L'an dernier, c'était l'année Jules Verne, en raison du centenaire de sa disparition (la France est un pays curieux: on aime y commémorer les mauvais moments). Voilà un auteur que j'aime beaucoup: comment résister à un roman comme l'Ile mystérieuse, par exemple ? Mais il y a un truc qui me turlupine: alors qu'il a envoyé ses héros dans toutes les régions possibles et imaginables, jusqu'au centre de la Terre, il n'a consacré aucun roman à la haute montagne. A moins de supposer qu'il n'en existe un dans le volumineux catalogue de ses oeuvres de second ordre. Quelque spécialiste pourrait-il éclairer notre lanterne ? Le fait qu'il ait  passé sa vie entre Nantes et Amiens n'explique pas suffisamment ce désintérêt, puisque de toute façon il n'a pratiquement jamais voyagé qu'au travers de ses lectures. Il aurait pu faire comme George Sand, s'inscrire au Club Alpin français et se plonger dans l'instructive lecture de son Annuaire: ça lui aurait donné des idées. Je vais donc m'employer à combler cette lacune.

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Résumons. En 1870, la Meije est encore jeune fille, comme le Pôle nord, le Pôle sud et l'Everest. Mais la compét' commence, et comme d'habitude c'est un Américain qui prend les devants: Coolidge arrive donc avec sa Tante et sa chienne Tschingel. Personne en vue. Il croit l'affaire in the pocket, mais malgré le dévouement de ses mercenaires helvétiques, il se trompe d'objectif et se persuade qu'il s'est fourré dans une impasse. En bon Américain il accepte momentanément sa défaite tout en proclamant: I'll be back, mais il oublie le bon vieux proverbe picard: Qui va à la chasse perd sa place.

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Tschingel, seul et unique membre féminin de l'Alpine Club (authentique)

Surviennent quelques figurants peu motivés qui ne font que passer. Faisons comme eux, pour relever en 1874-76 l'intervention de la Middlemore Corp., digne préfiguration de la Société universelle idéale: les boss(es) sont anglais et français, les exécutants autrichiens et suisses. Mais la malchance s'en mêle: Middlemore a un train à prendre, Maund s'oublie dans le rôle de John the looser, Cordier perd ses lunettes et est victime d'une tentative malheureuse de spéléologie sous-glaciaire. Exit la Middlemore connection. Coolidge s'obstinant dans le wait and see, il ne reste qu'un seul Anglais, sur lequel l'auteur avoue ne pas savoir grand-chose: Lord Wentworth, piloté par de braves Valdôtains. Ils envisagent un peu toutes les solutions possibles sans les essayer sérieusement. Un British velléitaire, est-ce possible ?

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Lord Wentworth... et la référence du bouquin des deux Michel (Tailland et Mestre) où j'ai trouvé cette photo (merci Michel !)

Se trouvera-t-il un héros bien de chez nous pour s'opposer aux manoeuvres de la Perfide Albion ? A l'appel du Club Alpin Français (18 juin 1874), de jeunes volontaires se jettent dans la bataille. Avec par ordre d'entrée en scène Henri Duhamel, suivi de Paul Guillemin. Mais attention: de même qu'un train peut en cacher un autre, un "hameau" peut dissimuler un "château". Duhamel débarque en compagnie d'un certain Emmanuel Boileau de Castelnau, rencontré l'année précédente au mont Blanc (dont ils ont ensemble raté l'ascension). Associés, ou rivaux ? Le scénario devient haletant.

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Heu... j'avoue que la tentation était trop forte. Et puis, je n'avais pas de Jeanne d'Arc sous la main...!

Reprenons. Henri Duhamel, Grenoblois (de Gières), 22 ans en 1875, sans profession définie, car assez fortuné pour pouvoir vivre de ses rentes. Vocation militaire visible, qui lui vaut plusieurs séjours à l'armée. A été l'un des pionniers du ski en France. Grand patriote, comme il le prouvera pendant la guerre de 14-18: il va rempiler à 65 ans pour devenir instructeur dans un corps de chasseurs alpins, ce qui lui vaudra de glisser sur une plaque de verglas en 1917 et de mourir des suites de sa chute. Là, il a légèrement plus que 22 ans...

