Je m’aperçois que ça fait un moment que je n’ai pas parlé de la Meije. Ce n’est pas que je ne m’y sois pas intéressé dans les années 80-90 : simplement, je me suis contenté de refaire à plusieurs reprises mes voies préférées du versant des Etançons, la Pierre Allain et le couplé Bastion + Mayer-Dibona. Autant dire que je suis resté en-dehors de ce qui était en train de s’y passer : l’irruption des voies « modernes » ouvertes avec le secours du tamponnoir, en attendant l’intervention de la perceuse. Pas moins de 4 voies en 3 ans : l’Epinard hallucinogène en 84 (par Jean-Michel Cambon et Christian Feirrera), La Chevauchée des Vacheskirippes en 86 (par Etienne Fine et Olivier Laborie), Le Dossier du Fauteuil la même année (par J.-M. Cambon et Serge Ravel), et l’Horreur du Bide en 87 (par les mêmes).
Comme j’étais moi-même en train d’utiliser les mêmes méthodes au Pertuis et dans les Bauges, je n’avais pas de raison majeure de me formaliser. Je dois pourtant reconnaître que l’apparition de l’Épinard, tout contre le Bastion Central, m’avait vaguement agacé, comme si on me chipait une partie de « mon » territoire. C’était peut-être aussi à cause du côté « affreux Jojo » qu’affectait Jean-Michel. Il jouait avec délectation de son côté provocateur et iconoclaste, donnant à penser qu’il voulait dévaloriser tout ce qui s’était passé auparavant. Le militant trotskyste s’affichait derrière des noms de voies comme « Le piolet assassin » (celui qu’on a retrouvé dans la cervelle de Léon T.), « Pilier Rouge », d’abord hebdo(madaire) puis quotidien, ou – franchement de très, très mauvais goût – « Action directe ».

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Jean-Michel - une personnalité chaleureuse, explosive, à la fois généreuse et excessive

Il sera instructif et amusant de se livrer à une étude comparative de ses topos successifs à partir de 1988. On y trouvera 4 étapes contrastées, et pas seulement du fait de l’inflation du volume. Celui qui faisait semblant en 88 de n’être intéressé que par les aspects techniques de l’escalade (au point par exemple de négliger de noter l’altitude des sommets ou le type de rocher rencontré…), s’est mué peu à peu en un archiviste presque maniaque, caressant les notables dans le sens du poil dans un discours remarquablement légitimiste (même si le style reste largement impertinent). Un beau sujet d’étude pour quelque mémoire universitaire – avis aux amateurs !

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JMC avec Pierre Allain (à La Bérarde, en 1997)

Il y avait d’autres aspects qui me titillaient  (et me titillent encore). Ainsi, il y avait clairement la volonté de rééquiper les grandes classiques du massif selon les nouvelles normes, avec un début de passage à l’acte. Ça a donné des résultats parfois pitoyables, notamment dans les secteurs situés en-dehors du Parc des Écrins comme le cirque du Soreiller. Le pire a été le saccage de la fissure Madier dans la face sud de la Dibona. Le coupable n’est autre que Jean-Michel Cambon. Je dois préciser ici que Jean-Michel est pour moi un ami. Nous avons fait ensemble plusieurs ouvertures, le plus souvent dans un parfait accord, parfois en nous chamaillant (très rarement). Nos relations sont aussi franches qu’amicales, ce qui veut dire que nous avons des terrains d’affrontement. Il sait que je ne peux pas lui pardonner le coup de la Madier, mais ce n’est pas pour autant que nous allons cesser d’être des amis. Je n'oublie pas à quel point il m'a aidé à retrouver le chemin de la montagne après ma première opération. Fin de parenthèse.

