Après le vide-grenier, changement d’étage : direction le cloître, ou le chœur. Qu’on se rassure : le mécréant convaincu que je suis n’a aucune intention de prosélytisme, mais mon cheminement m’amène à évoquer la dimension mystique de la Meije. Car il semble qu’elle a, plus que bien d’autres, le don de susciter les élans religieux. Normal, direz-vous, pour une montagne dont un des sommets s’appelle le Doigt de Dieu. Quant à son iconographie, elle fait une bonne place aux premiers plans d’églises, de chapelles ou de croix, pour peu que la Belle soit vue depuis La Grave – manière d’établir une sorte de relation (sur)naturelle entre ici-bas et là-haut.

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Pour le peintre Foujita, en 1913, le sujet n'est pas la Meije, mais l'oratoire ND des Portes.

En plus, cette relation attend l’alpiniste au sommet, sous la forme d’une statuette en if que certains prennent pour le Père Noël ou pour un nain de jardin, mais qui est en réalité une effigie de la Vierge. Elle est là depuis 1996, héritière d’une lignée qui remonte à 1935-36 et qui a vu plusieurs versions successives défier les tempêtes et les sarcasmes. Il est amusant de noter que la première (en duralumin) avait été montée là-haut pendant le Front Populaire, alors que s’activaient entre face sud et face nord des gens comme les frères Vernet ou les frères Leininger, avec Pierre Allain, connus pour être des « Rouges ». Je ne sais pas s’il faut y voir une guerre des symboles, mais la coïncidence des dates est pour le moins rigolote…

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Cette eau-forte de Joanny Drevet est un tiré à part d'une série composée pour illustrer un livre de Pierre Scize, "En altitude" (Didier & Richard, 1930). Il en existe une version non illustrée avec un autre titre, "Gens des cimes" (même éditeur).

Tiens, cet été 36 est également celui où Albert Tobey a fait sa première traversée de la Meije, avec son copain Louis Berger. Et qu’écrit-il à son retour, à l’intention de sa fiancée Aline ? Ce petit poème :

" Choisis ton idéal par la montagne.
Viens, amie, jouons notre vie aux sommets des grands pics,
en silence, à la pointe du monde,ignorant du vertige et de la peur.
S’élevant de tout ce qui est laid, de tout ce qui est bas,
s’élançant vers l’infini, vers l’idéal,
vers ce qui échappe à notre compréhension… (vers Dieu)."

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Loulou Berger, photographié par Albert Tobey

Ce genre d’inspiration n’est pas exceptionnel. Dans la très abondante littérature consacrée à la Meije (que j’ai l’ambition de présenter peu à peu !), on trouvera ce genre de démarche notamment dans les bouquins de Georges Sonnier, même si c’est de façon moins explicite que suggérée. On en a un bon exemple dans Où règne la lumière, où il trouve le moyen de parler de la Meije… pour ne pas en parler [Sonnier.pdf]. Rien de caché en revanche dans cet Hymne d’Emile Escallier, Les trois sommets de mon pays, où la Meije est carrément comparée… au Sinaï (avec qui dans le rôle de Moïse ?) [Escallier.pdf].

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Il fallait bien que quelque musicien s’en mêle. Je me suis amusé à chercher s’il en existait dont on pouvait dire qu’à coup sûr une de leurs compositions aurait pu être inspirée par la Meije. Je n’ai rien trouvé du côté de notre Dauphinois national, Hector Berlioz, mais je n’en suis pas très étonné: c’est un Dauphinois de l’avant-pays, originaire de La Côte-St-André, et je ne pense pas que la Romanche l’ait beaucoup intéressé. C’est tout juste si on peut trouver à l’acte V de la Damnation de Faust cette «Invocation à la nature» d’inspiration typiquement romantique, où la montagne apparaît sous les poncifs des roches qui croulent et des cavernes – bref, de sublimes horreurs ! Rien à voir avec le Ciel. D’ailleurs, Faust c’est plutôt les enfers…! [Berlioz.jpg]
Au final, il faudra se contenter d’une hypothèse et d’une certitude. L’hypothèse, c’est Vincent d’Indy, un néo-classique qui a vécu de 1851 à 1931. Il est connu pour avoir fondé une école musicale, la Schola Cantorum, et pour avoir composé une Symphonie sur un thème montagnard qu’on appelle quelquefois Symphonie cévenole. C’était aussi un traditionaliste et même un parfait réactionnaire, catholique fervent et antisémite déclaré (il a dû frétiller à l’époque de l’Affaire Dreyfus) – il a trouvé le moyen d’écrire après la guerre de 14-18 un opéra antisémite, La légende de St-Christophe

