La montagne c'est pointu

Les élucubrations du Chaps

31 décembre 2005

Hips ...!

voeux

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29 décembre 2005

Nom d'une Meije !

Saviez-vous qu'il y a en France un certain nombre de personnes portant le prénom "Meije" ? Selon l'INSEE, il n'y en aurait que 10, rien que des filles, nées en 1995 (3), 1998 (également 3) et 2002 (4). Je ne suis pas certain que cette statistique soit totalement fiable, et d'ailleurs ce pourrait être entre nous un intéressant et plaisant sujet d'enquête : que toutes les Meije (avec ou sans prénom composé) se fassent connaître, nous ferons ensemble un beau banquet quand les beaux jours seront revenus ! Et en plus, c'est un sacré beau prénom...
Du reste, la statistique de l'INSEE ne remonte que jusqu' à 1940. Va savoir ce qui s'est passé avant ! Seul chose certaine, ça ne risquait pas d'arriver 200 ans en arrière puisqu'à cette époque le mot n'existait pas. Du côté de La Bérarde, on l'appelait le Bec des Peignes, sans doute en complément du Râteau voisin. Cette appellation rurale se justifiait évidemment par la silhouette des arêtes. C'est du côté de La Grave qu'on a commencé à un certain moment à l'appeler "Aiguille du Midi", tout simplement parce que le soleil vient sur le Grand Pic à 12 heures: c'est la fonction du sommet-horloge. Et le mot "Meije" vient du mot patois qui signifie "Midi". On devrait en fait écrire Meidje, ou Medje (ou Medge), mais un ingénieur topographe a dû passer par là qui a fait trébucher le "d". Et quand je pense que le copain avec qui j'ai fait ma première Meije s'appelait "Metge" ! Je l'avais déjà dit ici, mais ça me plaît de le redire (Michel, si tu me lis...!).

carte_bourcet

Fragment de la carte de Pierre de Bourcet (1754), ingénieur topographe de Louis XV, représentant le massif de la Meije ("Aiguille du Midy") avec une assez bonne représentation du réseau des vallées... si on fait l'impasse sur l'erreur commise sur le vallon des Etançons, ici baptisé "Chateleret". Le travail cartographique avait été mené par Jean Villaret.

Où voulais-je en venir ? A ceci: puisque j'ai entrepris de réfléchir à haute voix sur les représentations de la Meije, je me suis dit qu'il était utile de faire un détour par l'époque où elle n'était qu'une donnée parmi d'autres du décor, si banale qu'on n'éprouvait guère le besoin de la qualifier de façon particulière. Et cela nous ramène à peine 200 ans en arrière. Ce qui veut dire que l'intégration des montagnes dans le champ de l'imagination est un phénomène strictement moderne. C'est peu à peu qu'elle est sortie de l'ombre pour se forger une identité. La première représentation connue est celle-ci:

elie_de_beaumont

Ce dessin est de la main d'un certain Dausse. Il figure dans un ouvrage de Léonce Elie de Beaumont publié en 1834 sous le titre "Faits pour servir à l'histoire des montagnes de l'Oisans". Selon les critères modernes, on pourrait classer de Beaumont comme "géophysicien", mais il est vrai que ses théories sur la tectonique de l'Oisans paraissent aujourd'hui très farfelues. Il n'empêche: ce savant est le premier à avoir tenté de comprendre le pourquoi de la formation des montagnes, et de plus ses écrits débordent d'un enthousiasme contagieux pour son sujet [Lire Extrait_Beaumont.pdf]. A propos de ce croquis, il écrit:

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De fait, l'arête E des Ecrins apparaît derrière la Brèche de la Meije. C'est la première fois, me semble-t-il que le nom "Meidje" figure ainsi dans un texte. Restera à procéder à une identification un peu plus poussée: on n'est pas sortis de l'auberge!
Un peu plus tard, en 1839, a été imprimé à Grenoble un bel ouvrage en 4 tomes, l'Album du Dauphiné. Comme c'est l'époque des cadeaux, j'ai numérisé le chapitre consacré à l'Oisans et je vous recommande de le lire [Cassien.pdf]. Pas seulement parceque c'est très joliment écrit. Mais surtout parce que ce texte est extrêmement riche en informations multiples. Voyez par exemple le passage consacré aux mines du Grand Clot, près de La Grave. Je ne sais pas si vous êtes un habitué des via ferrata, mais si vous allez faire celle qui circule dans cet ancien site minier, vous ne pourrez plus la considérer de la même façon. Et du reste, vous verrez que d'une certaine manière l'actuelle via ferrata n'est qu'un réaménagement de l'ancienne.

L'album de Cassien était illustré par un certain nombre de dessins que j'ai mis à part dans un album d'un autre type, pas prévu évidemment par Cassien et Debelle, mais dont le format est considérablement plus petit. J'en extrais quand même cette vision de La Grave, car elle est révélatrice du fait qu'en 1839 le souci d'une représentation exacte et détaillée des montagnes est encore bien peu présent. Dès lors, comment pourrait-il venir à quiconque l'idée d'aller voir tout là-haut? Pour que l'alpinisme puisse naître, il fallait vraiment que ces ombres un peu floues s'incarnent d'une façon ou d'une autre...

