La montagne c'est pointu

Les élucubrations du Chaps

25 septembre 2005

Pyrénées...

Quel dommage qu'elles soient si éloignées ! Du coup, il faut "rentabiliser", et c'est bien fatigant. Mais ça vaut la peine, et voici quelques images pour essayer de vous en convaincre.
1er jour : du cirque de Troumouse, ascension de la Munia + Serre Mourène + Pic de Troumouse. Avec des vues imprenables sur la merveille des merveilles pyrénéennes : el Perdido !

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Du col de la Munia (2853 m), on découvre le versant aragonais, avec ces deux beaux lacs...
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...Et du sommet de la Munia (3134 m), on se régale de la vue sur le versant nord du Mont Perdu...

2ème jour : montée au refuge Angel Orus, au-dessus du Val de Benasque. C'est regrettable à dire, mais des refuges comme ça, on n'en trouve pas beaucoup en France...  [Et pas cher : demi-pension + 1 bière + 1 café = 23,50 €].
3ème jour : ascension du Pic des Posets (ou Llardana), 2ème sommet de la chaîne (3375 m). Stupéfaction : j'ai été seul durant toute la montée et toute la descente...

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La crête des Espadas aux Posets. J'ai un peu regretté de ne pas être monté par là...
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La crête du Forcau, que borde la voie de montée aux Posets par le sud. Comme dit Christine : c'est beau, mais ça manque de verdure !

4ème jour : ascension du Pic de Comaloforno, au départ du barrage des Cavallers, dans le parc d'Aigües Tortes, avec au début un marrant petit sentier très alpin sur la rive droite du barrage. Malheureusement le temps commençait à tourner...

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La Punta Alta de Comalesbienes (si ! si ! 3014 m) dans le massif d'Aigüestortes. Et un petit matin grisement prometteur...
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Les Pics de Besiberri, depuis le sommet du Pic de Comaloforno (3029 m)

Pour la prochaine, je rêve d'une rando très, très "alpine" entre Gourgs Blancs, Perdiguero et Crabioules... Ca intéresse quelqu'un ?

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La crête frontière franco-espagnole au nord des Posets, quelque part entre Clarabide, Gourgs Blancs et Perdiguero... A suivre !

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22 septembre 2005

Pointe du Creux Noir

Voici deux topos pour les voies "au soleil" du Creux Noir.

Face E (au-dessus du glacier et du lac de la Patinoire)
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Face sud-est
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19 septembre 2005

A très bientôt

Je pars quelques jours dans les Pyrénées, avec le secret espoir d'y trouver moult sujets d'inspiration.
En attendant, je vous soumets cette image en forme d'énigme. Qui saura trouver de quelle paroi il s'agit ? Je me demande d'ailleurs si elle ne serait pas vierge, des fois... Or, je lui trouve quelques lignes attrayantes (je ne parle pas des charmantes minettes du premier plan)... Voici donc que recommencent les temps pavloviens !

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La voici sous un autre angle...

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Rendez-vous dans une semaine, pour les corrections !

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10 septembre 2005

Le Baron de Crac

La meilleure façon de voler, c’est encore de prendre l’avion, ou tout autre engin susceptible de parcourir les airs. Il y en a aujourd’hui de merveilleux, et ce n’est pas à l’approche de la coupe Icare qu’on va faire la fine bouche. Je ne parle pas du «paralpinisme» (en anglais : le base-jump) : j’en connais qui font ça, c’est une pratique qui me terrifie tout en me rendant admiratif. Oser débouler le long d’une paroi en chute libre pour n’ouvrir son parachute qu’au dernier moment, voilà qui demande un courage, une maîtrise, un sang-froid, une appréciation des choses hors du commun.

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En voilà un qui a vraiment l'air de se prendre le pied... Cette photo ne m'appartient pas : je l'ai empruntée à Claud Remide, un des plus forts paralpinistes français actuels.