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Qu’est-ce que ce zozo vient faire ici ? Il se trouve qu’il a passé une bonne partie de sa vie dans le superbe château familial qui se trouve sur les plateaux du Vivarais, à environ 16 km à l’ouest de Valence, le château des Faugs (sur la commune de Boffres). C’est là qu’il a composé sa symphonie « cévenole ». Or, il se disait lui-même inspiré par le spectacle des montagnes. A ses visiteurs il expliquait : « Le soleil paraît là, derrière cette montagne que vous voyez en face ». En face, c’est-à-dire vers les Alpes, avec le Vercors au premier plan. Et vous savez quoi ? Le château des Faugs est exactement à la latitude de la Barre des Ecrins, donc quasiment celle de la Meije. Cela veut dire que Vincent d’Indy pouvait voir le soleil surgir de derrière ces montagnes, et y puiser ses impulsions mystico-musicales. Reste à vérifier si les Faugs sont placés suffisamment haut pour que la Meije leur fasse coucou par-dessus le Vercors. Si oui, j’ai gagné ; si non, damned ! encore un coup de Faust !!!
Là où je suis sûr de mon coup, c’est avec Olivier Messiaen. Cet autre Dauphinois est un contemporain (1908-1992). Chaque année, La Grave organise un festival Messiaen, ce qui prouve en passant que La Grave ce n’est pas seulement un téléphérique et un Derby. Ce n’est pas par hasard : Messiaen en avait fait sa seconde patrie, et plusieurs de ses œuvres ont été directement inspirées par les montagnes, les glaciers et la Meije.

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Pour plus de précision, lisez ce texte de présentation du festival qui en dit plus que ce que j’aurais pu faire. Je précise que Messiaen n’est pas un auteur « facile », et que si vous êtes plutôt du genre disco ou techno vous avez peu de chances d’être séduit par sa musique. Personnellement, je ne suis que moyennement amateur, mais je reconnais y trouver des sonorités et des harmonies qui me causent… Je laisse le texte de côté, parce que pour un mystique, c’est un mystique!
Je ne reparlerai pas de La Solitude de l'Aigle [Couv1.jpg], puisque je l’ai signalé dans un précédent sujet, mais il rentre évidemment dans ce thème. Sauf que cette fois on est loin de l’inspiration chrétienne d’Escallier ou de Messiaen, pour s’orienter vers le bouddhisme. Je sais, le bouddhisme n’est absolument pas une religion dans la réalité, mais il y a par ici beaucoup de gens qui croient que c’en est une, tout ça parce qu’ils ne considèrent que le lamaïsme tibétain, qui est au bouddhisme véritable ce que le Canada dry est au whisky. Du moins ces braves gens ne font de mal à personne, et puis « tout le monde peut se tromper », comme disait le hérisson en descendant d’une brosse à cheveux…

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"Les adorateurs de la Meije". Ce curieux dessin d'Emile Guigues (entre 1880 et 1890) représente une procession de pélerins venus de l'univers tout entier. Quand le mysticisme se fait panthéiste...

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Puisqu'on est dans les allégories...  Cette peinture d'Ernest Hareux représente "l'Exaltation de l'abbé Guétal", lequel est représenté trônant sur le Doigt de Dieu (je connais un homme d'église dont le rêve était de lire son bréviaire au sommet du Père Eternel de la Brenva...). Guétal, mort en 1896, fut un excellent peintre de montagne ; il avait été l'élève d'Hareux.