En attendant de retourner à la Meije, je vous propose un petit tour dans la face nord-ouest de l’Olan. En juillet 1970, j’y ai fait la voie Couzy-Desmaison avec Jean-Louis Mercadié et Jean-Jacques Prieur (l’un libéré de son service militaire, l’autre pas encore appelé). Ouverte en 1956, cette voie n’avait été refaite que deux fois, en 1966 et en 1968, cette dernière ascension ayant été menée par Desmaison lui-même. Trois parcours en 14 ans, la moyenne était faible ! La raison principale était que cette voie était considérée comme hors normes, au point d’inspirer une sorte de sainte terreur.

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Cette photo de François Labande ne montre qu'un peu plus de la moitié de la face nord-ouest de l'Olan, qui au total mesure 1100 mètres. La Couzy-Desmaison monte plus ou moins à la verticale du sommet de gauche, en finissant par le grand dièdre fortement souligné par l'ombre. La Devies-Gervasutti aboutit au sommet de droite après avoir remonté l'éperon qui délimite le grand couloir central. Le rocher est du gneiss amphibolique : aucun rapport avec la protogine du Dru !

C’était le cas pour quelques autres grandes voies des Alpes, notamment celles qui avaient été ouvertes par les Californiens au Dru et au Fou entre 1962 et 1965. Les répétitions se comptaient sur les doigts d’une main et étaient souvent le fait d’alpinistes britanniques ou allemands, tandis que les Français se montraient très timorés. Néanmoins une nouvelle génération, entreprenante et décomplexée, commençait à pointer le nez. C’est ainsi que la Directe américaine de la face ouest des Drus, ouverte en 1962, n’a été affrontée par une cordée française qu’en 1968 par deux Marseillais, François Guillot et Jacques Kelle. Comme par hasard, ces deux-là allaient pas mal bousculer leurs aînés, le premier à Chamonix, le second en Vallouise.  D’autres allaient se mettre dans leur sillage et donner le signal d’un vrai renouvellement, comme Bernard Gorgeon, Patrick Cordier ou Jean-Claude Droyer. Pardon pour ceux que j’oublie de nommer !

La scène restait principalement chamoniarde, tandis que l’Oisans était toujours considéré avec une certaine condescendance. Sauf l’Olan. La raison tenait à la réputation qu’on avait bâtie autour. Il faut savoir qu’en 1968 n’existaient ni les nombreuses revues actuelles de montagne, ni bien sûr Internet. La source exclusive d’information était la revue officielle du CAF, La Montagne & Alpinisme, et plus exactement sa Chronique Alpine. Tout ce qui se passait en montagne de par le monde y était consigné, ou plus exactement rien n’existait en dehors d’elle. Elle était tenue avec vigilance et talent par le « patron » de l’alpinisme français, Lucien Devies, qui détenait alors les clés de toutes les institutions alpines (la FFM, le CAF, le Comité de l’Himalaya). On n’existait dans le microcosme alpin que par la Chronique, c’était un canal recherché de reconnaissance, et de son côté Devies en avait fait un outil extrêmement normatif : la Chronique ne disait pas seulement ce qui se faisait et qui le faisait, mais également (et peut-être surtout) comment il fallait le faire et ce que cela valait.

Devies avait en commun avec Desmaison d’avoir une relation particulière avec l’Olan. C’est lui qui y avait entraîné Gervasutti en 1934, et c’est leur ascension qui l’avait propulsé sur le devant de la scène – c’était quand même la première voie rocheuse de très grande ampleur ouverte dans les Alpes, même si elle n’a rien de très attrayant. Comme pour leur voie de l’Ailefroide (qu'il a toujours comparée à la Walker), Devies n’avait de cesse de la valoriser, ce qui n’était pas facile à une époque où l’Oisans n’avait guère la cote. De son côté, Desmaison avait ouvert sa propre voie avec Couzy en 1956, puis fait l’hivernale de la Devies-Gervasutti en 1960 (il devait en ouvrir encore une autre en 1970, qui doit être une sacrée bouse !). Visiblement, il avait le béguin pour l’Olan, apparemment le seul sommet auquel il se soit intéressé en Oisans. Après son ascension de 1968, il avait établi une équivalence entre sa voie de 1956 et la voie de 1952 dans la face ouest du Dru. Il la connaissait bien, puisqu’il en avait fait l’hivernale (avec Couzy), puis la première solitaire. Et naturellement Devies avait répercuté l’information dans la Chronique Alpine. Dès lors, l’Olan devenait « le Dru du Haut-Dauphiné ».

Jean-Louis et moi avions fait le Pilier Bonatti juste après le Doigt de Dieu, en 1968, puis nous avions triomphé (!) de la Gugliermina en 1969. C’était limpide : il devenait impératif que nous allions dire trois mots à la Couzy-Desmaison. Trois, puisque Prieur était avec nous. Grâce à lui la cordée serait plus forte, les sacs moins lourds, et de plus il mettait au pot tout un lot de précieux pitons américains (rares et chers !), sous condition de dépitonnage énergique. Et il ajouta à la cloutaille une magnifique corde rouge et jaune toute neuve, car nous avions décidé par précaution d’emporter deux cordes de rappel.

Même à trois, les sacs étaient très lourds car nous avions emmené du matériel de bivouac et deux jours de vivres. Nous avions décidé de partir directement de la voiture, au petit matin, et de griller l’étape du refuge de Font Turbat. Ainsi, nous pourrions dans la foulée gravir les 600 mètres de l’énorme socle soi-disant facile qui forme le soubassement de la paroi, puis bivouaquer au tout début des difficultés. Cette étape se serait déroulée sans accroc si nous ne nous étions pas un peu égarés dans le socle, au point de rencontrer des passages parfaitement scabreux, et surtout si nous n’avions pas reçu sur la tête un véritable éboulement. Nous en sommes sortis indemnes (un miracle ?), mais la belle corde de Jean-Jacques a été hachée menu menu… Il restait de quoi faire quelques anneaux de corde, guère plus. Jean-Jacques faisait une drôle de tête, ce que je comprends un peu.