Il y a pourtant une méthode qui semble avoir été oubliée. Quand j’étais tout petit, pendant la guerre, on nous emmenait quelquefois au cinéma : c’était une des rares distractions de cette époque fort peu ludique. Je me souviens d’avoir été émerveillé par un film qui racontait l’histoire d’un baron prussien nommé Münchhausen. C’était au XVIIIème siècle, lors du siège d’une ville quelconque. Un jour, le baron était assis confortablement sur un affût de canon et observait le ciel à la lunette. Distrait, le canonnier de service met le feu à la mèche sans prendre garde à sa présence. Le coup part, le boulet jaillit du canon, embarque le baron au passage, et voilà un OVNI insolite qui prend la direction de la Lune, où il finit par se poser. Suivent mille aventures aussi rocambolesques que possible. C’était un film allemand de J. von Baky, le premier film en couleurs jamais produit en Europe (sauf erreur de ma part – je laisse de côté les films de Méliès, qui n’étaient pas photographiés en couleurs), et en tout cas le premier film en couleurs que j’aie jamais vu. Produit en 1943 sous le titre Münchhausen, il avait été diffusé en France sous le titre "Les aventures du Baron de Crac". Je laisserai de côté la question de savoir si le fait d’aller voir un film allemand sous l’occupation était ou non un acte de collaboration, car c’est une question absolument idiote, bien que dans l’air du temps (un air lui-même souvent très idiot). Je dirai seulement que j’aimerais beaucoup revoir ce film…

dansnaboleon
Chaps, n'oublie pas que c'est un blog sur l'alpinisme...! Et fais gaffe à tes prothèses...

Vous vous demandez pourquoi je parle de tout ça ? Eh bien, j’ai connu une aventure un peu identique en 1975 dans la face ouest des Grands Charmoz, sauf que je ne suis pas allé jusque dans la Lune. J’étais avec Gilbert Guirkinger, un colosse devenu guide qui faisait alors son noviciat alpin. Nous étions partis faire la voie Lenoir-Leroux, une bonne « vieille» voie  à la sauce chamoniarde traditionnelle. C’était plaisant, il faisait beau, il y avait des connaissances dans le tout proche pilier Cordier. Vers le milieu de la face, voici que se présente un ressaut plus raide, fendu d’une large fissure-cheminée verticale décorée de deux fissures parallèles. Juste en dessous il y avait une belle terrasse avec un superbe becquet taillé comme un diamant. La cheminée promettait une séance de rudes coincements. Je ne crache pas dessus, mais si je peux les éviter je ne m’en prive pas.

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Le fissure Brown dans la face ouest de Blaitière (enfin, je crois, sans en être très sûr...). Je mets des images de Blaitière parce que je n'en ai pas des Grands Charmoz!

Et justement le début pouvait se contourner par de belles dalles vertes, en dehors de l’axe de la bête. Je les escalade donc, je place un bon piton, puis je me vois renvoyé vers la cheminée. Je me soumets, et en avant pour les coincements en utilisant les deux fissures. Pas si dur finalement, sauf que ça se terminait par un rétablissement qui avait l’air plus teigneux. Mon dernier point d’assurage commençait à être vraiment loin, il me fallait quelque chose. Je n’avais pas (encore) de coinceurs, mais j’avais un gros coin métallique (un bong). Je le souque dans la fissure de droite et je fais mon rétablissement. Je me retrouve alors dans une sorte de niche profonde, et je découvre que la double fissure correspondait en fait aux deux faces d’un énorme feuillet coincé verticalement dans la cheminée – un bel échafaudage en somme, sur le faîte duquel j’étais confortablement assis. Je constate alors que je peux le coiffer d’un grand anneau de sangle, et comme la suite avait l’air aussi physique, je décide de récupérer mon coin métallique planté un mètre plus bas. Me retenant à l’anneau, je me laisse glisser comme sur la croupe d’un cheval, je saisis mon marteau et bing ! bing ! bing ! je déloge mon coin. Il vient. Il vient si bien que tout l’univers se met alors en branle: voilà le feuillet, brusquement décoincé, qui déménage dans un boucan de fin du monde, moi dessus, Gilbert pile dans l’axe, et ce machin qui doit peser quelques tonnes prend exactement la direction du relais, tandis que je m’en désolidarise au moment où le piton placé dans la dalle provoque un pendule providentiel.