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28 décembre 2005

Ca vient !

Déjà une semaine sans nouveau message, bigre ! C'est que je me suis laissé accaparer par d'autres travaux : je bosse sur un projet de musée des glaciers à Champagny-en-Vanoise, et la documentation sur la Vanoise, c'est aussi casse-tête que sa géologie. C'est pas peu dire ! Je ne perds pas de vue pour autant mon petit bavardage et j'arrive. J'ARRIVE ! En guise de carte postale, je vous poste une image de mon village. Ma maison, c'est celle qui est un peu isolée au milieu de la photo, un peu en avant. 750 mètres d'altitude, Bauges devant, Grand Arc derrière... [Bonvillard.jpg]

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19 décembre 2005

Pierre Noël

Avec une légère avance sur le calendrier, je vous propose en cadeau un texte de ma fille Claire [Mon_pere.pdf]. Il vient de paraître dans le dernier numéro de la revue annuelle du Groupe de Haute Montagne, Cimes, qui vient de sortir et dont je suis le rédac'chef (trompettes, svp !). Il avait été décidé qu'une bonne partie de ce numéro serait rédigé par des femmes (le GHM donnant la parole aux femmes : qui l'eût cru autrefois ?), et je voulais qu'y figurent des sujets très divers, loin des discours stéréotypés sur "l'alpinisme au féminin". Claire se trouvait au Japon à cette époque. Nous bavardions tous les jours par le truchement d'Internet, et j'ai eu l'idée, comme ça, de lui demander si ça lui plairait de faire un texte pour Cimes. Elle a dit oui, et peu après j'ai reçu ce texte que j'ai beaucoup aimé. C'est elle qui a choisi le titre, qui est bien sûr gentiment ironique. Sur la revue les photos sont en niveaux de gris, mais là, pour l'occasion, je les ai remises en couleurs.
fuji_carte_virtuelle
Le texte de Claire se termine sur une allusion au Mont Fuji (au Japon on dit Fuji San). Nous n'avons pas eu l'occasion d'y aller ensemble, mais ça ne m'aurait vraiment pas déplu. J'ai eu l'occasion de le voir il y a deux ans depuis un hublot d'avion. C'était début mars, la montagne avait donc ses fringues de fin d'hiver...
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La baie qu'on aperçoit en avant du Fuji est la baie de Suruga, bordée à droite par la presqu'île d'Izu - c'est à l'ouest de Tokyo. Cette photo n'est pas fabuleuse, mais je suis content de l'avoir faite. Si vous voulez voir des images plus réussies, il y en a des pas mal sur ce site. Ce survol inaugurait un voyage de retour absolument fabuleux, car nous avons traversé la totalité de la Sibérie et de la Russie d'Europe en plein midi, par grand beau temps. J'ai passé douze heures le nez collé au hublot, pendant que le reste de l'avion dormait avec ardeur. Malheureusement j'étais presque à sec de pellicule et je n'ai pu faire que quelques rares photos. Un argument de plus en faveur du numérique ! Je vous ai mis quelques images sur album (Sibérie).
Ce qui est fascinant avec ces grandes sihouettes de volcans enneigés, c'est qu'elles ont une force de suggestion vraiment particulière. La vision du Fuji m'avait fait penser à celle de l'Osorno près de Puerto Montt, au  Chili:
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L'Osorno (au premier plan) ne fait "que" 2652 m, mais quelle grâce !  En arrière se montre le Tronador (3491 m), qui est le géant de l'Araucanie. Ce jour-là était un jour de chance, car quelques heures auparavant j'avais également pu photographier ceci:
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C'est tout simplement l'Aconcagua, point culminant du continent américain (6959 m), dont on voit la célèbre face sud. Au loin se dresse le Mercedario (6770 m), quatrième sommet des Andes. Comme le Fuji, ce sont d'anciens volcans assoupis (existe-t-il des volcans éteints ?). Ce sommeil est leur seul point faible, puisqu'il nous prive d'un spectacle comme celui que donne ici le Klyuchevskaïa, au Kamtchatka :
klyuchevskaya1

Pas mal, pas mal... En regardant ces images, j'ai une bouffée de nostalgie en me disant que je n'ai guère de chances de pouvoir escalader toutes ces belles choses - ce n'est pourtant pas l'envie qui manque ! Reste la solution de tous les hivers, le feuilletage des topos...

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...à moins de disposer de l'équivalent de la madeleine de Proust, en l'occurence le Fuji Yama en personne sur votre table !
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Et si vous voulez la recette, voici l'adresse. Bon appétit !

