La face sud du Rouget a vraiment été ma « découverte » de l’été 76. Certes, j’étais déjà allé par là auparavant. J’avais commencé en 1969 par faire la grande arête des Etages (voie 10 sur la photo), qui ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Puis en 1970 cela avait été le Grand Gendarme, cette jolie petite tour de granit qu’on aperçoit très bien de La Bérarde (c’est la voie 11). Là, j’avais pu mieux apprécier ce que le Rouget est capable de proposer en matière de bon rocher. Puis j’étais monté en 74 pour faire l’éperon Girod, la seule voie existante dans la face principale (voie 4), mais ça s’était mal terminé. C’était à la Pentecôte et j’avais fait la bêtise de ne pas prendre de crampons, alors que le bas de la face était défendu par des névés raides et durcis par le gel. Je m’y étais payé une gamelle monumentale à laquelle j’ai déjà fait allusion. C’était bien fait pour moi (mais pas pour Jeef, qui m’accompagnait) et c’est ce qui m’autorise à affirmer solennellement que la connerie n°1 que peut faire un alpiniste en haute montagne est de pas avoir une paire de crampons à demeure dans son sac ! J’ai retenu la leçon (enfin, presque…).
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Légende de cette photo (cliquer dessus pour agrandir). En rouge : les approches. A : depuis le refuge du Soreiller, à pied (+ crampons) - logique. B : depuis le refuge du Soreiller, avec 3 rappels - pas conseillé. C : directement depuis La Bérarde - le plus long et le plus logique, recommandé. Petites flèches rouges : descente du Grand gendarme (à pied, 1 petit rappel).
Flèches jaune : les voies. 1 : Directe 76. 2 : Le Trésor de Rackham le Rouget. 3 : Titine. 4 : éperon Girod. 5 : variante gauche de la Sérénité. 6 : Pilier de la Sérénité. 7 : voie de la Console. 8 : éperon de la Petite Claire. 9 : voie du Tarin Rouge. 10 : arête des Etages. 11 : voie 1970 du Grand Gendarme. 12 : arête de la Tour Jaune.
La photo est de François Labande.

J’ai donc dû attendre 1975 pour mieux visiter les lieux, et c’était encore avec Jeef. Nous avons abordé la Tour Jaune, juste à droite du Grand Gendarme, et tout de suite nous avons été ravis par la belle qualité du rocher et de l’escalade. Nous avons enchaîné tout ce qui nous tombait sous la main jusqu’au sommet, ce qui a donné « l’arête de la Tour Jaune ». Quelle bambée messeigneurs ! Non seulement il y avait dans les 650 m de dénivelée nette, mais il y a avait en plus le kilométrage de l’immense arête faîtière, facile certes, mais offrant des points de vue géniaux.

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Dans la face sud du Rouget. Granitissimo !

C’est elle qui m’a donné envie de revenir. En juillet 76, Jeef était à l’ENSA, donc indisponible jusqu’au mois d’août. Je commençai ma saison avec Jacques Plassiard qui était un peu novice en matière d’ascensions rocheuses, mais qui était partant pour tout… et même éventuellement pour n’importe quoi, par ma faute. L’une des premières courses où je l’ai emmené en Oisans est l’une des pires bouses de ma collection. J’étais agacé par la vision de la grande face de la Véra Pervoz, située à mi-distance entre La Bérarde et l’Ailefroide. J’ai cru que cette grande muraille de 500 m pourrait recéler un itinéraire intéressant. S’il y en a un, ce n’est pas moi qui l’ai trouvé ! La voie que nous avons parcourue là-dedans cumule à peu près tous les défauts qu’il est possible de concevoir : marche d’approche désagréable, rocher péteux, assurage inexistant, absence de tout passage intéressant. Le seul moment agréable a été la descente sur Temple-Ecrins, parce qu’on était débarrassés de cette chose. Bizarrement on m’a demandé ensuite de faire un topo sur cette voie. Un topo ? Comment décrire un truc qui ne ressemble à rien, et d’ailleurs pourquoi ? La seule chose à dire est que le-dit truc a été parcouru et que c’est nul, archi-nul – donc pas la peine de se déranger !