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Toujours Blaitière. A gauche, le versant est (Envers des Aiguilles).

La logique aurait voulu que Gilbert soit réduit en bouillie, les cordes pulvérisées, le Chaps expédié dans les sombres abîmes où gisent les splendeurs passées des Charmoz. C’était compter sans ce hasard qui passe son temps à cafouiller entre fabrication de désastres et production de miracles. Nous sommes tombés dans la deuxième catégorie. Je résume : le bloc fonce vers Gilbert, celui-ci fait un mouvement désespéré, violent et inutile, afin de l’éviter : ligoté comme il l’était, son rayon d’action était égal à zéro – il n’a réussi qu’à se déloger une vertèbre ! Donc, le bloc arrive, tombe pile sur la pointe du diamant, explose, les débris giclent de tous côtés mais épargnent leur proie, sauf un morceau qui lui écrabouille un orteil, puis ricochent avec fracas jusqu’à la moraine.

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C'est pas le bon côté (on voit ici les glaciers du Géant et de Leschaux), mais c'est pas grave

Fumée, odeur de pierre à feu (ah, l’odeur du granite qui explose !), bruit et fureur, halètements, cris, appels angoissés du voisinage (« Vous êtes morts ?», nous demande-t-on ; « Pas tout à fait ! », répondé-je avec un certain à-propos), enfin tout s’arrête. Nous nous regardons en gémissant, incrédules : nous sommes là, avec certes quelques bobos plus ou moins graves, mais sans rien de cassé et à peu près vivants – c’était déjà quelque chose. La suite ? Nous avons réussi à gagner un peu plus haut les vires qui permettent de rejoindre facilement la base du couloir Charmoz-Grépon, et de là le glacier des Nantillons. Puis nous nous sommes traînés jusqu’au téléphérique, où nous avons bousculé quelques bidochons pour pouvoir attraper la plus proche benne possible. Avec sa vertèbre démise, Gilbert souffrait énormément, moi beaucoup moins, mais j’étais assez écorché et sanguinolent pour effaroucher les pékins. Il a quand même fallu user un peu du piolet pour obtenir les places qui reviennent aux grands blessés de l’Alpe (« On a payé, on fait la queue, vous n’avez qu’à faire comme tout le monde ! Ben voyons…»).
La suite est plus tranquille. A Chamonix, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir rejoindre un ami toubib qui s’y trouvait en vacances. Il s’est enfermé dans une pièce avec Gilbert. Pendant une demi-heure, on se serait cru dans un sous-sol de la Gestapo : ça tapait, ça hurlait, ça gémissait, ça invectivait. Puis, plus rien. La porte s’ouvre, Gilbert arrive, radieux : la vertèbre avait bien voulu réintégrer ses quartiers d’été. Fin de l'épisode.

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Le Chapeau de Napoléon (Bauges), la Lune, le Chaps... Reste à trouver le canon...

C’est après cela que je me suis souvenu de Münchhausen, au point que j’ai voulu fêter ça en ouvrant une voie que je puisse appeler « Le Baron de Crac ». Les appellations, ça ne se donne pas au hasard, il faut qu’il y ait une correspondance entre l’idée et l’objet. Ainsi, je n’ai jamais pu trouver la voie que j’aurais voulu appeler : « Il ne faut jamais traiter le crocodile de grande gueule avant d’avoir traversé la rivière ». J’admets que c’est un peu long… Pour le Baron de Crac, j’ai dû attendre plusieurs années avant de trouver la paroi ad hoc dans un coin perdu des Bauges : la Montagne du Charbon. Cette Préalpe est comme une immense coque de navire perchée au-dessus des forêts, loin de tout. C’est une thébaïde de fleurs, d’herbe et de vaches peuplée de quelques chalets paisibles comme le Planay ou le Rosay, et tout en haut de la conque se nichent des petits bouts de parois au calcaire éblouissant.