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13 décembre 2005

Café littéraire

Autant le dire tout de suite : ce ne sera pas le sujet le plus hilarant de l’année. En farfouillant comme j’ai pu, j’ai trouvé onze œuvres de fiction où l’on peut considérer que la Meije joue un rôle important. Plus précisément : deux nouvelles et neuf romans. Ce n’est pas énorme, mais ce n’est pas si mal – reste à savoir si j’ai bien fait le tour (il faudra que je pose la question à l’incontournable et incollable Jacques Perret – Jacques, si tu me lis… !). Ce qui apparaît tout de suite, c’est que cette production n’appartient pas au genre « léger », à une exception près, qui concerne d’ailleurs l’œuvre la plus mineure du lot : la nouvelle « à peine paradoxale » de Paul Guiton, La première ascension de la Meije le 31 août 1929, parue dans La Vie alpine de cette même année. Une petite bouffonnerie illustrée par des dessins de Samivel que je vous propose ici [Guiton2.pdf].

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Cette gravure anglaise évoque le rapatriement des  corps de Payerne et Thorant, premières victimes de la voie normale de la Meije en 1897

Si le reste est plutôt du genre « sérieux », il faut quand même noter qu’aucun titre ne verse dans la littérature morbide du style « Sang sur la neige » qu’a pu inspirer un sommet comme l’Eiger. On échappe également (de justesse !) aux possibles polémiques qu’aurait pu inspirer la présence d’un auteur comme Saint-Loup, s’il ne s’était avisé de situer son roman Face Nord dans le tout proche Pic Gaspard. C’est que je n’aurais pu m’empêcher de rappeler que ce bonhomme, de son vrai nom Marc Augier, avait revêtu pendant la guerre l’uniforme des Waffen SS, après son engagement dans la LVF (Face Nord a été écrit au Tyrol en 1942, chez Leni Riefenstahl). Saint-Loup est le pseudo qu’il a adopté après la guerre pour se refaire une virginité, sans rien renier le moins du monde de ses positions nazies. Après quelques années d’exil en Amérique latine, d’où il a ramené le livre Monts Pacifique, il a réussi à trouver une place de choix dans la plupart des bibliothèques alpines. Il paraît même qu’il a failli obtenir le Prix Goncourt… Comme Céline et quelques autres crapules, il a donc profité de cette forme d’amnistie illimitée que confèrent l’amnésie et la fascination de la bonne écriture. Il n’empêche qu’un salaud de talent reste un salaud, et je pousse un « ouf » de soulagement en constatant qu’en mettant le Gaspard hors du coup, j’échappe à ce genre de rencontre.

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 Avec la Meije, on s’installe dans la veine du roman psychologique, déclinée sous des modes variés. Ainsi, la Meije aurait le pouvoir de révéler les secrets et les profondeurs de l’âme humaine. Elle sera objet de passion, de séduction, de transcendance ou même de rédemption – la Grande Difficile serait-elle aussi la Grande Médiatrice ? J’ai repéré 10 titres échelonnés de 1926 à 2003, dont un seul paru entre les deux guerres, et cinq dans les dix dernières années. On notera aussi que quatre d’entre eux viennent de bénéficier de rééditions très récentes, comme s’il y avait un retour en grâce de ce genre de littérature. C’est au fond un signe encourageant, en un temps où Gutenberg est trop souvent voué au Purgatoire. Les voici donc dans leur ordre d’apparition.

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La Grave vue depuis la face nord de la Meije. Cette relation est la "variable d'ajustement" de la majorité des ouvrages évoqués ici...

1926 : ingénieur des télécommunications (il est d’ailleurs l’inventeur de ce terme), fraîchement élu à l’Académie Française (1923, sonnez trompettes !), Edouard Estaunié publie un recueil de nouvelles intitulé Le silence dans la campagne. Quel rapport avec la montagne, demanderez-vous ? De fait, il faut farfouiller dans l’ouvrage pour dégotter Le cas de Jean Bunant. 

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Et là, surprise : notre homme en habit vert y décrit avec une grande subtilité le processus d’envoûtement que la Meije exerce sur un personnage (Jean Bunant), a priori pas du tout prédestiné pour s’abandonner à une maîtresse de roc. Il aurait d’ailleurs mieux fait de s’abstenir, puisque l’histoire se termine mal, avec une rupture d’anévrisme dans les Enfetchores ! Pour que ce récit soit convaincant, il fallait qu’Estaunié ait pu sentir et comprendre ce pouvoir mystérieux qui peut émaner d’un simple objet de roc et de glace, et il y est parvenu. Voilà de quoi justifier une manifestation d’estime pour un écrivain de second ordre, que son statut d’Immortel n’a pas empêché de s’enfoncer dans les eaux sombres de l’oubli (comme tant d’autres…).