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Une des (sympathiques) marottes de JMC : ouvrir le long des cascades. Ici, dans Lapis-Lazuli, à la Pisse

Donc c’est JMC qui a commis le délit, s’acharnant à extraire de la fissure un beau feuillet qui y était coincé depuis l’éternité et ne demandait qu’à y rester. C’est lui qui donnait au passage son côté sensible, aérien, subtil. Il bougeait légèrement, mais il ne serait jamais sorti de lui-même si JM ne lui avait pas appliqué cette énergie barbare et vindicative dont il est parfois capable. Tout ça parce qu’il s’imaginait assurer la sécurité des générations futures ! Voilà bien un travers psychologique grave des équipeurs modernes, qui se prennent pour des bienfaiteurs de l’humanité. Faire tomber un bloc évidemment en déséquilibre, soit ; mais vouloir « sécuriser » une longueur ou une voie entière relève d’une sorte de sarkozysme alpin d’autant plus absurde qu’il est sans issue, puisque les montagnes sont vouées à l’autodestruction !

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Dans le Soreiller. A gauche, face E de la Dibona. A droite, avec Yves Ghesquiers, dans la Tour Rouge de l'Orientale.

Résultat : JM a transformé le beau, l’élégant 6a d’Andéol Madier de Champvermeil (un 6a historique, millésimé 1937) en une abominable renfougne sans grâce et sans âme, où l’on se vautre avec des gémissements de damné. Et ajoutez à cela que l’équipement a été fait en dépit du bon sens. Zéro ! Or, à l’époque ces zozos étaient bien décidés à récidiver ailleurs. Ainsi, j’ai reçu un jour un coup de téléphone d’un dénommé Baltardive, qui m’a annoncé d’une voix sépulcrale que la FFME envisageait de rééquiper la voie des Savoyards. J’ai mis mon veto et envoyé le cavernicole étudier la possibilité de goujonner les enfers.

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JMC en action. A gauche, à Ailefroide (Voyage en Cathiminie). A droite, démarrage de l'Horreur du Bide: un mouvement pas fait pour les porteurs de prothèses!

Heureusement ces velléités n’ont pas duré très longtemps, et il y a eu l’intervention du Parc qui a mis le holà avec sa Convention sur l’équipement des voies. C’est bizarre : je suis en train de dire que cette intervention a été utile, et pourtant sur le coup je l’ai trouvée haïssable car elle était le signe d’une humiliante défaite. Jusque-là, la règle appliquée à l’alpinisme de découverte était la liberté d’action la plus totale. Donc, il n'y avait pas de règles, sauf un code implicite entre alpinistes, hors de portée des institutions "civiles". Il n’y avait sans doute pas beaucoup d’autres activités où on jouissait à ce point d’une liberté illimitée (et bienheureux d’agir dans ce pays béni qui est le nôtre !). L’intervention d’une réglementation, même consentie, était la manifestation d’une reculade irrémédiable, une soviétisation lamentable de la montagne, et aussi le signe de cette impuissance des alpinistes à se mettre d’accord entre eux sur un certain nombre de critères. En cela, ils ont été et restent des irresponsables au comportement infantile.
  Une autre chose que je n’ai pas aimée, c’est de voir fabriquer des voies équipées depuis le haut, ce qui a été le cas pour les Vachekirippes (quel nom idiot !) et probablement en partie pour l’Horreur du Bide… Là, c’est toute une philosophie qui est partie en miettes. Je pense que si on a le droit d’utiliser des moyens d’assurage adéquats (le spit en est un), une voie ne peut exister qu’ouverte depuis le bas en jouant le jeu avec la structure de la paroi. Passe encore de faire a posteriori de légères rectifications, mais pas ce travail de maçons qui consiste à bricoler à partir d’un échafaudage. De même, je n’ai pas aimé la systématisation des descentes en rappel dans les grandes parois car c’est aussi un facteur majeur de dévalorisation. À la Meije, l’aménagement des Vachekirippes a impliqué la création d’une ligne de rappels qui ne démarre pas du sommet, mais d’une épaule située 150 mètres plus bas. Du coup les cordées sont invitées à se dispenser de cette partie terminale, abusivement qualifiée de « facile » avec comme sous-entendu que facile = sans intérêt. C’est attribuer aux parois une « utilité » qui consisterait à être exclusivement pourvoyeuses de ≥6a, et rien d’autre. Cela, c’est la marque d’un inquiétant rétrécissement mental. Heureusement que tous les grimpeurs actuels ne raisonnent pas comme ça: de grandes et belles voies engagées ont été récemment ouvertes, par exemple à l’Ailefroide, et leurs auteurs n’ont pas considéré qu’on pouvait redescendre autrement que par des voies « normales ». Ajoutons que dans le cas de la Meije, la partie terminale de la Pierre Allain n’est pas facile du tout ! Et pourtant, elle est cotée en III sur le premier topo de JMC (celui de 1988). L’explication est simple : il ne l’a jamais parcourue ! Le dernier topo y met du IV, c’est déjà mieux. On trouve pourtant à 2 longueurs du sommet une fissure qui supporterait d’être promue au V…

