23 juillet 2005
Les années Jeef
On ne peut pas tout avoir : le beurre, et l’argent du beurre. Je n’ai pas réussi à signer une voie complète entre le glacier des Etançons et les arêtes, mais d’avoir fait la première voie du Bastion est en soi un privilège. D’aussi belles occasions, il n’en restait pas beaucoup, même s’il en restait quelques-unes – il suffisait de farfouiller un peu. Ainsi, j’ai eu la chance vers 1975-76 de « découvrir » un autre bijou de l’Oisans qui semblait avoir échappé aux chasseurs de premières : le versant sud du Rouget. Je me demande d’ailleurs s’il ne m’a pas un peu détourné de la Meije…

Le
Rouget vu depuis le vallon des Etages. La face sud se perche au faïte
d'un socle hautain, afin de mieux se dissimuler aux regards. A gauche,
le cirque du Soreiller s'expose au soleil et aux visiteurs...
Car il y avait encore des chasseurs, et justement la muraille des Etançons en garde la trace. Il se passait aussi des choses dans le versant nord, mais peut-être moins significatives, comme la voie ouverte en 1971 par Narcisse Candau sur le contrefort rive gauche du couloir Gravelotte. Narcisse a été un alpiniste et un guide exemplaire, faisant son boulot avec une discrétion et une abnégation rares. Il a ouvert pas mal d’itinéraires en Oisans, souvent dans les coins les plus délaissés, à la mesure de sa modestie naturelle, ce qui lui a valu un certain dédain de la part des institutions. Il m’avait demandé de la parrainer pour le Groupe de Haute Montagne, mais lorsque j’ai présenté sa candidature, il m’a été répondu que Narcisse se spécialisait beaucoup trop dans les courses « secondaires »…

Pointe
Swan, Pointe Buisson, Pointe Marguerite, vues depuis Lauranoure:
l'Oisans "sauvage", presque primitif, que Narcisse n'a cessé de
parcourir en tous sens
En face nord, il y a eu aussi de jolies réalisations glaciaires, notamment les goulottes de la Troisième Dent remontées d’abord par Jérôme Biju-Duval et Gilles Sourice, pas loin du couloir Gravelotte. Néanmoins, c’est quand même dans la muraille sud que les plus beaux tracés ont vu le jour. L’enchaînement Bastion + voie Dibona-Mayer avait été fait en septembre 71 par Michel Brissaud, Jean-Marie Leroux et Vincent Péguy, avec un bivouac en haut du Bastion (plus confortable que le nôtre !). Cependant il n’y avait pas de raison pour qu’il n’existe qu’un seul cheminement dans un ensemble aussi vaste – il suffisait d’accepter de s’engager.

La Pointe d'Amont, au faîte du Soreiller. Au loin le Râteau (avec le Pilier Candau) et la Meije
En 1973 c’est la partie la plus à gauche du Bastion qui a été remontée, à l’aplomb de la Dent Zsigmondy. Un premier parcours a mené les frères Batard jusqu’à la Banquette des Autrichiens, puis la totalité de la muraille a été escaladée par Bernard Macho et Daniel Claret-Tournier. C’est une voie où on ne rencontre personne aujourd’hui. C’est vrai que la partie inférieure, un peu trop riveraine du couloir Zsigmondy, n’est pas très attrayante. En revanche la partie supérieure doit être pas mal du tout : sortir à la Dent Zsigmondy directement par les abîmes des Etançons, voilà qui ne doit pas manquer d’ambiance !

L'enfilade des quatre Dents de la Meije, vue du sommet du Grand Pic. Du côté des Etançons (à droite), un vide dolomitique!
La 3ème Dent et le Doigt de Dieu jouent à qui surplombera le plus...
La combinaison la plus réussie a été faite par Bernard Francou et Vincent Péguy, en 1978 et en deux temps. Ils ont démarré par le Bastion pour dépasser la première barre de surplombs, puis ils sont partis dans les dalles de droite à mi-chemin entre notre voie de 1969 et la voie du Doigt de Dieu, traçant un itinéraire rectiligne, difficile et engagé (comme toujours avec Francou !). Ils sont sortis par la Banquette pour revenir quelque temps après afin d’attaquer la muraille supérieure à la verticale de la Troisième Dent, tout près de l’endroit où Jeef et moi l’avions abordée en 1971. Il y a là une cheminée très haute, très profonde, surplombante et assez terrifiante. Avec Jeef, nous l’avions rapidement éliminée pour choisir les dalles voisines. Francou et Péguy se sont balancés dedans jusqu’à ce qu’elle les recrache à mi-hauteur, les contraignant à basculer dans les dalles au prix d’une longue et périlleuse traversée. Après, ils ont pu rejoindre les arêtes entre la Troisième et la Quatrième Dent dans du terrain moins diabolique. Il y a dans tout ça un détail piquant, surtout pour moi : quand j’examine ce tracé final, je me dis que l’aboutissement de leur traversée du diable se situe juste au-dessus du point où j’ai fait demi-tour en 1971 – il s’en fallait peut-être d’une quarantaine de mètres…

La
partie supérieure de la Muraille des Etançons. 1: voie Macho / 2: voie
Dibona-Mayer (2a: var.rocheuse en 5+ expo, magnifique / 2b: sortie
Stofer) / 3: voie Francou-Péguy / 4: tentative Chapoutot-Lemoine 1971
En d’autres temps ça m’aurait fait enrager, mais en 78 j’étais devenu nettement plus philosophe (le Rouget était passé par là !). Et puis ça me fait plaisir que ce beau tracé ait été signé par Bernard Francou, qui a été dans les années 70 un ouvreur génial, le plus souvent en association avec Jean-Michel Cambon (le JMC première manière !). Ces deux compères ont signé une collection de voies sans concession où l’élégance du tracé le dispute à l’engagement, sur la plupart des grandes murailles du massif des Ecrins : Pelvoux, Pic sans Nom, Ailefroide, Ecrins, Râteau, etc…, sans oublier les parois calcaires des Cerces ou de la Tête d’Aval. Il faudra les hivernales ou les grands enchaînements pour faire aussi bien, sous la patte des Moulin, Bérhault, Daudet, Guillaume et compagnie. Francou a ensuite quitté l’Oisans pour les charmes de la Cordillère des Andes, où le glaciologue fait bon ménage avec le glaciairiste qui a toujours dormi en lui (la preuve par la Francou-Grassi de l’Ailefroide !). Cambon a fait exactement le contraire : il est resté en Oisans pour se cantonner sur le seul territoire qui lui convienne totalement, le rocher pur (la preuve par la sortie directe Cambon-Francou à la nord-ouest de l’Olan !). Et après avoir accepté d’exposer la viande du temps de Francou, il a choisi la conception inverse en s’adonnant à l’ouverture d’itinéraires (de plus en plus) équipés. A la Meije, ça allait donner l’Epinard hallucinogène en 1983, juste à gauche de notre voie du Bastion. Décidément, celui-ci était alors promu à la dignité de laboratoire des pratiques alpines !

L'Ailefroide
centrale et le Glacier Noir vus de la face nord du Pelvoux (juillet
1978). A l'Ailefroide, le Pilier des Séracs est l'une des voies
Francou-Cambon devenues classiques. Noter le bel état du glacier à
cette époque, quand le col de Coste Rouge (centre de l'image)
s'abordait en toute simplicité...
On sent bien que ces années 70 ont été un temps de mutation et que s’est tournée la page de l’alpinisme classique, celui que j’ai eu la chance de pratiquer pendant 20 ans. C’était inévitable : on arrivait au moment où il ne pouvait plus proposer du neuf avec les moyens, quand même assez sommaires, qui étaient les siens. Un renouvellement ne pouvait se produire qu’en fonction du progrès technologique et du changement psychologique que tout progrès entraîne. Là, je pense que c’est par le fantastique renouveau de l’escalade glaciaire que le renouvellement a été le plus profond. C’est aussi une affaire de génération. La glace, c’était pas tellement mon truc, et puis je commençais à vieillir.

