre... Et
j'avais grand besoin d'une réalisation grandiose pour rendre moins
amère la perspective de faire le clown pendant 18 mois. Et quand je dis
"faire le clown", je pense être en-dessous de la réalité !!!
La
visière du casque n'arrêtait pas de taper sur le rocher, c'était
odieux. Et complètement inutile : nous n'avons pas vu passer un seul
caillou ! Cette photo trop sombre permet quand même de mesurer le
chemin parcouru depuis 40 ans : l'immense piolet en bois, les lourds
crampons à 10 pointes, l'encordement direct à la taille, les 5 ou 6
mousquetons en acier, etc... Sans parler des chaussures : de vrais
cartables ! Les rappels ? On passait la corde en 8, directement
au-dessus d'une épaule et sous la cuisse opposée... Bonjour les
brûlures ! Pas question évidemment de faire de longues retraites, à
moins de vouloir détruire ses fringues... A cause de l'éboulement, il
était exclu de descendre en faisant la Traversée - il fallait donc
revenir par la voie normale, qui n'est pas le chemin de descente le
plus simple.
Et puisque j'en suis à évoquer les vieilles gloires, j'ai pu beaucoup plus tard rencontrer Pierre Allain à La Bérarde, peu de temps avant sa disparition. Il est sur la photo en conversation avec Jean-Michel Cambon. Lui aussi était un parcimonieux, en matière de pitons (Pierre Allain, pas Jean-Michel !). Quand je lui ai dit que j'avais fait la face sud 8 fois, il a été tout épaté. Pour lui, c'était une belle escalade. Pour moi, une des plus belles grimpées dont on puisse rêver !
Allez-y
donc. Allez-y avec envie, avec allégresse, et avec humilité. Allez-y
pour savourer ce cheminement félin, tout en intelligence, si habile à
se jouer des ruses de la paroi - ah, le coup du surplomb vert !!! Dans
le haut, dédaignez les facilités de la variante Amieux, laissez-vous
emporter par le grain de folie qui vous jettera au milieu des toits les
plus improbables, dans un gaz digne des Dolomites. Et surtout, surtout,
ne vous laissez pas avoir par la tentation du retour en rappels, dont
le seul mérite serait de vous ramener au Fauteuil au moment où pleuvent
les pierres. Ne négligez pas d'aller jusqu'au bout, jusqu'au sommet,
sans croire un seul instant les topos trompeurs qui prétendent que
l'arête terminale ne serait qu'un pensum facile et somme toute sans
intérêt : cela prouve seulement que leurs auteurs n'y sont jamais allés
! Et si vous le pouvez, finissez par la Traversée pour jouir pleinement
d'une des plus parfaites fééries de l'Oisans...
Autres photos dans l'album "Face sud de la Meije".
07 juin 2005
Gaspard et les autres - La Traversée
Je ne vais pas raconter en détails l'histoire de la conquête de la Meije... d'autant plus qu'il y a là-dessus d'excellents bouquins...! (Suivez mon regard du côté de l'album photos "Mes livres").
Je rappellerai
seulement que la première ascension du Grand Pic en 1877 a été une
véritable épopée et a joué un rôle majeur dans l'histoire de
l'alpinisme français. Il y a quand même un point sur lequel je voudrais
insister. Il existe toute une tradition qui en fait porter le mérite de
façon quasi exclusive au Père Gaspard. C'est vrai que son rôle a été
essentiel, mais il a très injustement éclipsé celui des autres
protagonistes. C'est un fait qui n'est pas exceptionnel : pour la
conquête du mont Blanc, Balmat a longtemps éclipsé Paccard. De même à
l'Annapurna, où Herzog a occulté Lachenal. L'alpinisme est ainsi fait
qu'il a besoin de fabriquer des surhommes, en fonction des besoins
idéologiques du moment. En l'occurence, c'est le fils du pays, paysan
et patriarche qui correspond à l'image du héros positif - c'est donc
forcément lui qui sera "LE" vainqueur de la Meije (ce qu'on lit sur le
monument qui le glorifie à St-Christophe-en-Oisans).
Voir l'album photo : Gaspard.
Tant pis pour les autres :
Jean-Baptiste Rodier, abandonné il est
vrai au Glacier Carré et qui n'est pas allé au sommet. Tant pis surtout
pour le fils Gaspard (Pierre fils), qui a pourtant eu le mérite de
surmonter en tête les ultimes défenses du Grand Pic, au moment où la
cordée était au bord de la capitulation. Il l'a fait dans un état de
trouille pas possible, mais il a su la surmonter et conduire ses
compagnons à la victoire. Sans cela, c'était l'échec. Le fils Gaspard
était un peu la chair à canon de l'expédition, celui que son père
envoie devant quand la situation devient aléatoire. S'il a été effacé
des mémoires, c'est d'abord parce que sa carrière a tourné court à la
suite d'un accident qui l'a laissé estropié, et aussi parce que le père
ne s'est pas privé de tirer à lui la totalité de la couverture.