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Je lui laisse le soin de faire le récit détaillé de ses aventures meijiques de 1875 et 1876 [Duhamel.pdf]. Du reste, c'est un récit que n'aurait pas désavoué Jules Verne: bien qu'il soit très long, il se lit agréablement et il est truffé de renseignements  parfois fort amusants sur le côté "expéditions lourdes" des tentatives de cette époque. On voit bien aussi à quel point H. D. était très sûr de lui, mais également qu'il a été le premier à s'affranchir du "syndrome de Croz" (voir le chapitre "Rumeurs, rumeurs"). Considérant (en 75) qu'il est vain de chercher à atteindre l'objectif en passant par le Pic Central (ainsi que le faisaient les Anglais), il conclut à la possibilité de réussir peut-être en passant par le sud, à condition toutefois de se donner les moyens qui ont fait défaut à Croz en emportant le matériel ad hoc = des échelles ! En somme, le retour à la guerre de siège. Après tout, n'est-ce pas comme cela que le Mont Aiguille a pu être vaincu dès 1492 ? Fin de l'épisode. C'est alors que Paul Guillemin entre en scène.

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Paul Guillemin, de Briançon (Hautes-Alpes), 28 ans. Commence comme pion de lycée, puis s'embarque dans l'ascenseur social de la IIe République pour faire une carrière préfectorale et finir responsable des voies d'eau d'Ile-de-France. Patriote français (emmène toujours un drapeau tricolore dans ses ascensions, qui lui sert accessoirement de couvre-pieds), et tout autant briançonnais. Collabore activement au journal La Durance (tiens !tiens !), trimbale partout son appareil photographique, emmène ses élèves faire des excursions en montagne, se passionne pour le passé, le présent et l'avenir du Dauphiné, affirme haut et fort : "Le Dauphiné est notre bien ; si la Meije doit être vaincue, souhaitons que notre club n'en laisse pas l'honneur à des étrangers". Voilà qui est dit ! C'est apparemment dirigé contre les Anglais, mais...

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Le problème de Paul, c'est qu'il a un métro de retard sur Henri. Comment faire pour éloigner celui-ci de la Meije ? C'est alors que Popaul, qui était déjà grand garçon en 1870, se souvient du coup de la Dépêche d'Ems : dans un contexte de relations hystérico-nationalistes entre la France et la Prusse, Bismarck cherchait un moyen de pousser Napoléon III à se jeter dans la gueule du loup et à déclarer la guerre. Il y est arrivé en faisant publier par la presse allemande le texte d'un télégramme truqué, offensant pour la France. La provocation a parfaitement réussi : Napoléon III a déclaré la guerre, s'est dépêché de la perdre, ce qui a coulé le Second Empire (je vous fais cadeau de la suite, plutôt moins rigolote).

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Reddition de Napoléon III après la défaite de Sedan (1er septembre 1870). La revanche, ce sera la victoire sur la Meije (16 août 1877).

C'est le truc que Guillemin va essayer contre Duhamel. En septembre 1876, La Durance annonce que la Meije a enfin été réussie par un Anglais nommé Stewenart, avec le guide autrichien Spechtenhauser, et précisément par ce versant sud que Duhamel pensait essayer. Quand il s'est avéré que c'était un canular, on a affirmé qu'il provenait d'un obscur instituteur désireux de faire une bonne blague. Et moi, Jules Verne, j'affirme que tout ça était un coup monté par Guillemin pour décourager Duhamel et lui laisser le champ libre. Dans un premier temps, la manoeuvre semble échouer. Au lieu de se décourager, Duhamel se rue sur la Meije et met son plan à exécution afin de faire la deuxième ascension, en emportant ses échelles emboîtables, ses guides chamoniards habituels et en supplément le seul guide local susceptible de servir à quelque chose, un certain Pierre Gaspard. Et c'est là que la manip. de Guillemin se révèle totalement machiavélique. Une fois sur place, Duhamel se rend compte que la nouvelle de l'ascension de Stewenart n'était qu'un canular. Alors, la détermination de Duhamel fond comme neige au soleil. Avec ses échelles, ses Chamoniards et la certitude que l'Anglais était passé, il se sentait assez fort pour faire de même. Mais voilà qu'il se retrouve ramené sur la base de départ, acculé à l'obligation de vaincre à tout prix. Alors le syndrome dont il se croyait délivrée remonte en lui, et il va mettre toute son énergie à échouer et à prouver que nul autre ne pourra faire mieux. Guillemin a donc gagné sur le terrain de la pure psychologie, faute de pouvoir se mesurer sur le terrain.

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Le Châtelleret à la fin du XIXe siècle. En 1876, il n'y avait pas encore de cabane.