Méditation devant l'Ausangate (6550 m), dans la cordillère de Vilcabamba (Pérou), en 1971
Pour moi aussi les années 70 ont été un temps de changement profond. J’ai fait des expériences plutôt malheureuses quand je me suis laissé embarquer dans le circuit des expéditions. Je n’arrivais pas à me conformer à la nécessité de faire converger des énergies disparates sur des objectifs qui, pour appartenir à tous, n’appartenaient réellement qu’à quelques-uns. J’étais inapte à 100% à là dynamique de groupe que cela impose, et mon caractère de cochon n’arrangeait pas les choses. Le pire a été l’expédition au Tirich-Mir de 1974, que j’ai fini par carrément déserter… J’ai évoqué cela dans « La conquête du Truc-Much ouest n° 3 ». Si vous n’avez pas encore « La montagne c’est pointu » dans votre bibliothèque, c’est le moment de vous décider !

Au Tirich-Mir, dans l'Hindou Kouch pakistanais, en 1974. Hou la la, ça va pas bien!
La convalescence a été longue et difficile. Elle est passée par un superbe séjour au Groenland en 1975, où des gens comme François Guillot ou Bernard Gorgeon m’ont apporté la preuve qu’on pouvait grimper aux antipodes sans prendre la grosse tête – je leur dois beaucoup.

Bernard Gorgeon et Jeef Lemoine devant l'Aiguille de la République, une de nos conquêtes groenlandaises en 1975
Il y a eu aussi la réconciliation totale avec l’Oisans en 1976. Et puis surtout un certain nombre de compagnons comme Jeef Lemoine. Son optimisme, son appétit de vivre étaient renversants et contagieux. Il était toujours prêt pour sauter dans une aventure, surtout si on sortait complètement des clous. C’est avec lui que j’ai fait la seule hivernale de toute ma carrière (la face nord de Bellecôte en 1973 : Jeef était encaserné à Bourg-St-Maurice, et il espérait qu’un coup d’éclat lui vaudrait une belle permission…)

Le versant nord de Bellecôte, en Vanoise, vu du Mont Pourri
En août 1972, nous avons fait tous les deux un Pilier central du Fréney de rêve, sans utiliser le moindre téléphérique et sans rencontrer âme qui vive, sauf entre Vallot et le col du Dôme, à la descente ! Nous sommes partis un matin du fond du Val Veny pour monter dans la journée au col de Peuterey, via Monzino, le passage de l’Innominata, le glacier du Fréney et les rochers Grüber. Je reconnais que c’est un chemin assez insolite (la remontée du glacier du Fréney : inoubliable !). Nous avons fait un bivouac somptueux dans une crevasse au col de Peuterey, où nous avons taillé de véritables couchettes.

Le
bassin supérieur du glacier du Fréney, avec son monstrueux sérac
enserré entre le socle de l'Innominata et les Rochers Grüber. Le col de
Peuterey est juste au-dessus, dominé par le Pilier d'Angle. Le Pilier
Central gicle jusqu'aux nuages...
Le Pilier nous a occupés le lendemain. Sommet au crépuscule dans un brouillard londonien – c’est à tâtons qu’on a trouvé le « refuge » Vallot. Glissons sur la nuit passée dans cette chose puante, abrégée au petit matin par l’irruption des processionnaires de la voie normale, crampons aux pieds, nous piétinant sans ménagements, sans «bonjour», ni «excusez-nous». Bref, l’alpinisme-Bidochon se rappelait à nous. Nous avons retrouvé la solitude au col du Dôme en bifurquant sur la voie italienne des Aiguilles Grises, déserte comme au temps du Pape Ratti. On a débarqué à Gonella sur le coup de 10 heures. Le gardien est sorti de sa sieste pour nous restaurer, et on a arrosé le Pilier avec une bonne bouteille de Chianti. Là, l’effet a été prodigieux ! Nous avons descendu le glacier inférieur de Miage dans un état d’ébriété a faire pâlir un régiment de Polonais bourrés… !

Dans la face italienne du mont Blanc, au petit matin...
Avec Jeef, j’ai fait plusieurs courses dictées par l’improvisation la plus pure. Ainsi, on est montés une fois de La Bérarde en direction du Rouget sans savoir ce qu’on y ferait - ça a donné l’arête de la Tour Jaune, une sacrée belle bambée qui m’a donné envie de revenir au Rouget. Là aussi le retour a été fortement arrosé. A l’Ailefroide occidentale, nous sommes partis pour faire la Devies-Gervasutti et nous avons fini par attaquer plus à l’est pour rejoindre très haut l’arête de Coste Rouge. Rétrospectivement, nous avons découvert que nous avions plus ou moins suivi une « vieille » voie des frères Vernet. Nous étions sortis sur l’arête juste derrière deux CRS qui suivaient la voie classique, tout étonnés de voir deux types sortir de nulle part. J’y ai gagné un casque neuf : le mien était fêlé, l’un des CRS m’a proposé un échange standard, aux frais de la République.

Vadrouille sur les arêtes du Rouget (1976)
C’est encore avec Jeef que j’ai fait ma première voie à l’Epéna, là aussi à l’improviste. Nous voulions faire la voie des Suisses de la Pointe orientale, dont je m’étais procuré le topo. Arrivés sur place nous avons été littéralement saisis par l’allure de l’éperon de l’Aiguille. C’est un éperon gigantesque (935 m de dénivelée nette, mais un putain de développement), dont aucun topo n’existait. Et pour cause : il avait aussi été remonté par des Suisses (Pierre-Louis Hofmann et Bernard Voltolini), mais Lucien Devies s’était emmêlé les pinceaux quand il avait fait le compte-rendu sur la Chronique Alpine, et il avait confondu cette voie avec une autre. Il est vrai que la toponymie de l’Epéna n’est pas simple (elle distingue arbitrairement quatre sommets, dont une Aiguille et trois Pointes), et d’autre part les notes des Suisses n’étaient pas parfaitement claires. Comme Devies ne connaissait rien à cette face, tous les risques de méli-mélo étaient réunis. Je n’ai su que plus tard par Charles Maly que cet éperon avait déjà été fait. Et encore beaucoup plus tard j’ai eu entre les mains un article très emphatique de la Tribune de Genève, sous la signature de Guido Tonella.
Visiblement, celui-ci voulait magnifier le rôle (en vérité exclusif) que les Suisses avaient joué dans l’exploration de la muraille géante de l’Epéna : en deux ans, Voltolini, Hofmann, Jean Rod et Marcel Schneider avaient effectivement conquis les trois éperons les plus évidents (Voltolini est revenu en 81 avec Guy Buisson pour faire une quatrième voie). Rédigé à partir d’une interview de Voltolini, l’article de la Tribune établissait une comparaison entre l’éperon de l’Aiguille et l’Eigerwand, rien de moins. Rétrospectivement, cette comparaison m’a quand même surpris. Je n’ai pas fait l’Eigerwand, mais je suis sûr que l’Epéna n’est ni aussi haute, ni aussi dure, ni aussi engagée…
Encore que, avec Jeef, on avait fait ce qu’il fallait pour lui donner du piquant. D’abord, on n’avait décidé d’y aller qu’à la dernière minute, saisis par la vision, impressionnante et alléchante, de cet éperon que l’on croyait vierge. Et ensuite parce qu’au moment de nous encorder, je me suis aperçu que je m’étais trompé de corde ! Au lieu de prendre une corde de rappel, j’avais pris une corde simple de 40 mètres… S’embarquer dans une paroi inconnue de 1000 mètres avec un simple petit brin, était-ce bien raisonnable ? Il faut croire que oui, puisque nous y sommes allés. Cette voie ne nous a pas particulièrement emballés : l’escalade y est quelconque, le rocher le plus souvent bien mauvais. A plusieurs reprises nous avons dû grimper ensemble sur de longues distances sans avoir le moindre point d’assurage. Le premier qui éternuait, ça faisait deux morts… Je me demande d’ailleurs pourquoi on restait encordés ! Mais c’est vrai qu’il y avait une grosse ambiance, rendue plus aiguë par l’incertitude de la sortie : le haut du pilier est formé d’une tête déversante, et on n’était même pas sûrs de pouvoir surmonter le surplomb terminal. En fait ce surplomb est comme un faux nez : au dernier moment s’est présenté un dièdre hospitalier (et en bon rocher, enfin !) qui nous a permis d’envisager le retour avec sérénité. Ce premier contact avec l’Epéna me laissait mi-figue, mi-raisin. Mais j’étais comme McArthur quittant les Philippines en 1942, bien décidé à revenir.