Tant pis également pour Emmanuel Boileau de Castelnau, le
"touriste". Mais justement il n'était que cela, aristocrate et jeune de
surcroît (18 ans). Or lui aussi a joué un rôle capital dans la mesure
où il a su motiver et stimuler les autres, ou même donner l'exemple.
Quand ils se sont retrouvés au pied de la Grande Muraille (l'actuelle
Muraille Castelnau), Gaspard a calé. Les deux hommes se sont alors
engueulés, et Castelnau a entrepris de s'engager seul dans la paroi.
Comprenant que la Meije risquait de lui échapper, Gaspard a alors
changé d'attitude et a repris la tête des opérations.
Cela peut s'analyser de plusieurs façons. Une tradition assez
complaisante fait de Gaspard un pur héros désintéressé, incarnation des
vertus cardinales de l'alpinisme. Quand on observe comment il a su par
la suite faire de la Meije un business lucratif, tout en essayant
d'établir le monopole de son clan, on se dit qu'il s'agissait plutôt de
ne pas laisser s'échapper la poule aux oeufs d'or... Nul n'est parfait !
Ceux qui montent aujourd'hui au Grand
Pic suivent à peu de choses
près le cheminement découvert en 1877. Pour la traversée des arêtes,
c'est autre chose. Le premier parcours complet n'a été réalisé qu'en
1885, dans le sens Doigt de Dieu-Grand Pic, par une formidable cordée
autrichienne composée d'amateurs qui marchaient sans guide, adeptes
d'un alpinisme aventureux : Ludwig Purtscheller, Otto et Emil
Zsigmondy. Sur la photo ci-dessous, Purtscheller est au centre, avec ses
moustaches et le regard levé. Otto est assis à côté de lui, le menton
posé sur sa main droite. Emil est debout à sa gauche, appuyé sur son
grand piolet, les yeux tournés vers le ciel. Derrière sont J.-B. Rodier
(tout jeune), Giraud-Lézin, le Père Gaspard (pipe au bec). On voit
Philomen Vincent avec son chapeau melon et le jeune François Chancel,
assis à côté d'Otto. Devant sont Paul Engelbach, le Dr Karl Schultz,
Georges Leser avec sa longue bouffarde et Thomas Kellerbauer. Cette
photo date du 4 août 1885.
Emil devait se tuer deux jours après dans le versant sud de la Meije (on y reviendra). Les Autrichiens ont donc fait la Traversée "à l'envers", en utilisant des pitons dans les passages les plus délicats : la descente sur la Brèche Zsigmondy, puis la descente de la "Dalle des Autrichiens" dans la Grande Muraille (où le piton historique est longtemps resté en place). Le parcours en sens inverse, devenu classique, a été réalisé en 1891 par l'Anglais J.-H. Gibson avec les guides suisses Ulrich Almer et Fritz Boss. Ainsi, la Traversée est une synthèse très européenne...
Elle est devenue classique dès les années 1890-1900, où elle était très souvent couplée avec l'ascension de l'Aiguille méridionale d'Arves. Sa médiatisation doit beaucoup à deux publications remarquables dès le début du XXe siècle : d'une part un ouvrage de Daniel Baud-Bovy magnifiquement illustré par le peintre Ernest Hareux, La Meije et les Ecrins ; d'autre part une monographie publiée en 1909 dans la revue du CAF, La Montagne, sous la plume de Mathilde Maige-Lefournier - un nom prédestiné : Itinéraire commenté de la Meije. Très moderne dans sa conception et exhaustive dans son contenu, cette monographie était accompagnée de 6 planches photographiques qui sont un témoignage de choix sur l'"excursionnisme distingué" de la Belle Epoque. Vous pouvez aller le consulter dans l'album photos ("Itinéraire commenté de la Meije").
La Traversée a été complètement bouleversée en 1964 par un éboulement qui a emporté la Brèche Zsigmondy et creusé une profonde carie sous la Dent Zsigmondy (voir l'album photos : Brèche Zsigmondy). Ce qui était une paisible promenade (la traversée de la Brèche, plate et large) suivie d'une plaisante escalade (une fissure suivie d'un bombement en dalle) a été remplacé par un contournement excessivement laborieux en face nord, suivi d'un passage en goulotte qui serait un passage réellement sérieux s'il n'était équipé d'un câble. La "réouverture" avait été faite dès l'été 1964 par André Bertrand avec deux clients, Mireille Marks et C. Mouroux, mais c'est seulement à partir de la pose du câble que la Traversée est redevenue classique.