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Le glacier de la Meije et les Enfetchores, vus d'en haut

1946 : en sortant Accident à la Meije, Etienne Bruhl inaugure le genre du polar alpin (qui sera illustré en 1965 par Meurtre au sommet de José Giovanni). Cette fois, on a affaire à un « vrai » alpiniste, qui connaît la Meije comme sa poche alors qu’Estaunié n’y était sans doute jamais monté. Bruhl a appartenu à la génération des pionniers de l’alpinisme aventureux de l’entre-deux-guerres comme Dalloz, Lagarde ou Ségogne (il était entré au GHM en 1923). Il s’est fait remarquer en 1936 en soutenant une polémique énergique contre Lucien Devies, quand celui-ci préconisait l’introduction de l’échelle de cotation des difficultés en usage chez les Italiens et les Allemands – la fameuse « querelle des degrés », dans laquelle il prenait donc la tête des « traditionalistes ». Comme quoi il n’est pas aisé de demeurer longtemps à l’avant-garde… Plus durablement, il s’était aussi manifesté en publiant un recueil de nouvelles, Variantes, agrémenté de quelques pastiches. Tout cela reste de lecture très plaisante, ne serait-ce qu’en raison du style désinvolte et ironique de Bruhl. On retrouve cela dans Accident à la Meije, dont l’intrigue est ficelée sur la base d’une connaissance démoniaque des lieux. Accident ou meurtre ? N’attendez pas de moi que je vous le dise : même si ce livre a légèrement vieilli, il reste de lecture plaisante et c’est volontiers qu’on se laisse rouler dans la farine d’un imbroglio confectionné de la façon la plus savante. Ces deux ouvrages, Variantes (allégées des pastiches) et Accident… ont récemment été réédités chez Hoëbeke.

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 1946 est également l’année de composition d’un petit roman de Georges Sonnier, sobrement intitulé Meije, qui a reçu en 1950 le Grand prix littéraire de la montagne. Publié juste après la guerre, ce roman est fortement influencé par l’expérience personnelle que Sonnier a vécue pendant le conflit. A l’opposée de Saint-Loup, écrivain collabo, Sonnier a été un écrivain-résistant qui est sorti moralement blessé de l’épreuve. Du coup, il a cherché à faire de la Meije, montagne vénérée, un lieu d’apaisement et de réconciliation - tel est l’objectif de ce « récit ». Je laisse à d’autres le soin de juger si c’est réussi ou pas – pour ma part je trouve que ce bouquin a mal vieilli, avec son scénario tiré par les cheveux et sa pétarade de bons sentiments.
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Ce n’est pas méchanceté de ma part : Sonnier est un bel écrivain porteur d’un message humaniste, et c’est dans le témoignage et la réflexion philosophique qu’il donne vraiment sa mesure. On le verra mieux dans son autre roman « meijeux », Un médecin de montagne, paru en 1963 – une sorte de chronique villageoise de la fin du XIXe siècle, quand l’Oisans bascule des temps immémoriaux dans l’époque moderne. Dans ce livre où la méditation sur le temps qui passe tient une place importante, la Meije retrouve sa fonction originelle, celle d’un « sommet-horloge » chargé de donner l’heure. On pense évidemment à Giono ou à Samivel, et cette référence n’est pas donnée au hasard puisque Sonnier était tout simplement le cousin de Paul Gayet-Tancrède, alias Samivel, médecin de son état… Georges Sonnier a disparu en 1999, alors qu’une bonne partie de son œuvre était en cours de réédition chez Fernand Lanore [voir l’article que lui a consacré LMA à cette occasion: Sonnier_LMA_99.pdf].

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Photo de V. Rambaud, dans "Cimes et visages du Haut-Dauphiné" de Félix Germain (Arthaud, 1955)

 Après Un médecin de montagne, voici un trou de plus de trente années, seulement occupé en 1983 par un livre malchanceux, Roc à pic, de Pierre Wemaere. Malchanceux, car comme l’immense majorité des bouquins édités à compte d’auteur il n’a pas réussi à circuler. Pas de diffusion, pas d’existence : c’est la dure loi de l’édition. Je le signale quand même parce que Wemaere, c’était mon pote de la face sud de la Meije en 1964, et qu’on a passé quelques sacrées bonnes journées ensemble. Son bouquin, bon, c’est vrai, ce n’est pas «the» chef-d’œuvre, mais il y a de jolies pages d’observation, des dialogues pas mal fichus, et une belle sincérité. En plus, je me demande si je ne figure pas parmi les personnages tant je retrouve des épisodes que j’ai réellement vécus à la Dibona, au Grand Capucin ou à la Meije. Pour une fois que je peux me voir grimper !

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 1995 : deux romans d’un seul coup ! Saluons d’abord la présence d’une plume féminine : Isabelle Scheibli donne Le roman de Gaspard de la Meije. C’est la version « littéraire » d’un scénario de film co-écrit avec Bruno Gallet, intitulé plus simplement Gaspard de la Meije. Le film est sorti en 1984 et a reçu la Gentiane d’or du festival de Trente. On s’en réjouit pour Bruno Gallet, qui est un excellent réalisateur, tout en éprouvant une vague gêne que le titre du livre dissipe : en introduisant le mot « roman », Isabelle admet qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, tandis que le film semblait prétendre à la vérité historique sur la conquête de la Meije. Or il n’en est rien, et c’est bien une version hautement imaginaire qui nous était présentée, au service d’une conception idéologiquement très connotée : il s’agissait de démontrer que la victoire sur la Grande ne pouvait que résulter de la mise en œuvre des vertus des guides-paysans, et d’elles seules. Il fallait donc minimiser le rôle de Castelnau (vous pensez, un aristocrate !), et le plus simple était de mettre dans le coup un personnage créé de toutes pièces à qui on attribuait les mérites du petit baron languedocien. Et comme à un certain stade ce personnage devenait encombrant pour la crédibilité de l’histoire, on le faisait disparaître de façon accidentelle.