L'Aiguille
et la Pointe orientale de l'Epéna. Entre 800 et 1000 m de muraille...
Le bas de l'éperon nord-ouest de l'Aiguille, ainsi que l'Encorgnelu,
sont en quartzites (roches sombres). Le reste est en marbre jurassique.
L’un de mes moments les plus pittoresques avec Jeef a été une ascension du Grépon-Mer de Glace en septembre 71. Le refuge de l’Envers était vide, sans gardien, et… nous n’avions pas de montre. Pas le moindre réveil dans le refuge. Nous nous sommes donc levés quand nous nous sommes réveillés, probablement assez tard. Et il y avait déjà de très mignons lenticulaires sur la Verte. Cela ne nous a pas dissuadés, et d’ailleurs tout s’est très bien passé, sauf que le ciel est devenu assez rapidement opaque, puis gris, puis noirâtre. En vue de la fissure Knübel, ça tournait à l’anthracite. On n’a pas cherché à visiter le passage historique, et je me suis rué vers la Brèche Balfour. Quand j’ai passé les yeux, c’était l’horreur : un mur blanc nous arrivait dessus ! D’accord, ça tranchait sur le noir, mais ça a vite été l’apocalypse. Nous avons descendu tant bien que mal la zone rocheuse pour échouer sur le glacier des Nantillons dans une lumière glauque qui diminuait à toute vitesse. Là, on a commencé à regretter notre panne d’oreiller ! Il y avait une vieille trace sur le glacier pour nous guider, mais la neige la comblait à toute vitesse et on ne voyait absolument plus rien en arrivant au Rognon. Je me souvenais vaguement de la façon de le quitter et de traverser sous la vilaine chute de séracs qui le bordait à l’époque (elle ne doit plus y être !). A ce moment-là, je me suis perdu complètement. On s’est retrouvés dans la fameuse chute, avec comme seule ressource d’essayer de la descendre – jusqu’au moment où nous avons perdu tout repère. Nous avons donc passé la nuit là, dans la tourmente, attendant qu’un sérac nous tombe sur la tête. Je m’étais étendu dans la neige (humide !), tandis que Jeef est resté assis sur son casque jusqu’au jour… En plus de l’optimisme et de l’humour, Jeef avait les fesses blindées… !

Jeef devant Temple Crag, dans la chaîne des Palissades (Sierra Nevada, Californie) en 1977
Et puis, et puis… je pourrais en évoquer encore bien d’autres, avec l’ami Jeef. Ma gamelle sur le névé durci au pied du Rouget en 74, 500 mètres de galipettes qui m'avaient épluché comme un concombre, notre descente droit sur les Etages à travers les barres rocheuses, moi sanguinolant et rendu aveugle par une ophtalmie essayant de nous guider de mémoire, puis obligé d’installer des rappels à tâtons parce que Jeef ne savait pas pitonner, et que naturellement nous nous étions perdus… Mais aussi et surtout les bons souvenirs, les heures vécues au Sahara, au Groenland, en Californie ou au Colorado – et à la Meije, puisque c’est avec Jeef que j’ai enfin fait la face nord directe, en août 1976. On a beau faire le tour du monde, la Meije, on y revient toujours !
14 juillet 2005
La Meije et moi, acte IV
Le Bastion Central ! Je me demande encore ce qui m’a pris d’utiliser cette lourde expression d’architecture militaire pour désigner l’immense bouclier de dalles qui orne en son milieu la muraille des Etançons de la Meije. Sauf justement qu’il est bien central, et que la puissance des formes suggère l’idée d’une forteresse géante… Avec Jean-Louis Mercadié, nous avions eu tout le temps de l’observer lors de notre ascension du Doigt de Dieu, en 1968. Et l’évidence nous avait sauté aux yeux : il y avait là un morceau de rocher magnifique sans équivalent en Oisans, qui faisait penser à la face sud de la Dibona, mais en beaucoup plus grand et avec comme inconnue première la présence d’un impressionnant rempart très surplombant juste au-dessus du glacier.

Les
dalles du Bastion (éclairées par le soleil), vues depuis les parages du
col du Pavé. C'était en 1976, en pleine sécheresse. Le Glacier Carré se
pissait littéralement sur le Fauteuil (photo Jacques Plassiard)
Le Bastion ne va pas jusqu’au sommet de la Meije. Sa tête presque plate doit se tenir vers 3750 mètres d’altitude, à l’aplomb de la Troisième Dent. Il y a là en temps normal un petit névé triangulaire qui correspond au point le plus élevé de la Banquette des Autrichiens, cette longue rampe fortement déversée qui prend naissance au pied de la Meije orientale, sorte de chemin de ronde vertigineux dont le parcours n’est pas une simple promenade de santé : la moindre perte d’équilibre, et c’est le grand saut assuré ! Elle est ainsi nommée parce qu’elle fut utilisée par les frères Zsigmondy et Karl Schulz lors de leur dramatique tentative du 6 août 1885.

La
Banquette des Autrichiens, vue de l'est. Au centre de la photo, le
Doigt de Dieu. A sa gauche, la Quatrième puis la Troisième Dent.
Tout à
gauche, le Grand Pic.
En juin 1969, l’histoire alpine du Bastion se limitait en effet à deux cabrioles meurtrières. Emil Zsigmondy était tombé dedans en tentant d’escalader la paroi verticale de la Troisième Dent à partir du névé triangulaire. La corde qui le reliait à ses compagnons s’était rompue (sans quoi il y aurait sans doute eu trois victimes !), et son corps fracassé était allé rebondir sur les dalles du Bastion, jusqu’au glacier. C’est là que son ami Purtscheller l’avait ramassé deux jours plus tard. Sa tombe se trouve au cimetière de St-Christophe, un lieu émouvant qu’il faut absolument visiter. Le même sort a été réservé en 1911 à Jean Rufz de Lavison, qui était monté seul, peut-être pour essayer de passer là où Zsigmondy était tombé.
Emil Zsigmondy
avait un bon coup de crayon. Il a fait cette esquisse de la Meije à la
Tête de la Maye le 4 août 1885, deux jours avant de se tuer dans la
face sud.

La
tombe d'Emil Zsigmondy. La photo date de 1896, juste après un nouvel
accident mortel à la Meije. L'une des deux victimes, le Grenoblois
Ernest Thorant, est inhumé à côté de l'Autrichien (par la suite, sa
tombe est ornée d'une stèle identique). L'hommage est rendu par les
Grimpeurs des Alpes (les GDA) dont Thorant était membre. Pour
rencontrer les GDA, rendez-vous sur le site Alpimages !
L’année 1912 avait été marquée par un grand exploit : une autre équipe autrichienne avait réussi à surmonter les 200 mètres séparant le névé triangulaire de la Troisième Dent. Il s’agissait d’Angelo Dibona et Luigi Rizzi, deux guides de Cortina d’Ampezzo, conduisant deux jeunes grimpeurs de Vienne, Guido et Max Mayer. Ils n’avaient pas utilisé la Banquette, mais avaient attaqué par le Fauteuil à la base de la face sud du Grand Pic, puis avaient emprunté les rives glacées du couloir Zsigmondy. Après la Première Guerre mondiale, l’Autriche a dû céder à l’Italie la région du Trentin, où se trouve Cortina, ce qui fait que Dibona et Rizzi sont devenus Italiens. Quant aux frères Mayer, ils ont été victimes des persécutions que les institutions alpines austro-allemandes ont infligées aux grimpeurs d’origine juive dès le milieu des années 1920, bien avant l’arrivée des nazis au pouvoir… Comme on voit, et comme chacun sait, l’alpinisme ne fait pas de politique… !