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Le coeur de la Montagne du Charbon, vu du Trélod. Désolé pour la qualité des photos : j'ai dû utiliser à l'époque des pellicules de basse qualité...

Comme personne ne s’en était jamais soucié, j’en ai fait mon profit. Tout y est passé : Dalle du Planay, Dalle du Rosay, parois de Banc Plat, j’y ai ouvert une vingtaine de voies, laissées équipées, et j’y ai grimpé une bonne soixantaine de fois (topo : Charbon1.pdf, Charbon2.pdf). Les fins de journée étaient immuablement consacrées à de longues visites chez les bergers du Rosay, avant de descendre avec de beaux fromages. Ils ont changé d’alpage depuis quelques années, l’ambiance du Rosay est devenue moins festive. En août 1991, ils avaient organisé là-haut un concert avec le pianiste François-René Duchable et un flûtiste dont je n’ai pas retenu le nom. J'y étais monté sur mes béquilles, car j'inaugurais là ma première prothèse de hanche, tandis que le piano à queue était arrivé (et reparti le lendemain) au bout d’un filin d’hélicoptère. Cela se passait dans l’amphithéâtre (complètement naturel) du Rosay, à 1600 m, juste au-dessus du chalet. La nuit avançant, l’humidité et le froid désaccordaient peu à peu l’instrument, et les pédales dérapaient comme par une nuit de verglas. Vers minuit, Duchable et son flûtiste ont lancé vers les étoiles la sonate pour flûte et piano de Ravel, qui se termine par une longue note suraiguë. Elle est partie vers la paroi, là où se trouve la voie Ecliptique, où elle a rebondi comme dans une sphère de cristal, et a filé telle une comète vers l’infini. Quelle merveille, quel luxe !

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Le cirque du Rosay. Les personnages sont exactement à l'endroit où s'est tenu le concert (ils entourent le piano, qui vient d'arriver). Derrière, exactement au milieu, les dalles d'"Ecliptique". J'ai égaré les photos où l'on voyait le piano voltigeant sous l'hélico....

Ces falaises de poche sont toutes tournées vers le Levant, seule Banc Plat possède aussi une facette ouest, qui domine le col de Bornette (le lieu le plus boueux des Bauges boueuses). On y trouve des structures inhabituelles en calcaire, faites de dalles compactes et ventrues, de surplombs lisses et pansus, le tout fendu par des fissures yosemitiques aux lèvres arrondies. Bref, une architecture parfaitement rococo, avec une surprenante tendance au dévers. C’est là que j’ai logé mon Baron de Crac, une escalade où on a parfois l’impression que la redingote décolle des fesses, à l’instar de celle de Münchhausen assis sur son boulet.

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Troisième longueur du Baron de Crac. Où l'on a l'impression d'être comme un noyau de cerise, recraché par la fissure...

Et pour que l’illusion soit complète, je l’ai dédoublé en un Subjectif Lune d’inspiration tintinesque, où je me suis payé une des pires séances de pitonnage de mon existence : quelque chose comme 5 heures pour une seule longueur, un dièdre déversant bien jaune terminé par une couronne de surplombs. Heureusement qu’Olivier Le Maout, mon excellent et stoïque compagnon, avait emmené sa radio. Sans son dévouement et sa jovialité, les voies du Charbon n’existeraient pas. Encore un qui garde une place ensoleillée dans ma mémoire…

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Olivier Le Maout dans "Equinoxiales". Et vivent les Bretons !