gaspard_et_castelnau
Tiens, voilà Castelnau, en conversation avec Gaspard. Cette photo a été dégottée par Raymond Joffre, le grand chef de la Librairie des Alpes de Grenoble

Le truc passe bien à l’écran, car le film est fort bien fait, mais il aurait pu valoir la correctionnelle historique à Isabelle Scheibli si elle n’avait fait aveu de fiction. C’est donc bien un roman, avec des personnages vrais qui ne jouent pas forcément leur rôle réel, dans le parfait style du roman régionaliste – une veine très en vogue depuis quelque temps, avec ses qualités et ses défauts. Pour ma part, je me méfie toujours de l’histoire que l’on regarde par le petit bout de la lorgnette, et je trouve un peu simpliste que l’on crédite le monde rural de toutes les vertus, par opposition à un univers « bourgeois » qui serait celui de toutes les culpabilités – ça me fait un peu trop penser à certains discours d’un certain maréchal… bon, bon, je me tais… Non sans avoir signalé que, moins de dix ans après sa sortie (chez Didier & Richard), ce livre a déjà bénéficié d’une réédition (chez Glénat).

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 J’en avais annoncé deux. L’autre ? C’est Michel Desorbay, avec en 1995 Les Hauts Lieux, suivi en 2001 des Pierres d’Angle, tous deux aux Editions de Belledonne (salut Raymond !). En voilà encore un qui flirte avec les décorations, en l’occurrence une triple couronne pour Les Hauts Lieux. Et ma foi, c’est plutôt mérité, car le Michel est un sacré ciseleur d’écriture. Il cisèle tellement qu’il ne reste souvent qu’un tout petit filet, mais c’est alors un vrai bijou. Desorbay a été un fort bon alpiniste, le seul de toute cette série à être sorti des Alpes pour aller dans l’Himalaya et en zone polaire, et c’est peut-être pour ça que son style est dépouillé comme un paysage du Groenland. C’est un visiteur d’âmes, avec une pensée et des thèmes qui font penser à Georges Sonnier, qu’il aime à présenter comme sa référence. Bon, ce n’est pas un auteur comique, on n’est pas saisi d’hilarité en tournant les pages. C’est comme ça, et je vous avais prévenu : en matière de roman, c’est plutôt de la gravité que la Meije inspire. Et là, c’est de la belle ouvrage…

 

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 L’ordre chronologique m’invite à conclure avec deux bouquins que je placerai quand même moins haut. Il s’agit curieusement de deux romans thérapeutiques, puisque les personnages vont à la Meije pour y trouver la guérison : la Meije, encore mieux que la grotte de Lourdes ! En 1998, c’est d’abord Marcel Nordon qui propose La Meije aux oiseaux. Nordon partage avec Estaunié le fait d’être ingénieur, ancien élève de Polytechnique, et avec Sonnier le fait d’envoyer son héros à la Meije pour se libérer du poids de la guerre. Mais il s’agit cette fois de se réconcilier avec lui-même, d’exorciser le souvenir de ses lâchetés. Le parcours des arêtes est comme un chemin de croix, chaque station ramenant le souvenir d’un épisode douloureux. J’avoue n’avoir guère réussi à croire à ce scénario compliqué. Décidément, la Meije ne vaut pas un bon divan…

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 Enfin, 2003 amène Ma Meije, mon combat, signé de Sophie et Michel Lyonnet (aux éditions du Fournel). Disons sobrement que c’est un travail de bonne volonté, qui compile tout plein d’éléments glanés ici et là. Pas toujours à bon escient : pourquoi diable s’obstine-t-on à qualifier de « Fauteuil des Allemands » les terrasses situées à la base de la face sud du Grand Pic ? Le Fauteuil des Allemands se trouve à la Noire de Peuterey, non à la Meije. Ici c’est le Fauteuil, tout simplement, dont les premiers visiteurs furent des Autrichiens (Dibona, Rizzi et les frères Mayer en 1912). C’est vrai, c’est énervant, quoi, ce mélange des genres, on va quand même pas nous fabriquer un Anschluss alpin ?! Bon, cela dit ce bouquin finit bien, cette fois la Meije apporte la guérison, pas comme chez Estaunié. N’est-ce pas un signe des temps ?

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Vers le nord... La Grave, le Chazelet à gauche, le vallon de Valfroide vers la droite, le Goléon et les Arves...

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06 décembre 2005

Elans mystiques sur le clocher de La Grave

Après le vide-grenier, changement d’étage : direction le cloître, ou le chœur. Qu’on se rassure : le mécréant convaincu que je suis n’a aucune intention de prosélytisme, mais mon cheminement m’amène à évoquer la dimension mystique de la Meije. Car il semble qu’elle a, plus que bien d’autres, le don de susciter les élans religieux. Normal, direz-vous, pour une montagne dont un des sommets s’appelle le Doigt de Dieu. Quant à son iconographie, elle fait une bonne place aux premiers plans d’églises, de chapelles ou de croix, pour peu que la Belle soit vue depuis La Grave – manière d’établir une sorte de relation (sur)naturelle entre ici-bas et là-haut.

cartes_postales

meije_foujita
Pour le peintre Foujita, en 1913, le sujet n'est pas la Meije, mais l'oratoire ND des Portes.