La
voie Dibona-Meyer dessinée par Guido Mayer Le récit de son frère Max
(17 ans) publié par la Revue Alpine du CAF de Lyon en 1912 mérite une
lecture, tant il est jubilatoire (Recit_Max_Mayer.pdf).
Photos de cette voie dans l'Album "Face sud directe de la Troisème Dent"
C’était devenu comme une obsession durant l’hiver 1968-1969,
et dès que les vacances sont arrivées j’ai voulu me précipiter à la Meije. Il y
avait une grosse contrariété : Jean-Louis était retenu à l’armée,
indisponible en début de saison, et il n’était pas sûr du tout qu’il pourrait
disposer d’une permission suffisante durant l’été. Soit j’attendais, soit j’y
allais avec un autre. Bernard Wyns était disponible et désireux d’en découdre –
nous allions donc reconstituer la cordée de la Dibona.
Face sud de la Meije (Revue Alpine, 1896).
Nous avons fait une première tentative le 30 juin, avec tout de suite un défi de taille : trouver un cheminement au milieu des dévers feuilletés de la partie inférieure. A l’évidence il n’existait qu’un point possible de passage dans la terminaison des surplombs. J’ai cru malin d’attaquer à son aplomb, dans des murs compacts fort raides, et je me suis assez vite retrouvé à taper des pitons pour passer en artificielle. J’avais dégotté une fissurette plutôt complaisante au début, mais elle s’élargissait peu à peu tout en se bouchant – quelle garce ! Il est arrivé ce qui me pendait au nez : j’ai fini par me tirer à un clou plus que douteux et je suis parti avec, avant de déboutonner une partie de la soutane jusqu’au moment où un bon choc m’a plaqué au rocher. Ouf, merci Bernard (et merci l’extra-plat qui y est toujours !). J’avais le souffle coupé et une violente douleur sur les côtes : c’était encore l’époque où on grimpait sans baudrier, avec un encordement direct sous forme de deux boucles, une à la taille, une autre passant sur une épaule. Et grâce à ça, je m’étais sérieusement escagacé une paire de flottantes. Les côtes, c’est pas méchant, mais ça fait drôlement mal ! Là, j’avais trop dérouillé pour pouvoir continuer. Nous avons donc laissé le bazar sur place et nous nous sommes voté quelques jours de récupération.

La
flèche indique le passage qui permet de traverser la barre surplombante
à la base du Bastion. A mi-hauteur de l'image, sur la gauche, on voit
très bien la ligne de névés utilisée par la caravane Dibona en 1912 :
elle passe par le Fauteuil (tout à gauche), puis le couloir Zsigmondy
et les terrasses étagées menant au névé triangulaire.
Pas beaucoup : dès le 4 juillet nous étions de retour, bien que mes côtes me fassent toujours bien mal. Walter avait investi le Promontoire, il nous chauffait le moral et nous promettait de surveiller notre nouvelle tentative. J’ai retrouvé ma fissurette, j’ai repitonné avec circonspection et j’ai déployé des ruses de Sioux pour surmonter le passage où j’avais volé. Nickel ! Le bombement salvateur était maintenant juste au-dessus de nous, mais il était défendu par des panneaux verticaux de feuillets dont la vision provoqua une chute assez marquée de nos optimismes respectifs. Je ne sais pas combien de temps nous avons passé à tergiverser, puis à faire de timides tentatives, à essayer de-ci, de-là, avant d’y arriver. J’ai fini par me décider, mais je confesse que j’ai franchi le passage dans un mélange assez bizarre de rage et de trouille. Nous avions enfin la clé des dalles, mais nous avions perdu un temps fou, et par ailleurs le temps se gâtait sérieusement. En plus, il y avait une évidence cruelle qui nous sautait aux yeux : avec notre corde de 70 mètres, nous risquions de ne pas pouvoir redescendre les surplombs en cas de nécessité ! Ayant brûlé nos vaisseaux, nous n’avions plus qu’à surmonter les 450 mètres qui nous séparaient du névé triangulaire avant que ça tourne au vinaigre.

4
juillet 1969 : le passage critique. A gauche, Bernard au cours
d'une de ses nombreuses explorations. A droite : je passe... Advienne
que pourra !
Plus facile à dire qu’à faire. Non que l’escalade fût particulièrement difficile. Mais il fallait définir un cheminement là où rien n’était évident, et le rocher était tellement compact (il l’est toujours, d’ailleurs !) que nous avions les pires difficultés pour installer des relais. Or, nous tenions à avoir un minimum d’assurage, et les problèmes de pitonnage nous faisaient à nouveau perdre du temps. Nous avancions quand même, au gré d’une escalade magnifique sur le plus beau rocher de la création !

Dans les dalles. Ce serait chouette, si ça voulait bien ne pas tourner à l'aigre...
Autres photos dans l'album "Face sud directe de la Troisième Dent"
Le sommet du Bastion est défendu par une série de murs redressés en granit très compact, mais néanmoins assez bien pourvu en prises : il n’y a pas beaucoup d’assurage, mais ça grimpe. On en était là quand l’orage a éclaté, avec une violence si extraordinaire que j’ai cru à un moment qu’on allait se noyer dans les grêlons. Les trois ou quatre longueurs qu’il a fallu parcourir pour sortir de là ont été cauchemardesques. L’orage ne nous lâchait plus, tout commençait à disparaître sous la neige, nous n’avions aucune protection , et les heures avaient tellement filé que l’obscurité commençait à tomber.

avant que ça pète...
...et après les premières salves. Sympathique programme !
Certes, nous avions surmonté le Bastion, mais cette victoire nous paraissait bien frêle. Déjà cela ne représentait que la première partie du programme. La deuxième (la sortie à la Quatrième Dent) était compromise ! De toute façon il n’y avait plus qu’à passer la nuit sur nos terrasses, pour aviser le lendemain.Nous avions du matériel de bivouac léger, un réchaud et quelques provisions. Cela nous a permis de tenir, sans plus. L’orage n’en finissait pas, remettant de la neige à chaque fois. Comment allait-on se tirer de là ? Le lendemain il y eut une courte accalmie dans une montagne figée par le froid. Nous avons gagné le sommet du névé triangulaire, pour constater que la Dibona-Mayer était recouverte d’une véritable croûte de glace. Il n’y avait plus qu’à essayer de redescendre. Nous sommes d’abord allés voir le couloir Zsigmondy : c’était hideux. Nous nous sommes donc rabattus sur la Banquette des Autrichiens après beaucoup d’hésitations : chargée de neige comme elle était, nous risquions à tout moment d’être embarqués dans une avalanche ; or, nous ne nous prenions ni pour Emil Zsigmondy, ni pour Jean Rufz de Lavison…
En plus le mauvais temps revenait à toute vitesse. Nous avancions lentement en nous tenant le plus près possible du rocher pour y trouver de l’assurage. Le temps de repasser à l’aplomb du Doigt de Dieu, la sarabande a recommencé, tout aussi violente que la veille. Et là, il a bien fallu renoncer à la proximité du rocher pour se lancer au beau milieu des pentes quand même très inclinées de la Banquette. Nous avons fini par échouer sur le glacier dans un état d’épuisement et de désespoir colossal, et il fallait encore retourner au Promontoire ! Le mauvais gag, c’est que le glacier amène 100 mètres plus bas que le refuge. Nous aurions pu y monter directement en escaladant les rochers, mais nous avons renoncé à cause de l’épaisseur de la neige. Il a donc fallu contourner la base rocheuse du Promontoire et pour cela descendre encore un peu plus, ce qui signifiait une remontée encore plus longue par la partie la plus occidentale du glacier. A voir la tête de Walter quand nous sommes enfin arrivés au refuge, 36 heures après l’avoir quitté, nous devions ressembler à des zombies…

La
Banquette des Autrichiens rejoint les pentes issues du col du Pavé à
l'aplomb des cols Casimir et Maximin Gaspard.
Par bonnes conditions, ça
va...