La Brèche a connu plusieurs autres éboulements par la suite, moins importants, mais dont l'un au moins a provoqué un accident dramatique en 1979 avec deux morts à la clé, tombés dans le couloir Gravelotte : l'éboulement avait fait sauter une immense écaille rocheuse sur laquelle s'appuyait la terminaison de la pente de glace du couloir. Or, le dernier rappel en provenance du Grand Pic aboutissait normalement sur le faîte de cette écaille, et elle était remplacée par une lame de glace complètement surplombante sur laquelle on était obligé d'improviser un relais sur broches à glace. Les malheureux n'en avaient probablement pas et n'avaient pas eu le réflexe de penduler sous le surplomb de glace pour aller se poser sur les rochers (plus qu'instables !) du versant Etançons. Je sais tout cela parce que j'étais passé là quelques heures après, en provenance de la face nord-ouest et que j'ai eu le triste privilège d'apercevoir les victimes 600 mètres plus bas et de donner l'alerte une fois arrivé à l'Aigle. Ceci pour rappeler que la Traversée de la Meije n'est jamais "une course facile pour dames"...

Le "Dos d'âne", dans la Muraille Castelnau

Traversée des "Dents Blanches"
05 juin 2005
La Meije et moi, acte I
Comment peut-on s'éprendre d'une montagne ? A vrai dire je ne sais pas trop, mais on peut toujours penser qu'il est possible de le découvrir en interrogeant son propre passé. J'avais a priori peu de dispositions, sauf peut-être ceci :
C'est là que je suis né. C'est dans les Côtes d'Armor (à l'époque, ça s'appelait encore les Côtes du Nord). Certes on voit la mer, belle et forte, et si on joue à fond le déterminisme, on dira que j'aurais pu devenir marin. Mais j'ai dû naître à marée basse et par très basse mer (à Ploumanac'h quand la mer est très basse, c'est à peine si on la voit !), et j'ai dû ne voir que ce sur quoi je suis perché : le beau rocher de la côte de granit rose...
Pour le reste, je ne trouve pas grand'chose pendant 15 ans. J'ai commencé à pousser à Fontainebleau pendant la guerre...
Là je suis à droite, avec ma mère, mon frère et ma soeur aînés - ça doit être en 1941 ou 1942. Mon père est prisonnier en Allemagne, je ne le verrai qu'en 1945, après avoir participé à la libération de Fontainebleau avec l'armée américaine, en août 44. Sur la photo suivante, je suis perché sur une jeep avec ma frangine. Il y a surtout des femmes autour des soldats, avec sur le visage une joie retenue, presque triste. C'est pour moi un énorme souvenir, et (soi-dit en passant) c'est à cause de lui que je ne peux accepter l'anti-américanisme systématique de beaucoup de gens : je sais à qui je dois ma condition de citoyen d'un pays libre... Je désapprouve profondément l'actuelle politique étrangère des USA, mais je sais qu'elle n'est pas univoque, ni définitive (j'espère).
Revenons à nos moutons : la longue absence du père... l'exaltation de la libération... l'admiration pour le cow-boy casqué venu exprès pour moi... Autant de pistes de l'enquête ?
Après le retour de mon père, la famille est baladée dans différents coins, avec un long séjour à Bourges. Difficile d'y trouver les sources d'une inspiration alpine : les seuls vrais reliefs sont des vieilles pierres. Il est vrai qu'il y en a de pas mal...
Me voilà fringué comme un pingouin, en culottes courtes. C'est dimanche. mon frère aîné (François) porte mon petit frère (Jean-Jacques), l'autre garçon est son correspondant anglais (Desmond). Je ne sais où est cette vieille tour. En tout cas, ce sont là les seules montagnes que j'ai connues, jusqu'au jour où...
Quand j'étais lycéen, je passais une partie des vacances scolaires avec mon oncle André et ma tante Suzette, qui avaient leurs habitudes dans un petit village du haut Oisans : Clavans. C'est un lieu magnifique, au flanc de la sauvage vallée du Ferrand, entre les Grandes Rousses et le plateau d'En-Paris. Mon oncle était un montagnard de la vieille école, absolument pas alpiniste, mais bon marcheur et amoureux de la nature sauvage. Nous voici au col de Sarennes, en 1955.