En plus, cette relation attend l’alpiniste au sommet, sous la forme d’une statuette en if que certains prennent pour le Père Noël ou pour un nain de jardin, mais qui est en réalité une effigie de la Vierge. Elle est là depuis 1996, héritière d’une lignée qui remonte à 1935-36 et qui a vu plusieurs versions successives défier les tempêtes et les sarcasmes. Il est amusant de noter que la première (en duralumin) avait été montée là-haut pendant le Front Populaire, alors que s’activaient entre face sud et face nord des gens comme les frères Vernet ou les frères Leininger, avec Pierre Allain, connus pour être des « Rouges ». Je ne sais pas s’il faut y voir une guerre des symboles, mais la coïncidence des dates est pour le moins rigolote…

eaufortemeije2
Cette eau-forte de Joanny Drevet est un tiré à part d'une série composée pour illustrer un livre de Pierre Scize, "En altitude" (Didier & Richard, 1930). Il en existe une version non illustrée avec un autre titre, "Gens des cimes" (même éditeur).

Tiens, cet été 36 est également celui où Albert Tobey a fait sa première traversée de la Meije, avec son copain Louis Berger. Et qu’écrit-il à son retour, à l’intention de sa fiancée Aline ? Ce petit poème :

" Choisis ton idéal par la montagne.
Viens, amie, jouons notre vie aux sommets des grands pics,
en silence, à la pointe du monde,ignorant du vertige et de la peur.
S’élevant de tout ce qui est laid, de tout ce qui est bas,
s’élançant vers l’infini, vers l’idéal,
vers ce qui échappe à notre compréhension… (vers Dieu)."

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Loulou Berger, photographié par Albert Tobey

Ce genre d’inspiration n’est pas exceptionnel. Dans la très abondante littérature consacrée à la Meije (que j’ai l’ambition de présenter peu à peu !), on trouvera ce genre de démarche notamment dans les bouquins de Georges Sonnier, même si c’est de façon moins explicite que suggérée. On en a un bon exemple dans Où règne la lumière, où il trouve le moyen de parler de la Meije… pour ne pas en parler [Sonnier.pdf]. Rien de caché en revanche dans cet Hymne d’Emile Escallier, Les trois sommets de mon pays, où la Meije est carrément comparée… au Sinaï (avec qui dans le rôle de Moïse ?) [Escallier.pdf].

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Il fallait bien que quelque musicien s’en mêle. Je me suis amusé à chercher s’il en existait dont on pouvait dire qu’à coup sûr une de leurs compositions aurait pu être inspirée par la Meije. Je n’ai rien trouvé du côté de notre Dauphinois national, Hector Berlioz, mais je n’en suis pas très étonné: c’est un Dauphinois de l’avant-pays, originaire de La Côte-St-André, et je ne pense pas que la Romanche l’ait beaucoup intéressé. C’est tout juste si on peut trouver à l’acte V de la Damnation de Faust cette «Invocation à la nature» d’inspiration typiquement romantique, où la montagne apparaît sous les poncifs des roches qui croulent et des cavernes – bref, de sublimes horreurs ! Rien à voir avec le Ciel. D’ailleurs, Faust c’est plutôt les enfers…! [Berlioz.jpg]
Au final, il faudra se contenter d’une hypothèse et d’une certitude. L’hypothèse, c’est Vincent d’Indy, un néo-classique qui a vécu de 1851 à 1931. Il est connu pour avoir fondé une école musicale, la Schola Cantorum, et pour avoir composé une Symphonie sur un thème montagnard qu’on appelle quelquefois Symphonie cévenole. C’était aussi un traditionaliste et même un parfait réactionnaire, catholique fervent et antisémite déclaré (il a dû frétiller à l’époque de l’Affaire Dreyfus) – il a trouvé le moyen d’écrire après la guerre de 14-18 un opéra antisémite, La légende de St-Christophe

dindy_faugs

Qu’est-ce que ce zozo vient faire ici ? Il se trouve qu’il a passé une bonne partie de sa vie dans le superbe château familial qui se trouve sur les plateaux du Vivarais, à environ 16 km à l’ouest de Valence, le château des Faugs (sur la commune de Boffres). C’est là qu’il a composé sa symphonie « cévenole ». Or, il se disait lui-même inspiré par le spectacle des montagnes. A ses visiteurs il expliquait : « Le soleil paraît là, derrière cette montagne que vous voyez en face ». En face, c’est-à-dire vers les Alpes, avec le Vercors au premier plan. Et vous savez quoi ? Le château des Faugs est exactement à la latitude de la Barre des Ecrins, donc quasiment celle de la Meije. Cela veut dire que Vincent d’Indy pouvait voir le soleil surgir de derrière ces montagnes, et y puiser ses impulsions mystico-musicales. Reste à vérifier si les Faugs sont placés suffisamment haut pour que la Meije leur fasse coucou par-dessus le Vercors. Si oui, j’ai gagné ; si non, damned ! encore un coup de Faust !!!
Là où je suis sûr de mon coup, c’est avec Olivier Messiaen. Cet autre Dauphinois est un contemporain (1908-1992). Chaque année, La Grave organise un festival Messiaen, ce qui prouve en passant que La Grave ce n’est pas seulement un téléphérique et un Derby. Ce n’est pas par hasard : Messiaen en avait fait sa seconde patrie, et plusieurs de ses œuvres ont été directement inspirées par les montagnes, les glaciers et la Meije.