Jeef, ici photographié dans Castle Tower (Utah) en 1977.
A peine avions-nous fait 4 ou 5 courses ensemble que je lui proposais déjà la Meije. Le 20 juillet, nous avions attaqué le Bastion par beau temps. Deux heures après, nous commencions déjà à tirer des rappels sous une petite neige. Une heure plus tard, nous repartions vers le haut sous le soleil. Puis à nouveau esquisse de retraite sous le grésil. Puis re-départ sous un ciel rigolard… pour échouer à quelques mètres de la sortie, avant de se lancer dans une retraite précipitée. Arrivés au glacier, il faisait presque beau. Imprécations !
Jeef. Photos prises dans les Pyrénées : à gauche, au Tozal del Mallo ; à droite, dans la face nord-ouest de l'Ossau
Le lendemain, grand beau. On a décidé de la jouer rusée. Nous avons filé vers la Banquette des Autrichiens, qui cette fois était en excellent état. J’ai retrouvé le névé triangulaire avec une certaine émotion, mais cette fois il n’était pas question d’emprunter la Dibona-Mayer : nous étions venus pour la Quatrième Dent, que diable ! Le début a été aimable. Une bonne cheminée nous a amenés sur une belle petite vire courant à l’horizontale au-dessus d’un très beau surplomb rouge. Nous avons ainsi gagné des fissures verticales à l’aplomb de la Quatrième Dent. Il y a eu une bonne première longueur, puis ça s’est gâté : je me suis retrouvé à grimper dans des dalles très raides, sur des petits grattons, sans pouvoir mettre des pitons sérieux. J’étais tombé sur un gneiss pitonophobe ! J’ai tiré ma longueur et je me suis retrouvé comme un imbécile, sans pouvoir installer le moindre relais. Ah, si j’avais eu des spits ! Je savais que ça existait, j’en utilisais au Rocher de Marlens, mais on partait du principe que c’étaient des moyens déloyaux, « unfair », réservés aux écoles d’escalade. En montagne, on grimpait donc avec le marteau à la main et l’éthique en bandoulière, mais qu’est-ce qu’on fait quand les clous ne rentrent plus ? Eh bien, on redescend ! Et comme on ne peut même pas poser un rappel, on fait ça en désescalade, en retirant à la main les clous vaguement plantés à la montée, en suppliant le copain d’avaler la corde comme il faut, mais juste comme il faut, sans tirer, et en faisant brûler des cierges pour que tout se passe bien.
Ca s’est bien passé, évidemment. Mais ce jour-là j’ai dit adieu à ce joli projet. Plus tard j’ai amené du matériel au Promontoire dans le but de remettre ça – le matos y est toujours, et pour le reste c’est le plus gros de mes regrets en Oisans.L’autre gag, c’est qu’au lieu de rentrer par la Banquette nous avons à nouveau descendu le Bastion en rappels. Deux descentes en deux jours, après avoir mis deux buts, voilà qui frise la performance. Et en plus, comme on pratiquait toujours le rappel « en huit » directement autour du corps, nous sommes arrivés sur le glacier avec les pantalons en pièces détachés. Partis en knickers, ils arrivent en shorts ! Il n’y a que la Meije pour accomplir ces prodiges…
La face nord-ouest. Le pilier du Doigt est indiqué par la flèche.
J’ai quand même eu deux jolis lots de consolation sur ma montagne chérie, durant ces années. En juillet 1970, j’ai fait avec Jean-Jacques Rolland la première ascension du pilier nord-ouest du Doigt, parallèlement à la voie Girod-Vivet du Pic du Glacier Carré. Ce fut une très agréable escalade de 500 mètres sur un rocher pas mauvais du tout, avec de bien jolis passages. De toutes les voies du versant nord, c’est sans aucun doute la moins engagée.
Et en 1972, j’ai fait avec Jeef une ascension express du couloir Gravelotte, avec retour par le Grand Pic et la voie normale. Le côté « express » avait été imposé par une météo qui promettait des orages de première catégorie sur le coup de midi. Donc, il fallait être en bas pour l’apéro – ce qui fut fait. La chose incroyable, c’est que j’ai trouvé peu après sur le livre du refuge de l’Aigle une mention d’un guide de La Grave (Pierre Mathonnet, je crois) qui avait fait le Gravelotte un peu avant nous, et qui disait avoir fait le cinquième parcours (si ma mémoire ne me trahit pas). Dans ce cas, nous aurions fait en 1972 le sixième parcours d’un itinéraire ouvert en… 1898 ! Décidément, c’était bien une autre époque…
11 juillet 2005
Le Bastion Central
En attendant le récit (épique !) de l'ouverture du Bastion Central à la face sud de la Troisième Dent de la Meije, je vous livre cet album photos construit avec des images de deux parcours de l'enchaînement Bastion + voie Dibona-Mayer (l'un en 1976, l'autre en 1988). Ces photos ne sont pas toujours de la meilleure qualité, mais je les aime pour leur valeur symbolique. Pour moi, cette voie est l'une des plus belles qui soient. Et elle garde aussi le souvenir de deux amis qui sont tombés ensemble, en septembre 1987, dans la paroi de Glandasse (Vercors). Tous les deux avaient fait cette voie de la Meije avec moi. L'un (Olivier) y faisait sa toute première course en haute montagne, il avait alors 16 ans - vous le verrez sur l'album. L'autre (Hervé Parat) l'a faite le 16 août 1987, donc un mois avant son accident, et ce fut sa dernière course en haute montagne... Ce sont là d'étranges rendez-vous... J'ajoute que l'un des grands copains d'Olivier était James Chevallier, présent dans le sujet sur le Glacier Noir, qui a disparu l'hiver dernier.
Voir l'album : Meije Troisième Dent face sud directe
La présence de ces jeunes grimpeurs au bout de ma corde peut intriguer. Elle a une explication toute simple. Je travaillais au Lycée d'Albertville, où j'avais pour proviseur un type remarquable, Georges Roche. On s'était beaucoup engueulés en mai 68, tout en gardant des liens d'estime très forts. A l'automne 68, je lui ai proposé de créer un club d'escalade au Lycée, et il m'a donné carte blanche. Je l'ai conçu comme un lieu d'initiation à la "vraie" montagne : escalade en milieu naturel, recherche de l'autonomie, initiation au terrain montagne. Les séances habituelles avaient lieu à Marlens, près d'Ugine, mais chaque fois que possible j'emmenais les volontaires (et les meilleurs) dans les parois des Bornes ou du Vercors, et même en haute montagne (ça commençait souvent par une face sud de la Dibona). Tout cela avec l'approbation de ma hiérarchie et la bénédiction des parents... Il y a eu quelques moments très chauds, mais jamais le moindre accident sérieux. Une seule fois j'ai dû faire le détour par l'hôpital avant de ramener le patient au Lycée (un cuir chevelu à rafistoler).
Au bout d'une dizaine d'années, j'ai développé la même activité dans le cadre du CAF d'Albertville, toujours dans la même optique et avec les mêmes méthodes. Certains doivent se souvenir d'un stage mémorable dans les Alpes Maritimes en 1981... Le top a été en 1982, avec un parcours de la Walker avec un de "mes" jeunes cafistes (en réversible, et dans la journée !).
Tout cela a pris fin à la suite de mes premiers graves pépins physiques à partir de 1983-91. De toute façon je n'aurais jamais pu continuer ce genre de pratique, pas seulement à cause des accidents ou de l'âge. Je ne suis pas guide, je n'ai aucun diplôme, je n'ai jamais opéré qu'en pur bénévole et dans des conditions qui feraient aujourd'hui crier "au fou". On devait l'être un peu, en effet, mais qu'est-ce que c'était chouette ! Au total j'ai contribué à l'initiation de beaucoup de jeunes. J'en ai écoeuré quelques-uns (pas beaucoup, je pense), beaucoup d'autres ont attrapé le virus, plusieurs sont devenus guides. Et il y a ceux qui ont été dévorés par cette passion. La question sans réponse, c'est de savoir quelle part de responsabilité on porte dans ce cas...
08 juillet 2005
En passant par l'Olan
En attendant de retourner à la Meije, je vous propose un petit tour dans la face nord-ouest de l’Olan. En juillet 1970, j’y ai fait la voie Couzy-Desmaison avec Jean-Louis Mercadié et Jean-Jacques Prieur (l’un libéré de son service militaire, l’autre pas encore appelé). Ouverte en 1956, cette voie n’avait été refaite que deux fois, en 1966 et en 1968, cette dernière ascension ayant été menée par Desmaison lui-même. Trois parcours en 14 ans, la moyenne était faible ! La raison principale était que cette voie était considérée comme hors normes, au point d’inspirer une sorte de sainte terreur.