Le bivouac a été magnifique, sur de larges terrasses au pied des fissures de 80 mètres, première grosse difficulté de la face. Il faut préciser que la voie n’était pas pitonnée et qu’on n’avait encore ni coinceurs, ni friends. C’était donc un gros boulot qui nous attendait, et le pitonnage à l’Olan n’est pas des plus simples. Les copains m’ont charitablement proposé de passer devant, ce qui a permis à Jean-Louis de continuer à pioncer et à Jean-Jacques de m’assurer depuis son duvet. Puis il a fallu qu’ils s’y collent aussi – bien fait pour eux.

La machine tournait rond, avec un dépitonnage impeccable en queue de cordée. Plus haut, il y avait une grande barrière de toits défendue par un mur de rocher blanc, avec relais sur étriers à sa base (je m’en souviens comme si j’y étais !). Quel gaz ! C’était sensationnel. Là, j’ai cédé la place à Jean-Louis car la fissure suivante, vierge de pitons, imposait un pitonnage à main gauche – et justement il est gaucher.

J’étais sur mes étriers quand il s’est passé un truc extraordinaire. Des appels ont soudainement retenti 200 mètres plus bas : il y avait deux mecs dans les fissures de 80 mètres ! Ou plutôt, une espèce de kangourou qui progressait par bonds en vociférant, et au bout de sa corde un portefaix surmonté d’un sac absolument énorme. Le kangourou n’était autre que Gilbert Carpentier, un très fort grimpeur habitué de Chamonix, et le porteur s’appelait Gérard Besson. Son sac était si lourd qu’il arrivait à peine à grimper, quand il ne décollait pas franchement du rocher ! Carpentier grimpait sans sac… et sans pitonner, se contentant de placer de vagues anneaux de sangle sur d’hypothétiques becquets et des grattons virtuels. C’était de la haute voltige. Il était évident que s’il ratait son coup, on allait assister à un accident majeur… Il m’a fallu un bon moment avant de comprendre ce qu’il nous criait : « laissez les pitons, laissez les pitons, je ne sais pas pitonner ! » Ca, ça se voyait ! Et c’était signé chamoniard foldingue mettant pour la première fois les pieds en Oisans, et choisissant pour cela la seule voie où il valait mieux savoir pitonner !

Nous l’avons attendu et avons accepté de laisser nos pitons, à condition que Besson se charge de la récupération. Cela nous ralentirait forcément, puisque l’homme de tête devrait attendre que la ferraille remonte jusqu’à lui pour pouvoir continuer. On était partis à trois pour deux jours, on s’est donc retrouvés à cinq… pour trois jours ! Car il est arrivé ce qui nous pendait au nez : un second bivouac. Et cette fois, pas de belles terrasses, mais des petites vires médiocres avec des cailloux pour perforer les fesses. Côté matériel, c’était un abominable salmigondis, et on commençait à avoir du mal à retrouver la ferraille.

Le dernier jour, il restait deux grosses longueurs à équiper avant d’atteindre des passages beaucoup plus faciles. Nous étions au sommet bien avant les deux autres, à tel point que nous ne nous sommes retrouvés qu’au refuge, à moins que ce ne soit au parking. Et là est venu le moment tant attendu, celui de la récupération du matériel que nous avions laissé aux acrobates. J’ai cru alors que Jean-Jacques allait avoir une attaque, car c’est en tout et pour tout 3 ou 4 malheureux pitons que Besson a sortis de son sac. Les beaux américains tout neufs étaient restés dans la voie. Adieu les extra-plats, les lost arrows, les U de toutes dimensions ! Nous avions fait la quatrième ascension d’une paroi pas équipée, eux revenaient de la cinquième sans avoir planté un clou, mais en ayant trouvé la voie principalement équipée… aux frais de Prieur.

Quant à la comparaison entre l’Olan et le Dru, j’avoue qu’elle ne me saute pas aux yeux. Ce n’est pas le même rocher, pas le même style, pas le même contexte. Sauf un point, peut-être : comme l’Olan, le Dru passe son temps à s’écrouler. Je trouve même qu’il le fait plutôt mieux que l’Olan, avec un assez remarquable esprit de récidive. Il n’est d’ailleurs pas le seul à Chamonix, et le pauvre Carpentier en a fait indirectement l’expérience. Quelques années après l’Olan, il a ouvert dans la face ouest des Grands Charmoz une voie magnifique, qui a eu aussitôt la réputation de recéler « le meilleur rocher des Aiguilles de Chamonix ». C’était pas peu dire ! Et patatras ! Un beau jour, le Pilier Carpentier a eu un hoquet, et « le meilleur rocher des Aiguilles » a été réduit en un tas de gravats sur la moraine des Nantillons… Dites donc, si les plus belles mottes du massif du Mont-Blanc se cassent la figure, qu’est-ce qu’on va devenir ? Et bien c’est tout simple : il reste l’Oisans ! Là aussi ça tombe, mais au moins c’est plutôt du petit calibre, tandis qu’à Cham ils donnent plutôt dans le monumental…!!! Comme quoi il faut se méfier des réputations, n’est-ce pas ?

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Le bas de la face : ça ressemble parfois à un champ de bataille !

 

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Dans le raide : de beaux surplombs !

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Au sommet, avec Jean-Louis... et les spaghettis jaunes et rouges de Jean-Jacques. Deux bivouacs, dont le dernier sans rien à bouffer, ça creuse !