Autres photos du Charbon (pas toujours terribles, je l'avoue)

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09 septembre 2005

Dingues et valdingues

L’alpiniste est-il un animal volant ? Le grimpeur sur un mur d’escalade, oui, incontestablement. Mais ça n’a pas toujours été comme ça. Livanos disait à peu près qu’il fallait faire à l’alpiniste la même recommandation qu’aux bibelots chinois : « Ne pas tomber ». D’avoir évoqué l’épisode contondant et miraculeux de Borderan m’a remis en mémoire d’autres situations pas moins « limites ». Voici par exemple un épisode qui s’est déroulé il y a 35 ans, aux débuts du club d’escalade du Lycée.

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Escalade lycéenne à Marlens. Date indéterminée (début des années 1970...)

On fonctionnait au rocher de Marlens, une petite falaise entre Ugine et Faverges au-dessus des bois. Pas très haute (25 à 35 m), mais bien raide et pas vraiment facile, plutôt éprouvante pour les bras. La voie la plus facile, dite « normale » (quelle idée !), était une petite vacherie avec ses 2 traversées sous des toits qui nécessitaient de se lancer sans mollir, avec la perspective chaque fois d’un joli pendule si les bras lâchaient.

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Rocher de Marlens : la première traversée de la voie "normale", avec moi dedans! On apprécie l'allure générale : knickers, bretelles, ceinture d'encordement, grosses chaussettes, chaussures (des bonnes : c'était des Terray-Saussois, super pour grattonner). C'est sûr qu'aujourd'hui mon costume a légèrement changé...!

En ce temps-là l’équipement était assez primitif : on grimpait en chaussures, sans baudrier, les plus chanceux ayant une simple ceinture d’encordement (idéal pour se faire mal aux reins !), tandis que les autres se contentaient de se nouer la corde autour de la taille – il suffisait de bien le serrer. En cas de chute, ça laissait quelques bleus…
Cet après-midi là, j’avais toute une bande de garçons plus ou moins costauds parmi lesquels Denis V…..t, au format plutôt fluet. [Notez en passant la remarquable absence de la gent féminine durant toutes ces périodes : l’alpinisme, c’était une affaire de mecs…. !] Ne pouvant m’occuper de tout le monde à la fois, j’avais organisé un mille-pattes dans la voie normale: j’étais passé devant en installant l’assurage, les autres n’avaient qu'à suivre en s’assurant mutuellement. Dans les traversées, ce n’était inconfortable que pour le dernier, chargé de faire le vide derrière lui, tandis que tous les autres étaient assurés à la fois par devant et par derrière. Du moins, en théorie…

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James Chevallier à Marlens. Ce devait être vers 1976 (?), tout à fait à ses débuts...

J’étais occupé avec d’autres en bas du rocher, laissant évoluer mon mille-pattes, quand j’ai entendu les sons habituellement associés à un pendule : placé au milieu de la cordée, Denis avait volé dans la dernière traversée et pendouillait, plaqué sur une dalle lisse à 25 m du sol. Il ne bougeait plus et j’entendait des paroles incompréhensibles. Je hélai le préposé à l’assurage, un costaud installé au sommet, m’étonnant de ce qu’il n’aidait pas Denis à s’en tirer en avalant sec la corde. Et c’est alors que j’entendis : « Impossible, il est passé au travers de son nœud ! »
Madonna ! Sans baudrier ni ceinture, Denis s’était encordé en faisant une boucle beaucoup trop lâche qui avait coulissé pendant le vol. Heureusement il avait eu un réflexe extraordinaire : il avait réussi à rattraper la boucle d’une main et c’est ainsi qu’il restait suspendu, sans appui sérieux pour l’autre main et pour les pieds. S’il lâchait prise, c’était fini !

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Vers la sortie de la voie "normale"... Pas bien commode pour jouer les filles de l'air, surtout d'une seule main !