Cette
photo de François Labande ne montre qu'un peu plus de la moitié de la
face nord-ouest de l'Olan, qui au total mesure 1100 mètres. La
Couzy-Desmaison monte plus ou moins à la verticale du sommet de gauche,
en finissant par le grand dièdre fortement souligné par l'ombre. La
Devies-Gervasutti aboutit au sommet de droite après avoir remonté
l'éperon qui délimite le grand couloir central. Le rocher est du gneiss
amphibolique : aucun rapport avec la protogine du Dru !
C’était le cas pour quelques autres grandes voies des Alpes, notamment celles qui avaient été ouvertes par les Californiens au Dru et au Fou entre 1962 et 1965. Les répétitions se comptaient sur les doigts d’une main et étaient souvent le fait d’alpinistes britanniques ou allemands, tandis que les Français se montraient très timorés. Néanmoins une nouvelle génération, entreprenante et décomplexée, commençait à pointer le nez. C’est ainsi que la Directe américaine de la face ouest des Drus, ouverte en 1962, n’a été affrontée par une cordée française qu’en 1968 par deux Marseillais, François Guillot et Jacques Kelle. Comme par hasard, ces deux-là allaient pas mal bousculer leurs aînés, le premier à Chamonix, le second en Vallouise. D’autres allaient se mettre dans leur sillage et donner le signal d’un vrai renouvellement, comme Bernard Gorgeon, Patrick Cordier ou Jean-Claude Droyer. Pardon pour ceux que j’oublie de nommer !
La scène restait principalement chamoniarde, tandis que l’Oisans était toujours considéré avec une certaine condescendance. Sauf l’Olan. La raison tenait à la réputation qu’on avait bâtie autour. Il faut savoir qu’en 1968 n’existaient ni les nombreuses revues actuelles de montagne, ni bien sûr Internet. La source exclusive d’information était la revue officielle du CAF, La Montagne & Alpinisme, et plus exactement sa Chronique Alpine. Tout ce qui se passait en montagne de par le monde y était consigné, ou plus exactement rien n’existait en dehors d’elle. Elle était tenue avec vigilance et talent par le « patron » de l’alpinisme français, Lucien Devies, qui détenait alors les clés de toutes les institutions alpines (la FFM, le CAF, le Comité de l’Himalaya). On n’existait dans le microcosme alpin que par la Chronique, c’était un canal recherché de reconnaissance, et de son côté Devies en avait fait un outil extrêmement normatif : la Chronique ne disait pas seulement ce qui se faisait et qui le faisait, mais également (et peut-être surtout) comment il fallait le faire et ce que cela valait.
Devies avait en commun avec Desmaison d’avoir une relation particulière avec l’Olan. C’est lui qui y avait entraîné Gervasutti en 1934, et c’est leur ascension qui l’avait propulsé sur le devant de la scène – c’était quand même la première voie rocheuse de très grande ampleur ouverte dans les Alpes, même si elle n’a rien de très attrayant. Comme pour leur voie de l’Ailefroide (qu'il a toujours comparée à la Walker), Devies n’avait de cesse de la valoriser, ce qui n’était pas facile à une époque où l’Oisans n’avait guère la cote. De son côté, Desmaison avait ouvert sa propre voie avec Couzy en 1956, puis fait l’hivernale de la Devies-Gervasutti en 1960 (il devait en ouvrir encore une autre en 1970, qui doit être une sacrée bouse !). Visiblement, il avait le béguin pour l’Olan, apparemment le seul sommet auquel il se soit intéressé en Oisans. Après son ascension de 1968, il avait établi une équivalence entre sa voie de 1956 et la voie de 1952 dans la face ouest du Dru. Il la connaissait bien, puisqu’il en avait fait l’hivernale (avec Couzy), puis la première solitaire. Et naturellement Devies avait répercuté l’information dans la Chronique Alpine. Dès lors, l’Olan devenait « le Dru du Haut-Dauphiné ».
Jean-Louis et moi avions fait le Pilier Bonatti juste après le Doigt de Dieu, en 1968, puis nous avions triomphé (!) de la Gugliermina en 1969. C’était limpide : il devenait impératif que nous allions dire trois mots à la Couzy-Desmaison. Trois, puisque Prieur était avec nous. Grâce à lui la cordée serait plus forte, les sacs moins lourds, et de plus il mettait au pot tout un lot de précieux pitons américains (rares et chers !), sous condition de dépitonnage énergique. Et il ajouta à la cloutaille une magnifique corde rouge et jaune toute neuve, car nous avions décidé par précaution d’emporter deux cordes de rappel.
Même à trois, les sacs étaient très lourds car nous avions emmené du matériel de bivouac et deux jours de vivres. Nous avions décidé de partir directement de la voiture, au petit matin, et de griller l’étape du refuge de Font Turbat. Ainsi, nous pourrions dans la foulée gravir les 600 mètres de l’énorme socle soi-disant facile qui forme le soubassement de la paroi, puis bivouaquer au tout début des difficultés. Cette étape se serait déroulée sans accroc si nous ne nous étions pas un peu égarés dans le socle, au point de rencontrer des passages parfaitement scabreux, et surtout si nous n’avions pas reçu sur la tête un véritable éboulement. Nous en sommes sortis indemnes (un miracle ?), mais la belle corde de Jean-Jacques a été hachée menu menu… Il restait de quoi faire quelques anneaux de corde, guère plus. Jean-Jacques faisait une drôle de tête, ce que je comprends un peu.
Le bivouac a été magnifique, sur de larges terrasses au pied des fissures de 80 mètres, première grosse difficulté de la face. Il faut préciser que la voie n’était pas pitonnée et qu’on n’avait encore ni coinceurs, ni friends. C’était donc un gros boulot qui nous attendait, et le pitonnage à l’Olan n’est pas des plus simples. Les copains m’ont charitablement proposé de passer devant, ce qui a permis à Jean-Louis de continuer à pioncer et à Jean-Jacques de m’assurer depuis son duvet. Puis il a fallu qu’ils s’y collent aussi – bien fait pour eux.
La machine tournait rond, avec un dépitonnage impeccable en queue de cordée. Plus haut, il y avait une grande barrière de toits défendue par un mur de rocher blanc, avec relais sur étriers à sa base (je m’en souviens comme si j’y étais !). Quel gaz ! C’était sensationnel. Là, j’ai cédé la place à Jean-Louis car la fissure suivante, vierge de pitons, imposait un pitonnage à main gauche – et justement il est gaucher.
J’étais sur mes étriers quand il s’est passé un truc extraordinaire. Des appels ont soudainement retenti 200 mètres plus bas : il y avait deux mecs dans les fissures de 80 mètres ! Ou plutôt, une espèce de kangourou qui progressait par bonds en vociférant, et au bout de sa corde un portefaix surmonté d’un sac absolument énorme. Le kangourou n’était autre que Gilbert Carpentier, un très fort grimpeur habitué de Chamonix, et le porteur s’appelait Gérard Besson. Son sac était si lourd qu’il arrivait à peine à grimper, quand il ne décollait pas franchement du rocher ! Carpentier grimpait sans sac… et sans pitonner, se contentant de placer de vagues anneaux de sangle sur d’hypothétiques becquets et des grattons virtuels. C’était de la haute voltige. Il était évident que s’il ratait son coup, on allait assister à un accident majeur… Il m’a fallu un bon moment avant de comprendre ce qu’il nous criait : « laissez les pitons, laissez les pitons, je ne sais pas pitonner ! » Ca, ça se voyait ! Et c’était signé chamoniard foldingue mettant pour la première fois les pieds en Oisans, et choisissant pour cela la seule voie où il valait mieux savoir pitonner !
Nous l’avons attendu et avons accepté de laisser nos pitons, à condition que Besson se charge de la récupération. Cela nous ralentirait forcément, puisque l’homme de tête devrait attendre que la ferraille remonte jusqu’à lui pour pouvoir continuer. On était partis à trois pour deux jours, on s’est donc retrouvés à cinq… pour trois jours ! Car il est arrivé ce qui nous pendait au nez : un second bivouac. Et cette fois, pas de belles terrasses, mais des petites vires médiocres avec des cailloux pour perforer les fesses. Côté matériel, c’était un abominable salmigondis, et on commençait à avoir du mal à retrouver la ferraille.
Le dernier jour, il restait deux grosses longueurs à équiper avant d’atteindre des passages beaucoup plus faciles. Nous étions au sommet bien avant les deux autres, à tel point que nous ne nous sommes retrouvés qu’au refuge, à moins que ce ne soit au parking. Et là est venu le moment tant attendu, celui de la récupération du matériel que nous avions laissé aux acrobates. J’ai cru alors que Jean-Jacques allait avoir une attaque, car c’est en tout et pour tout 3 ou 4 malheureux pitons que Besson a sortis de son sac. Les beaux américains tout neufs étaient restés dans la voie. Adieu les extra-plats, les lost arrows, les U de toutes dimensions ! Nous avions fait la quatrième ascension d’une paroi pas équipée, eux revenaient de la cinquième sans avoir planté un clou, mais en ayant trouvé la voie principalement équipée… aux frais de Prieur.
Quant à la comparaison entre l’Olan et le Dru, j’avoue qu’elle ne me saute pas aux yeux. Ce n’est pas le même rocher, pas le même style, pas le même contexte. Sauf un point, peut-être : comme l’Olan, le Dru passe son temps à s’écrouler. Je trouve même qu’il le fait plutôt mieux que l’Olan, avec un assez remarquable esprit de récidive. Il n’est d’ailleurs pas le seul à Chamonix, et le pauvre Carpentier en a fait indirectement l’expérience. Quelques années après l’Olan, il a ouvert dans la face ouest des Grands Charmoz une voie magnifique, qui a eu aussitôt la réputation de recéler « le meilleur rocher des Aiguilles de Chamonix ». C’était pas peu dire ! Et patatras ! Un beau jour, le Pilier Carpentier a eu un hoquet, et « le meilleur rocher des Aiguilles » a été réduit en un tas de gravats sur la moraine des Nantillons… Dites donc, si les plus belles mottes du massif du Mont-Blanc se cassent la figure, qu’est-ce qu’on va devenir ? Et bien c’est tout simple : il reste l’Oisans ! Là aussi ça tombe, mais au moins c’est plutôt du petit calibre, tandis qu’à Cham ils donnent plutôt dans le monumental…!!! Comme quoi il faut se méfier des réputations, n’est-ce pas ?
Le bas de la face : ça ressemble parfois à un champ de bataille !
Dans le raide : de beaux surplombs !
Au sommet, avec Jean-Louis... et les spaghettis jaunes et rouges de Jean-Jacques. Deux bivouacs, dont le dernier sans rien à bouffer, ça creuse !
04 juillet 2005
Sur le Glacier Noir