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Bien entendu, il y a des voies où la descente en rappels s'impose (ici, retour de "Voyage en Cathiminie").

Enfin, je trouve dommage de multiplier les voies au point de les voir s’entrelacer ou se recouper, rendant les parois illisibles. Le pire a été largement dépassé dans la face sud de la Dibona. Certains ouvreurs se sont ridiculisés dans ce genre de pratique (je pense par exemple à une paire d’Helvètes). Ça, c’est un des plus gros problèmes de Jean-Michel : ne pas savoir s’arrêter. Résultat : après avoir découvert un cheminement génial, il se croit obligé d’en faire un deuxième tout près, pas le même, mais presque le même. L’ennui, c’est que le génie en profite pour ficher le camp ! Il y a aussi le problème de la coexistence avec les voies anciennes, surtout celles qui ont une dimension historique. Ainsi, les Vachekirippes touchent à plusieurs reprises la Pierre Allain. Cela pose une question de principe : quel regard pose-t-on sur une muraille ? Est-ce simplement une surface prosaïque, comme un mur en béton ou une palissade de planches, ou bien une architecture structurée et complexe ? Dans le premier cas on peut effectivement faire et défaire, comme sur une structure artificielle (une SAE). Mais enfin, il y a une différence entre la face sud de la Meije et la patinoire d’Albertville ! En montagne, on se doit de respecter les données de l’architecture, il doit y avoir une interaction entre le grimpeur et la paroi en-dehors de toute posture impérialiste.

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"La dernière tentation d'un été trop court", aux Gillardes. Ouf, que c'est raide! Une belle voie dure et engagée.

Il est curieux aussi de constater que la conception utilitariste débouche assez souvent sur des voies inachevées. De même que les Vachekirippes ne vont pas au sommet de la Meije (mais quel intérêt, puisque ce n’est pas du 6 ?), de même l’Épinard ne va pas jusqu’à la Bande de Neige : c’est JM lui-même qui m’a dit n’avoir jamais parcouru les deux dernières longueurs, par fatigue et par paresse. Lui et Serge Ravel se sont contentés de supposer qu’on pouvait sortir par le proche Bastion… Même chose plus tard pour « Les grimpeurs se cachent pour ouvrir ».

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Concours de sauterelles... A gauche, Franck Lafon (au Sapey); à droite, Joël Pollet (au Lauzet). Les longues guibolles, c'est quand même bien pratique!

Il m’a fallu un certain temps pour faire le tri dans tout ça. J’ai quand même fini par faire les Vachekirippes (en 1990, avec Franck Lafon), en finissant jusqu’au sommet. Juste au-dessus du Fauteuil il y a une longueur mal foutue, illogique, dont la seule raison d’être est de chercher la difficulté pour la difficulté. C’est le genre de passage qu’on ne ferait jamais si on ouvrait en tête, et du reste il peut s’éviter en faisant un détour par la Pierre Allain ! Après cela, jusqu’au niveau du Glacier Carré, il y a toute une section qui n’est vraiment pas mal, finissant dans des dalles que Fourastier et Le Breton avaient déjà parcourues en 1935. Au-dessus, en revanche, le cheminement est erratique. Il vaut mille fois mieux suivre la Pierre Allain avec sa variante « directissime ». Au total, la Meije ne se porterait pas plus mal si une bonne partie de cet équipement disparaissait au bénéfice des deux voies qui l’encadrent : la Pierre Allain (eu égard à sa dimension historique) et le Dossier du Fauteuil (dont le cheminement est cohérent et qui propose une escalade engagée).