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Jacques, un compagnon vraiment pas compliqué

Heureusement pour Jacques, on a fait d’autres choses un peu moins nulles, comme la SSE du Gaspard (bon, bah…), le pilier Candau à la Gandolière (nettement mieux), la face sud de la Dibona (bien, très bien), une Meije (j’y reviendrai) et une nouvelle voie au Rouget. Là, j’ai visé vers le milieu de la muraille en direction d’une belle tour aux reflets de bronze que j’ai appelée la Tour Murielle (je vois venir les mauvaises langues…). Ce sera la voie 9 sur la photo, dont le bas n’est pas visible : il est occulté par la masse du gros contrefort qui ferme sur sa rive gauche le cirque dominé par le sommet. On y a fait une très belle escalade, avec dans sa partie supérieure un rocher littéralement sublime. J’étais tellement content d’une certaine longueur que, une fois au relais, je me suis penché en arrière pour voir grimper Jacques. Mais j’ai alors fait tomber une petite pierre avec le pied, et j’ai crié « pierre ! ». Jacques a eu le mauvais réflexe : il a regardé en l’air et a reçu le caillou en plein sur le nez, qui s’est mis à saigner mieux qu’à Versailles… Ce n’était pas grave, sauf qu’il en avait partout et que c’était de ma faute (j’aurais mieux fait de me taire, la surprise aurait été pour le casque). Bon garçon comme il est, il ne m’en a pas voulu et c’est pour cela qu’on a appelé la voie « pilier du Tarin rouge », en faisant un jeu de mots sur « Tarin », qui désigne à la fois le pif de Jacques et son origine, puisque c’est un pur Tarin de Tarentaise. Il n’y a pas d’autre explication à chercher à cette appellation…

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Le grand dièdre du Tarin Rouge

De la Tour Murielle, on a une vue de choix sur l’ensemble de la face, qu’on découvre dans sa splendeur et sa complexité. Plus tard un autre amoureux de cette contrée, Jean Gleizes, qui y a aussi fait pas mal de voies, parlera avec raison « d’anthologie de la structure granitique ». [Je n’ai pas signalé ses voies sur la photo pour ne pas l’encombrer, mais il y en a des pas mal.] Presque tout restait à faire et j’avais envie de tout faire, en commençant par la grande muraille très ouverte située à l’aplomb du sommet. Jacques était reparti, et Jeef toujours pas là. J’ai carrément fait la manche au camping de La Bérarde, ce qui m’a donné l’occasion de faire le grand pilier de Bonnepierre au Dôme de Neige des Ecrins avec un Anglais. Une expérience intéressante, ponctuée d’une mésaventure cocasse. Nous étions partis d’un confortable bivouac posé au sommet de la moraine de Bonnepierre, et bien sûr nous avions laissé nos affaires à cet endroit. L’escalade nous avait pris toute la journée (Mortimer était plutôt du genre TER que TGV…), si bien que nous pensions re-bivouaquer au même endroit. Arrivés à notre Capoue, plus rien ! Rien d’autre qu’un morceau de papier placé sous un caillou, nous invitant à récupérer notre bazar au centre de secours en montagne de La Bérarde – ce que nous avons fait aux alentours d’une heure du matin. En fait, les secouristes cherchaient depuis des jours des randonneurs perdus dans le massif, et comme quelqu’un leur avait signalé la présence d’objets abandonnés dans Bonnepierre, ils les avaient emportés pour les montrer aux parents des disparus, aux fins d’identification. Conclusion : quand vous laissez traîner votre matériel de bivouac, n’oubliez pas de mettre avec une notice explicative !

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Bivouac à Bonnepierre. Au large le Rouget fume...

Où en étais-je ? Ah oui, la manche… J’avais fini par tomber sur Marc Chabert, un Marseillais que je connaissais un peu, et qui se montra disponible dans un premier temps. Mais il dut ensuite se décommander, non sans me conseiller de m’acoquiner avec un de ses copains stéphanois connu sous le sobriquet de « Virus ». Je crois bien que lui-même ne sait pas comment il a hérité de ce surnom, mais il le porte avec une certaine fierté. Si notre rencontre a ainsi été le fruit du hasard, je me dois de féliciter ce dernier. Cela fait maintenant près de 30 ans qu’on se connaît, on ne se voit pas très souvent, on n’a pas fait énormément de courses ensemble, mais chaque rencontre, chaque course, est un vrai moment de plaisir. Virus est un type chaleureux, modeste, altruiste, cultivé, intéressé par tout, généreux – et de surcroît un remarquable grimpeur. Pour couronner le tout, il a toujours dans son VW un de ces saucissons de la Haute-Loire qui appelle obligatoirement une ruée sur un Gaillac de derrière les fagots ou un Amboise-Touraine de la meilleure facture.