Dans la face nord-ouest de l'Ailefroide (voie Gervasutti-Devies), en 1971. Avec un boulon enfilé sur une cordelette ! C'était un système anglais un "clog", juste avant l'irruption des coinceurs...
Après tout un printemps de fréquentation intensive des falaises calcaires, la forme était suffisante pour suggérer une visite aux grosses vacheries (de l’époque) et d’aller conter fleurette aux nombreuses parois encore vierges du Dauphiné. Le point noir, c’était que Jean-Louis était indisponible pour cause de service militaire, sauf permission. Il avait été incorporé au 15-9 de Briançon, sous les ordres d’un capitaine un peu foutraque du nom de Jean-Claude Marmier. Je le voyais donc de temps à autre au « camp de la neige » installé à l’orée du Pré de Madame Carle. C’est l’année où l’armée organisa une opération consistant à faire monter 500 bidasses à la Barre des Ecrins, en montant directement par le couloir Whymper. Pour cela, l’itinéraire avait été équipé de centaines de mètres de cordes fixes, et Jean-Louis avait fait partie des équipes chargées de ce boulot, ainsi que du démontage – les cordes furent balancées dans les abîmes du Glacier Noir… Le tout avait duré plusieurs jours, rendant quasiment impossible l’ascension des Ecrins aux pékins ordinaires. Inutile de dire que les guides de la Vallouise étaient aux anges !
Il y a eu un épisode un peu pénible quand je l’ai trouvé un jour attablé avec Marmier à la terrasse du refuge Cézanne, en train de préparer leur départ pour une première que j’avais en projet et dont je lui avais parlé: la voie des plaques de glace dans la face nord-ouest de l’Ailefroide. J’y pensais depuis plusieurs années, je prévoyais que nous y serions allés ensemble, et voilà qu’il s’y embarquait avec son capitaine ! J’ai fait une tronche. Ils m’ont bien proposé de me joindre à eux, mais j’ai eu une réaction de dindon abusé : j’ai décliné l’invitation et je suis allé passer ma frustration dans la voie du Triangle à l’Ailefroide centrale, tandis que l’armée française affrontait la balistique de l’Occidentale. À chacun son Ailefroide…
Au moins, j’avais la satisfaction d’être sur le Glacier Noir. À force de parler de la Meije, je finirai par faire croire que je me désintéresse des autres sanctuaires des Ecrins. Pas du tout : le Glacier Noir est un des lieux les plus sublimes que je connaisse, et l’une de mes fiertés est de pouvoir me dire aujourd’hui que j’en ai atteint presque toutes les cimes par les versants qui le dominent, souvent par plusieurs itinéraires différents. Il ne me manque que la Grande Sagne, le Fifre et l’Ailefroide orientale. Qu’il s’agisse des couloirs de glace ou des murailles rocheuses, il n’y a pas de petite voie sur le Glacier Noir, la face sud-est des Ecrins est même la plus haute muraille cristalline des Alpes (près de 1500 mètres). Elle n’est dépassée en Europe que par le Trollryggen, en Norvège.
Il y a les voies réputées, mais les moins connues ne sont pas forcément les moins belles, comme le pilier sud de la Barre Blanche, l’éperon nord du Pic du Coup de Sabre ou les voies de la face nord du Pelvoux. Une belle formule consiste à enchaîner un couloir avec une arête rocheuse. Dans le style, le plus pittoresque que j’ai pu faire a été l’arête est du Pic du Coup de Sabre après la remontée du couloir du Coup de Sabre. Une autre très belle combinaison, en début de saison, est de monter aux Ecrins par le couloir des Avalanches, puis un itinéraire du versant sud-ouest des Ecrins comme la voie Castelnau-Gaspard ou le couloir Young.

Voie Souriac au Pelvoux, en haut du premier rempart rocheux, au début de la grande pente de glace

Dans la voie Swan de la face nord-ouest de la Pointe Durand, au Pelvoux

Partie supérieure de la voie Castelnau dans le face sud-ouest des Ecrins. La rampe neigeuse sort exactement à la Brèche Lory
J’ai été particulièrement attiré par le Pic sans Nom et le Pic du Coup de Sabre, dont je trouve l’organisation architecturale fascinante. En 1969, je m’étais mis en tête d’y inscrire une trilogie – elle a été bouclée en deux temps et trois mouvements. Les deux temps ont été menés avec Jean-Jacques Prieur, que j’avais rencontré quelques années auparavant à Cormot, quand je faisais mon service militaire à Autun, et qui faisait ses débuts comme aspirant-guide à Vallouise.

Les sommets de la Trilogie : Pic sans Nom, Petit Pic sans Nom, Pic du Coup de Sabre. En 1969, les glaciers étaient encore en bonne santé... A droite, un ange blond saute la rimaye des Ecrins : c'est JJ Prieur...
Nous avons commencé par la face nord de cette « épaule ouest » du Pic sans Nom qu’on ferait mieux de rebaptiser « Petit Pic sans Nom » puisqu’il s’agit bien d’un sommet indépendant de son volumineux voisin. Ce fut une course sans histoire, sauf à la sortie. Alors que nous nous dirigions vers la descente, les anneaux à la main, je perdis inexplicablement l’équilibre et je tombai dans la face nord. Je ne sais pas comment Jean-Jacques a fait pour stopper ma chute, et de toute façon j’ai complètement perdu conscience pendant plusieurs heures. Quand je me suis réveillé il faisait nuit, nous étions sous un orage violent, abrités sous une petite toile de nylon que Jean-Jacques avait judicieusement emmenée (c’est bien lui, ça !). Il m’expliqua que j’étais remonté auprès de lui après ma gamelle et que j’avais passablement déliré pendant des heures. Moi, je n’en sais rien… Le lendemain nous avons vainement essayé d’obtenir du secours en hélant des cordées qui montaient au Pelvoux. Le message a dû mal passer : nous avons eu la visite d’un hélicoptère, mais comme je bougeais et qu’il devait être à la recherche d’un macchabée, il est reparti en nous laissant sur place. J’en ai été quitte pour rentrer à pieds. Je souffrais beaucoup, mais ce n’étaient que de gros oedèmes sans gravité.