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Avec Franck dans la traversée de la Meije (descente du Grand Pic sur la Brèche Zsigmondy). Tiens, j'avais encore ma pipe...

Cette ascension des Vacheskirippes en 90 est la dernière que j’ai pu faire à la Meije avant de me transformer en "bioman". J’avais eu un très grave accident en août 1983, avec une bien vilaine fracture à la colonne vertébrale. Je m’en était remis peu à peu, avec bien du mal, mais j’avais quand même pu faire repartir la machine. Un an après l’accident, jour pour jour, je faisais la Directe américaine au Dru, avec sortie au sommet par la voie de 1952. C’était ma revanche !

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A gauche, automne 1983: aïe, aïe, aïe!!! A droite, août 84: dans la Directe américaine. Petit sac et grosse envie. Mieux! 

J’ai cru pendant quelques années que ma blessure n’aurait pas de trop graves séquelles. Je faisais à nouveau des grandes voies, je recommençais à ouvrir aussi bien dans les Préalpes que dans des grandes faces. Fin 84, je fis aux rochers de Borderan une voie consacrée à ma vertèbre explosée (D XII), et en 1988-89 ce fut « Bataille nivale » dans la face ouest de la Pointe orientale de l’Épéna. Une ouverture difficile, en plusieurs séances, avec Joël Pollet et Franck Lafon, compliquée par le mauvais comportement des plaques de neige qui stagnaient alors dans le haut de la face et dirigeaient sur nous de véritables avalanches (d’où le nom de la voie). Cette voie est imparfaite : depuis, James Merel et ses complices ont fait beaucoup mieux avec Zélix, située un peu plus à gauche et moins exposée aux coulées de neige (d’autant plus que les fameux névés ne persistent plus guère en été). Néanmoins je suis content d’avoir été un peu le défricheur de cette nouvelle jeunesse de l’Épéna, qui était à l’époque totalement ignorée et délaissée.

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La Pointe occidentale de l'Epéna (photo James Merel). La face ouest est éclairée. On voit bien ses 3 piliers : celui des Suisses à gauche, celui de Girad et Pujos au centre, celui de Collaer-Challéat-Ramouillet-Guéry à droite. "Bataille nivale" et "Zélix" se déroulent dans les grandes dalles comprises entre le pilier des Suisses et la Girard-Pujos.
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Dans les dalles de l'Epéna. Pas raide, mais....! Ici, j'ai un peu triché: cette photo est prise dans "Zélix" (avec 2 prothèses...)

Le seul problème était que je commençais à ressentir des douleurs de plus en plus profondes à la hanche gauche. Après mon accident de 83, j’avais été soigné en dépit du bon sens (je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard). Après 90 jours de plâtre, le chirurgien m’avait libéré sans même faire une radio de contrôle, en me disant seulement : « Vous allez avoir mal pendant deux ans ». En fait j’avais le bassin complètement de travers, et on ne s’en était même pas aperçu ! Du coup je me détruisais consciencieusement les hanches. En 90, malgré la douleur, j’avais quand même fait le mont Blanc par l’Innominata, ou le Cervin, en plus de la Meije. Mais la chirurgie m’attendait au tournant : en février 91, je fis un soleil à skis sans que les fixations se déclenchent. Je sentis une douleur horrible, comme si ma hanche gauche faisait un tour complet dans le bassin. Un mois plus tard, je ne pouvais plus me tenir debout – je n’avais plus qu’à me faire poser une prothèse. Avant de m’endormir, l’anesthésiste, qui était originaire de La Grave, me parla du couloir en Z à la Meije. Je pris ça pour de la compassion. Le plus marrant, c’est que cette prothèse a réellement fait le Z six ans plus tard et tout récemment le Pic des Posets (sans parler du reste). Finalement, ce n’était pas seulement de la compassion…

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Rodage de prothèse de hanche au Contrefort des Bans ("Pas d'asile pour Pazuzu"). Merci Jean-Michel !