messiaen

Pour plus de précision, lisez ce texte de présentation du festival qui en dit plus que ce que j’aurais pu faire. Je précise que Messiaen n’est pas un auteur « facile », et que si vous êtes plutôt du genre disco ou techno vous avez peu de chances d’être séduit par sa musique. Personnellement, je ne suis que moyennement amateur, mais je reconnais y trouver des sonorités et des harmonies qui me causent… Je laisse le texte de côté, parce que pour un mystique, c’est un mystique!
Je ne reparlerai pas de La Solitude de l'Aigle [Couv1.jpg], puisque je l’ai signalé dans un précédent sujet, mais il rentre évidemment dans ce thème. Sauf que cette fois on est loin de l’inspiration chrétienne d’Escallier ou de Messiaen, pour s’orienter vers le bouddhisme. Je sais, le bouddhisme n’est absolument pas une religion dans la réalité, mais il y a par ici beaucoup de gens qui croient que c’en est une, tout ça parce qu’ils ne considèrent que le lamaïsme tibétain, qui est au bouddhisme véritable ce que le Canada dry est au whisky. Du moins ces braves gens ne font de mal à personne, et puis « tout le monde peut se tromper », comme disait le hérisson en descendant d’une brosse à cheveux…

adorateurs_150
"Les adorateurs de la Meije". Ce curieux dessin d'Emile Guigues (entre 1880 et 1890) représente une procession de pélerins venus de l'univers tout entier. Quand le mysticisme se fait panthéiste...

abbe_guetal
Puisqu'on est dans les allégories...  Cette peinture d'Ernest Hareux représente "l'Exaltation de l'abbé Guétal", lequel est représenté trônant sur le Doigt de Dieu (je connais un homme d'église dont le rêve était de lire son bréviaire au sommet du Père Eternel de la Brenva...). Guétal, mort en 1896, fut un excellent peintre de montagne ; il avait été l'élève d'Hareux.

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02 décembre 2005

Bric-à-brac amoureux de la Meije

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué comme moi : le fait de dessiner des tracés d'itinéraires est une façon d'écrire sur une montagne, ou même sur LA montagne. Bien sûr, on est là un peu dans le registre des jeux de mots. Cependant, il peut être amusant de se demander comment un objet - en l'occurence un sommet - peut devenir un sujet d'inspiration, et quelles peuvent être les formes de sa représentation. Il n'y a pas énormément de montagnes qui soient autant évoquées ou représentées que la Meije : on peut penser au mont Blanc, aux aiguilles d'Arves, au Mont Aiguille, au Cervin ou à l'Eiger. Bien sûr, on pourra toujours trouver une étiquette de fromage de chèvre à l'effigie du Brec de Chambeyron, ou une compét' à l'enseigne de la Pierra Menta, mais ça n'ira pas beaucoup plus loin. Il existe aussi des montagnes qui séjournent dans le jardin secret d'un artiste de talent : ainsi, l'Epéna a inspiré au peintre Thomas Ostoya de très belles compositions, mais je pense qu'il doit être à peu près le seul  dans son cas [Ep_na_Ostoya.jpg]. Au contraire, la Meije est vraiment une inspiratrice universelle, y compris dans des domaines inattendus.
Il y en aura que l'on peut qualifier de mineurs, par exemple quand il s'agit de babioles ou d'objets de la vie courante, comme cette assiette qui appartenait à la vaisselle de l'hôtel des Alpes de La Grave, aujourd'hui fermé.

assiette

Puisqu'on est à table, voici le menu du banquet des GDA du 25 octobre 1896, avec volaille de St-Christophe, grives des Etançons, vin du Clot des Cavales, café Turc (!) et cognac du Père Gaspard :

gda

Dommage que le texte soit quelque peu effacé (c'est une photo de l'original). L'utilisation emblématique est assez fréquente. Elle peut être collective, par exemple quand l'image est utilisée par une association - et ici on peut naturellement penser au CAF, qui a adopté la Meije pour emblème depuis plus d'un siècle, non sans quelques avatars. Le nouvel écusson du CAF a été dessiné par Ernest Brunnarius, architecte et président du CAF d'Albertville, et approuvé par la direction du club au début de 1898. Pour des raisons un peu obscures, il n'est devenu public qu'en 1904 - entre temps Brunnarius avait trouvé la mort dans une avalanche à la Roche Pourrie, au-dessus d'Albertville, en 1901 - et Franz Schrader (un autre architecte...) l'avait redessiné. Cette Meije cafiste a longtemps figuré sur les documents officiels du club, quitte à connaître des adaptations. Voici par exemple le dessin de Shrader (1903) et à côté le dessin qui figure sur la couverture de LM au début de 1940 : on est en plein dans la "Drôle de guerre", et le dessin de la Grande prend subitement une allure plus martiale, tout en faisant bonne place à ce qui était à l'époque la devise du CAF (utilisée depuis 1904, et abandonnée depuis les années 60 (date précise = ?).