Les faces : Sans Nom, Petit Pic, Pic du Coup de Sabre. Entre 1/3 et 2/3 en granite, le reste en gneiss. Toujours raide, quand ce n'est pas la pure verticale...
Dix jours après, nous étions dans la face nord du Pic du Coup de Sabre, et là c’était une autre affaire. J’étais attiré par la verticalité scandaleuse de cette face, où je pensais avoir repéré un cheminement. Jean-Jacques était plutôt sceptique mais il a quand même accepté de tenter l’aventure. Il a invité un copain à lui, Jacques Dumas, et moi j’ai fait venir Michel Pompeï. À quatre, l’ascension aurait pu être une joyeuse équipée, mais l’ambiance a été gâchée par Dumas qui s’est conduit comme un parfait emmerdeur. Tout lui déplaisait : le choix du cheminement, le rythme des cordées, la légèreté de l’assurage. J’étais devant, c’est vrai que je mettais peu de pitons, mais après tout il n’avait qu’à en rajouter. C’était une escalade sévère, engagée, parfois dangereuse. Là où on avait besoin de cohésion et de solidarité, il y avait un enquiquineur qui sapait le moral des autres. Heureusement qu’il y avait le flegme de Michel et la placidité efficace de Jean-Jacques… Il a fallu bivouaquer à une centaine de mètres du sommet, sur une large vire absolument providentielle, dans un contexte somptueux de sauvagerie et de verticalité. Cette voie, qui est une des plus risquées de ma collection, n’a été refaite que 30 ans plus tard quand Bérhault et Sourzac ont fait leur sensationnel enchaînement hivernal des quatre faces nord entre Pelvoux et Ailefroide.

Le bivouac de la face nord du Pic du Coup de Sabre. Jean-Jacques pensif, moi penché... C'est Michel qui photographie.
J’ai complété ma trilogie en 1971 dans la face ouest du Pic sans Nom, cette fois avec Jeef Lemoine, un gaillard que nous retrouverons. Je m’attendais à une bagarre du même style que dans le mur d’en face, si bien que nous avions emmené pas mal de ferraille et de quoi bivouaquer. Mais la paroi s’est montrée bien plus complaisante que prévu, malgré sa raideur. Si on n’est pas tout à fait passés comme dans du beurre, on a joui du plaisir qui consiste à boucler une belle escalade sans avoir à faire preuve de trop d’héroïsme.

La face ouest du Sans Nom, vue depuis la face nord du Pic du Coup de Sabre, avec son beau pli de gneiss sommital
C’est une des choses qui m’attachent au Pic sans Nom. Voilà une montagne qui a mauvaise réputation à cause des chutes de pierres – je n’en ai jamais vu passer une seule dans les différentes voies que j’y ai faites, sauf dans la voie normale ! En 1981, j’ai fait la voie George-Russenberger dans un parfait état de sérénité – je la tiens pour une des plus belles voies des Alpes, qui m’a laissé un souvenir équivalent à celui de la Walker. Et un autre bon souvenir est la première du « pilier nord », fait en 1970 avec Jean-Louis Mercadié et Jean-Jacques Rolland. Ce pilier n’est autre que le saillant situé juste à gauche de la rainure dite de la « Raie des Fesses ». C’était une idée de Jean-Jacques Prieur. Nous avions prévu d’y aller à quatre, mais Jean-Jacques a été victime à la dernière minute d’une saloperie du sort : il a reçu son ordre d’incorporation alors que nous préparions les sacs ! Cruel dilemme… Il eût été élégant d’ajourner l’opération d’un an, mais c’était prendre le risque que quelques Marseillais ne s’emparent du projet. Jean-Jacques a été grand seigneur : c’est lui qui nous a dit d’y aller, sans lui.
Ce fut une journée d’escalade quasi idéale, ponctuée par un bivouac du tonnerre de Dieu dans les pierrailles qui couronnent le faîte du pilier, 600 mètres au-dessus du Glacier Noir. Comme l’époque n’était pas encore tombée dans le piège des redescentes en rappels (hein, Jean-Michel !?), il fallait décider comment nous sortirions de la face. Je voulais qu’on aille chercher un cheminement en terrain mixte passant par l’énorme losange noir qui surplombe la Raie des Fesses, mais les deux autres n’ont pas voulu et ont préféré la jonction avec l’éperon nord-est. J’ai regretté ce choix, mais pas au point de partir tout seul de mon côté ! Aujourd’hui encore je trouve qu’il manque quelque chose à notre voie, comme un supplément d’élégance. Bon, c’est comme ça…

Trois moments de l'ascension du Pilier. Jean-Jacques Rolland occupe la photo centrale, Jean-Louis les deux autres...

...me voilà ! Avec la corde tendue comme un câble, ma parole !

Décembre 2004 : 34 ans après, retrouvailles autour d'un bon souvenir. On n' a pas trop vieilli, finalement (enfin, surtout les deux autres)...
J’ai bouclé l’été
1969 en faisant avec Jean-Louis (qui avait
eu une permission) la face sud de la Pointe Gugliermina, sur le versant
italien
du mont Blanc. C’était une voie Gervasutti qui n’avait presque jamais
été
refaite, et qui jouissait d’une énorme réputation : elle passait pour
l'une des plus dures escalades du massif, et l'on prétendait
qu’aucune cordée n’avait encore pu passer sans subir une chute… Ah bon
?
Dans ce cas, nous avons dû faire la première « sans vol » de la
Gugliermina. Cette aisance tenait à une bonne raison : la Gugliermina reproduisait exactement les conditions d'une course d'Oisans, un mélange de Meije, d'Olan et de Pic sans Nom. L'Oisans nous avait appris à grimper et à évoluer dans les terrains les plus scabreux - ce n'était pas plus compliqué que cela.
Nous avions prévu d’aller jusqu’au mont Blanc en
enchaînant la
traversée de la Blanche et l’arête de Peuterey. Mais tandis que nous
nous
élevions sur les gradins branlants de la Blanche, nous avons vu un
spectacle
bizarre du côté du mont Pourri : il y avait des nuages qui déboulaient
comme des météores. Et de fait, c’était un véritable cyclone qui
arrivait ! En 1969, les souvenirs de la tragédie du Fréney étaient
encore
tout frais, et nous étions dans la circonscription. Nous avons pris la
fuite en
espérant nous abriter dans le petit abri des Dames anglaises, mais
l’ouragan
est allé plus vite que nous et nous a cloués sur une petite terrasse,
avec vue
imprenable sur les sommets de la Noire. Nous avons enduré là un bivouac
d’enfer, avec la foudre qui s’abattait de partout, puis la neige qui a
commencé
à tout submerger. Le lendemain, nous avons dû battre en retraite par
les vires
Schneider, surchargées de neige : nous n’avions pas d’autre solution
que
de déclencher d’énormes avalanches pour pouvoir avancer ou installer
des
rappels. Nous avons traversé le glacier du Fréney en craignant à chaque
pas de
tomber dans un trou, mais le pire a été la remontée à la brèche de
l’Innominata. A un endroit il y avait un clou à demi-planté décoré par
une
couronne mortuaire : c’était l’endroit où Oggioni avait expiré lors du
drame de 1961. L’ambiance…! Quand nous sommes arrivés, épuisés, au
refuge
Monzino, la gardienne était à son repassage. Elle nous a fait un gentil
sourire
et nous a dit : « Tiens, c’est vous ? ». Là, on s’est
sentis vraiment en sécurité…
C’était le 19 août, et ce coup de tabac ressemblait à s’y méprendre à un autre, survenu au tout de début de juillet, dans la face sud de la Meije. Je sens que ça va être la matière du prochain épisode… En attendant, je vous laisse avec d'autres z'images de mon Glacier Noir bien aimé.

La partie supérieure de l'éperon nord-est du Pic sans Nom, avec à sa base la flèche qui marque la fin du granite, et que Jean-Michel Cambon a baptisée "Big Brother". Cet éperon est un monstre de près de 1200 mètres de dénivelée

Le Pic Coolidge avec la grande pente de glace de la voie Bonatti. C'était en 1976, après un été de sécheresse où la pente avait déjà beaucoup souffert. Il n'en reste presque rien aujourd'hui !!!

James Chevallier dans la pente de glace de la voie Bonatti, en 1978. Vise un peu l'encordement à la taille ! Il avait encore dû oublier son baudrier... Cela n'empêche pas de grimper

James dans le pilier S de Barre Blanche, en 1976 - l'année de ses débuts en haute montagne. Une course terminée sous la pluie... A droite, James est transformé en spectre de Brocken

James à la sortie de la voie Souriac de la face N du Pelvoux, en 1978. Il nous a quittés voici quelques mois. Toute cette séquence conserve son souvenir...
03 juillet 2005
A bientôt donc, le temps de finir mon jus de carottes...

