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Virus. Prises au Mali en janvier 2003, ces images appartiennent à Fred Chevaillot

Quand je l’ai sollicité pour le Rouget, il arrivait de la Dibona et il a suggéré d’attendre un jour. Je lui ai fait remarquer que puisque son sac n’était pas encore défait, il gagnerait à repartir tout de suite. Il a fini par accepter de monter le lendemain, directement de La Bérarde au pied de la face. Ceux qui sont déjà montés par là savent que c’est une des pires marches d’approche de l’Oisans. Heureusement que Virus ne le savait pas encore, sans quoi il ne se serait pas laissé convaincre ! Je sais qu’il ne l’a jamais regretté. Nous avons fait ce jour-là une des plus belles voies que nous ayons jamais faites, sur un rocher absolument éblouissant. Nous avons strictement respecté la règle de la réversibilité, mais nous aurions tué père et mère pour pouvoir piquer la longueur que le copain était en train d’ouvrir ! Ca a donné la « Directe 76 » (la voie 1 de la photo) qui pour moi est une des plus belles du massif, au-dessus par exemple des belles voies de la Dibona. C’est aussi une voie engagée puisqu’il y a très peu de matériel en place et qu’il faut grimper en parfaite autonomie. Depuis est apparue tout près la seule voie « moderne » (c’est-à-dire équipée) de la face, « Le trésor de Rackham le Rouget » à laquelle j’ai participé avec Jean-Michel Cambon et Jean Saéz. C’est aussi une voie magnifique, mais comparativement avec un faible engagement. Si je devais donner humblement un conseil, je dirais qu’il faut faire les deux et que s’il faut en choisir une, c’est la Directe qui a le plus de gueule. Mais c’est évidemment un point de vue complètement subjectif…

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Virus au début de la quatrième longueur (si je me souviens bien...)

Je ne pouvais pas en rester là. Vers la fin de la saison, je suis remonté là-haut avec James Chevallier et un autre copain de Marc Chabert, Michel Richard, pour dire deux mots à l’un des piliers situés entre la Directe et la Tour Murielle. Ca a donné le « Pilier de la Sérénité » (voie 6), un nom qui en dit assez sur notre état d’esprit et le plaisir que nous avons éprouvé. Celle-là aussi est une voie superbe, pas totalement autonome puisqu’elle finit par rejoindre les dernières longueurs de la voie Girod, qui sont d’ailleurs les plus belles de cette voie. Cette éperon est couronné par une haute tour à la tête arrondie que j’ai ultérieurement baptisée « Tour Christine », une appellation que l’IGN a portée sur ses cartes. Michel Richard était là spécialement pour prendre des photos, mais il s’est planté dans le réglage de la sensibilité si bien que je ne peux en présenter aucune, sauf à vouloir faire croire qu’on a grimpé en nocturne…
Je n’en avais pas fini avec le Rouget. Je suis revenu entre 1980 et 1983 pour faire une variante au Pilier de la Sérénité (plutôt moins bien), et deux autres éperons voisins l’un de l’autre : la voie de la Console et l’éperon de la Petite Claire (pour ma fille), les deux fois avec Marc Séraphin. Chacune des deux a des longueurs superbes, et on peut les combiner en prenant le début de la Petite Claire, puis la Console, pour obtenir là aussi une voie qui mérite le voyage – avec des longueurs parfois très exposées.

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Le "finale" de la voie de la Console, dans la face de la Tour Christine

Je ne sais pas combien de fois j’ai pu grimper au Rouget. Beaucoup. Il y a des voies que j’ai refaites avec voracité, notamment la Console. C’est un lieu exigeant, ne serait-ce que par la longueur des accès et le côté pas commode des descentes (sauf pour Rackham). Mais c’est un lieu magique, et s’il n’y avait la Meije ou le Pic sans-Nom, je dirais que c’est le plus beau des cadeaux que m’a fait l’Oisans généreux.

Autres photos de la Directe 76 et de la voie de la Console