J'avais 15 ans, des lunettes et un pantalon aussi ringard que celui de mon oncle. Celui-ci n'arrêtait pas de grogner à cause de la tenue du jeune homme en short qui nous accompagnait ce jour-là. Il s'appelait Oscar, c'était un élève du lycée de Béthune où mon oncle enseignait les lettres, et comme il était en vacances par là il lui avait rendu une visite de courtoisie. C'était un garçon charmant, et vestimentairement c'est lui qui avait raison. Mais mon oncle partait du principe qu'on ne se balade pas en petite tenue en montagne. S'il me voyait aujourd'hui ! Je me rappelle que j'avais acheté des chaussures à semelles vibram, sans savoir que c'était le "nec plus ultra" à l'époque. Mais mon oncle ne jurait que par les ailes de mouche, et mes chaussures le faisaient frémir...
C'est quand même grâce à lui que j'ai découvert la haute montagne et que j'ai fait la connaissance de la Meije. Il m'avait expliqué que c'était une montagne particulièrement difficile à gravir, sous-entendu inaccessible à des gens comme nous. Je me demande si je n'ai pas eu inconsciemment l'envie de lui donner tort... Je ne sais à qui est dû ce dessin, daté de septembre 1934. Mais c'est bien cette Meije-là que j'ai vue...
Monter dessus ? Encore fallait-il devenir alpiniste ! J'ai fait mon apprentissage sans jamais passer par le moindre club, la moindre institution, et sans jamais prendre de guide. Je suis un parfait autodidacte, mais je dois confesser que je n'ai pas tout de suite maîtrisé mon sujet. J'ai fait mon premier "3000" loin des Alpes, durant l'été 1957 : j'étais allé tout seul en Sicile, en auto-stop, et j'avais fait l'ascension de l'Etna. Ah, le lever du soleil sur la mer Ionienne ! Comme ma famille s'était installée dans la banlieue parisienne, j'ai découvert avec des copains les rochers de Fontainebleau, et c'est là que j'ai appris à grimper. J'aimais particulièrement le secteur de Larchant, notamment les circuits de l'Eléphant et du Maunoury. C'est là que je me suis fait mes premiers compagnons de montagne.
Il ne suffit pas de faire le fier (tiens, j'ai changé de lunettes !) pour devenir un virtuose de l'Alpe. Les premières expériences alpines ont été émaillées de plaies et de bosses. Voilà ce qu'il en coûte de vouloir voler de ses propres ailes ! Cette fois-là, je m'étais profondément ouvert la main en dégringolant sans crampons sur un méchant névé glacé, avec atterrissage dans des lames de schistes.
L'important n'est pas de ne pas faire de bêtises : tout le monde en fait. Les plus forts alpinistes du monde ont tous des histoires abracadabrantes à leur passif, mais en général ils n'en parlent pas. L'essentiel est d'y survivre, d'en tirer la leçon, et d'en faire un facteur d'acquisition d'une expérience. C'est pour cela que j'ai aujourd'hui une certaine comprhension pour les débutants qui font des bêtises, à partir du moment où ils les analysent avec lucidité et qu'ils acceptent la responsabilité qui en découle.
Peu à peu ces petits pas m'ont rapproché de la Meije. J'ai commencé à la courtiser en 1960, avec au début plus de déboires que de succès. La Meije de cette époque était très différente de celle d'aujourd'hui, ne serait-ce que par son aspect physique.
Ici, on voit que la Brèche Zsigmondy (juste à droite du Grand Pic) est parfaitement horizontale. Cet endroit a été dévasté en 1965 par un gigantesque éboulement qui a tout bouleversé et donné aux arêtes de la Meije une silhouette nouvelle. J'ai eu la chance de connaître la Meije d'avant, si bien que je peux témoigner que la traversée a beaucoup perdu du fait de cet éboulement. Il y a aussi une grosse différence au niveau des glaciers, sans parler des refuges. Le Promontoire était une cabane en bois à une seule pièce, évidemment non gardée, qui vacillait par grand vent. Bref : ma première Meije est assurément une Meije d'un autre âge, pour ne pas dire archaïque. C'était le 10 août 1962 et mon compagnon (un Auvergnat) portait un nom prédestiné : il s'appelait Michel Metge ! Aujourd'hui je l'ai complètement perdu de vue, mais si par extraordinaire il tombe sur ce blog, qu'il sache que je garde de lui et de cette journée un souvenir impérissable !























