emblemes_caf

L'utilisation emblématique peut aussi bien être complètement privée. Il y a eu pendant longtemps la mode des "ex-libris", qui permettent aux bibliophiles de personnaliser leurs bouquins. Voici par exemple celui de Paul Helbronner, ce géodésien amateur qui réalisa la triangulation des Alpes françaises avant la guerre de 14-18 (il avait fait une station mémorable au sommet de la Meije en juillet 1906).

helbronner

La toile d'araignée symbolise le réseau dans lequel il avait enserré les Alpes. Au milieu sont les outils de main du géodésien, avec dans la clé sa devise "Perseverantia". Sur la périphérie, les sommets emblématiques : en haut le Mont-Blanc, en bas le Pelvoux, la Grande Casse et les Ecrins, en haut et à droite la Meije. J'hésite un peu sur le sommet représenté à gauche: on pourrait y reconnaître le Mont Pourri, mais je suis loin d'en être sûr. Quant à l'araignée, serait-ce un autoportrait d'Helbronner lui-même ? Une version moderne, ce pourra être la carte de voeux comme celle de Christophe Moulin, que je me suis amusé à combiner avec cette silhouette (due sauf erreur à Lée Brossé) qui a hanté les pages de La Montagne vers 1905-1910. A un siècle de distance, ce sont deux façons de dire son attachement à la même maîtresse...

moulin_vieux

Il y a aussi l'utilisation publicitaire, qui peut donner lieu à de petites oeuvres d'art...

mondet_plm

La série du PLM est particulièrement remarquable. Elle présente d'ailleurs une caractéristique assez cocasse : l'image de la Meije figure sur une affiche PLM consacrée à... l'Aiguille du Midi de Chamonix ! Malheureusement je n'en possède pas la reproduction (si quelqu'un peut m'aider...). Ce genre de détournement n'est pas exceptionnel. Il existe un éditeur savoyard qui publie une série de romans sous une couverture élégante, toujours illustrée d'un médaillon dans lequel on trouvera une image de la Meije, quel que soit le thème du livre. Cela peut donner des résultats comiques : La face de l'Ogre de Simone Desmaison est illustrée par une image de la Muraille Castelnau, et de même La Vierge des Drus de Daniel Grevoz profite des arêtes de la Meije ; quant aux Noces de cendres d'Emmanuel Ratouis, elles ont droit au Dos d'âne, alors que l'action du roman se situe dans les Aiguilles Dorées... En fait ces illustrations sont tirées d'un album paru à Genève il y a un siècle: La Meije et les Ecrins de Daniel Baud-Bovy, avec des illustrations du peintre Ernest Hareux. Il est probable que l'éditeur en question a acheté les droits de reproduction de ces illustrations, l'ouvrage ayant été réédité en 1994. Et il en tire le bénéfice maximum, sans trop de soucier de l'adéquation de l'image au texte. En voici un échantillon avec une des dernières parutions de la série, sans aucun rapport avec le Doigt de Dieu figurant sur la couverture, si ce n'est qu'il s'agit d'un "roman métaphysique".

vertiges

Pour conclure cette première approche, une petite incursion dans le domaine de la philatélie, avec notamment ce timbre peu connu, datant de 1942, du célèbre dessinateur Gandon :

timbre_meije

...et cette édition "premier jour" sortie par le CAF à l'occasion de son centenaire, en 1974, qui fut victime d'un mauvais coup du sort. En effet, la sortie a eu lieu presque le même jour que le décès du Président Pompidou (2 avril 1974), si bien que le deuxième événement occulta complètement le premier... Comme quoi on ne peut plus se fier à rien, ni à personne !

timbres_centenaire

Même pas à La Poste : quand elle sort une série d'enveloppes pré-timbrées sur les Alpes, elle en fait une à l'effigie de la Meije, mais c'est le mont Blanc qui occupe la valeur faciale...

meije_laposte

J'espère que ce petit sujet touche-à-tout a titillé votre attention et qu'il vous donnera l'envie de lui apporter plein de compléments, car il ne s'agit que d'une ébauche. J'ai bien l'intention de prospecter ce filon, notamment en allant sur le terrain de la chose écrite. Mais le côté "bricoles" est très sympa en soi, et peut être l'occasion de tout un tas de trouvailles. Donc, j'aurai un grand plaisir à recevoir des idées ou des documents, afin de faire mentir ce dessin publié sur Le Monde d'avant-hier :

pancho1

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