J’avais peu de secondes pour réagir. Je lui crie de tenir bon, j’attrape une corde qui se trouvait là, je me rue vers le sommet (il y a un petit sentier coupé d’une échelle), j’arrive auprès de l’assureur, conscient de tenir une vie à la force de ses biceps. Par chance un autre élève est là, disponible. Je m’encorde en un tour de main, je lui confie le brin en lui demandant de m’assurer le plus sec possible, et je plonge dans la paroi (moi qui déteste les sports nautiques !). J’arrive près de Denis, qui est sur le point de tout lâcher et me regarde avec des yeux suppliants ; d’un bras je le ceinture de toutes mes forces en lui ordonnant de se pendre à mon cou, ce qu’il fait – non sans murmurer avec un humour bien venu : « c’est la première fois que je baise un prof ! » Et moi, qu’est-ce que je devrais dire !!! Puis, aidé par les biscotos des gars d’en haut, je me hisse au sommet avec mon précieux bagage.

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Guides de l'Oisans autrefois (à gauche, Henri Turc, "le Facteur"). Pas de casques, une ficelle en guise de corde, un vague noeud autour de la taille, pas même un mousqueton... Ces gens sont fous! Envoyez immédiatement la maréchaussée!

Il est clair que ce jour-là j’avais frisé la correctionnelle. Si ça s’était passé en 2005, j’aurais été mis en garde à vue, inculpé de mise en danger de la vie d’autrui et autres crimes ou délits, plus probablement une accusation de pédophilie. Et Sarkozy serait venu sur les lieux (ne jamais perdre de vue le petit Nicolas !). Pourtant, la seule vraie faute que je reconnais vraiment est de n’avoir pas vérifié l’encordement de chacun, et j’admets que c’était une faute gravissime.
J’en vois d’ici qui vont parler d’inconscience. C’est une notion toute contextuelle. Je crois me souvenir qu’après cet incident j’ai imposé le port d’une ceinture d’encordement. Pour autant, il n’est pas certain que le risque était diminué, puisque la sécurité était reportée sur un simple mousqueton. Et qu’est-ce qui résiste le mieux ? Un mousqueton, ou la corde elle-même ? Mais du moins il y avait l’impression d’une meilleure sécurité. C’est cela qui compte : l’impression. Vous croyez être en sécurité, donc vous êtes en sécurité. Mais vous verrez que dans 10 ans, avec les mêmes critères, vous serez glacés d’épouvante.

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Dans les cannelures du Roc des Boeufs (Bauges). Visiblement, tout a changé !

De nos jours, le matériel s’était amélioré de façon extraordinaire… et cela n’empêche pas la montagne d’être toujours aussi dangereuse. Hier, la terre a tremblé en Savoie (on a senti la secousse ici, à Bonvillard). Une jeune femme qui grimpait près de Chamonix a alors reçu des pierres sur la tête, et pourtant je suis sûr qu’elle grimpait en toute sécurité. C’est comme ça : la montagne EST dangereuse, c’est dans sa nature. C’est pourquoi les discours rassurants qui cherchent à faire croire que l’accumulation de matériels et de techniques réduit le risque à rien ou presque rien, ces discours sont fallacieux. Un pékin qui se balade dans une via ferrata avec le matos dernier-cri acheté la veille à Intersport risque sa peau, mais il ne le sait pas, et même il s’imagine qu’il ne la risque pas. C’est justement en cela qu’il est en danger, mille fois plus que l’anarchiste qui batifole à poil en terrain d’aventure sur le sommet d’en face, mais en sachant que ce terrain est dangereux et comment il doit s’y comporter.
La sécurité, ce n’est pas le matériel, ni les manuels, ni l’encadrement clé en mains (qu’arrive-t-il si c’est le guide qui prend la pavasse sur la tête ?). La sécurité, c’est la connaissance du milieu, la compréhension du terrain, la connaissance de soi et de ses limites, et surtout leur acceptation. Cela ne s’achète pas en magasin : ça s’appelle l’humilité devant la montagne, et la nécessité de l’apprentissage. Mais je crois l’avoir déjà dit. Décidément, je radote – ça doit être les effets de l’âge…

chaps
Portrait d'un homme d'expérience (1990)

Posté par chaps à 09:22 - Autour de la Meije - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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