Vérification: Duhamel et ses guides montent installer un campement au Châtelleret puis font une tentative sur le Promontoire. Ils le remontent non par sa crête (ce serait la voie actuelle), mais par le couloir qui l'échancre à gauche (= le couloir Duhamel), dont ils atteignent la partie supérieure. Et là ils se heurtent à une paroi redressée que Duhamel et les Chamoniards jugent inabordable (et les échelles, à quoi ça sert ?). Noter que Pierre Gaspard, présent sur place, ne dit rien (sauf que son cerveau fume, signe d'une intense activité). Avant de tourner les talons, le fier Grenoblois fait bâtir un gros cairn signalant le dernier point atteint: c'est la "Pyramide Duhamel". Puis il clame à tous les échos que plus rien n'est possible de ce côté et qu'il se retire de la compétition (cf. le texte de l'Annuaire 1876). Pendant ce temps, le jeune Boileau de Castelnau se lie en affaires avec Pierre Gaspard et part à la chasse avec lui. D'où la réciproque du proverbe picard : "Qui va à la chasse avec Gaspard gagne sa place à la Meije".

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Le couloir Duhamel en 1876 (dessin de Franz Schrader). Dans le cercle jaune, le repère par lequel Duhamel a indiqué le point extrême de sa tentative. Repère probablement mal placé, d'ailleurs.

Et voilà comment le coup génial monté par Guillemin va se transformer en boomerang. Car c'est bien joli d'avoir obtenu que Duhamel déclare forfait, encore faut-il passer soi-même. En 1877, il fait un premier essai par le nord, en choisissant le début du printemps. Il pense qu'ainsi les pentes seront assez enneigées pour permettre une montée aisée sans avoir à affronter le rocher. C'est si bien pensé qu'il est obligé de faire demi-tour car il y a... trop de neige. D'où le proverbe gravarot: "Neige de printemps décourage le Guillemin". Noter qu'il a justement poussé le patriotisme local jusqu'à recruter exclusivement des guides de La Grave.

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Louis Faure, l'un des guides de Guillemin

Qu'à cela ne tienne. Fin juillet, il dirige ses efforts sur le raide couloir situé à l'extrême-droite de la face nord-ouest, en espérant que la neige montera suffisamment haut pour lui permettre de rejoindre l'arête ouest là où elle cesse d'être raide, et ainsi de basculer dans les étages supérieurs du versant sud, pas loin du Glacier Carré, avec des chances très raisonnables de succès. Il emmène pour cela Emile Pic et son drapeau - [voir Guillemin.pdf]. Entre nous soit dit, ce n'était pas idiot : les glaciers étaient alors suffisamment dodus pour que des couloirs de ce type aient une pente et une continuité favorables, bien plus qu'au XXIe siècle. Manque de pot: le couloir en question ne joue pas le jeu et oppose au dernier moment un obstacle auquel Pic préfère ne pas se frotter (hum !). Presque au même moment, Coolidge a compris que les carottes étaient en train de cuire et qu'il avait intérêt à tenter sa chance, ce qu'il fait sur l'arête ouest. Re-manque de pot: l'arête ne se laisse pas faire.

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La tentative de Guillemin au couloir nord-ouest (en rouge) et celles de Coolidge à l'arête ouest (en vert)

Résultat des courses: Duhamel battu par lui-même, Guillemin victime de ses habiletés, Coolidge vaincu par sa maladresse, place pour le plus sympathique et le plus jules-vernien des assortiments, le gamin sans peur et sans préjugés associé au vieux singe à qui on n'apprend pas à faire des grimaces = Emmanuel Boileau de Castelnau + Pierre Gaspard (le père), sans oublier Pierre Gaspard (le fils) et même Jean-Baptiste Rodier (le futur gendre), car ici c'est comme chez Alexandre Dumas, quand il y a de la place pour deux ou pour trois, il y en a pour quatre !

Bon. J'espère que tout le monde a bien compris que le rôle attribué par moi à Guillemin était purement fictif (je veux parler de ses combines supposées, pas de ses démarches d'alpiniste malchanceux). Cela dit ce scénario m'est venu à l'esprit en pensant à une histoire bien réelle. En 1975, un Marseillais que nous désignerons sous les seules initiales de B. V. s'est amusé à faire un gros canular par le truchement de la Chronique Alpine de la revue du CAF (La Montagne & Alpinisme), à l'époque le seul lieu au monde où les alpinistes français pouvaient faire parler d'eux-mêmes. La Chronique était alors tenue par le très sérieux Lucien Devies. Pour B. V., il s'agissait de rabaisser un peu le caquet d'un sien compatriote dont les chevilles avaient une certaine tendance à l'explosion, bien que l'escalade glaciaire ne fût pas son fort. Et ça a donné les annonces suivantes:

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Le couloir en question est celui de la "Raie des Fesses", qui était en 1975 très convoité mais pas encore tenté. Le plus marrant, c'est que l'annonce de la (fausse) première avait suffi pour que Boivin, Diaf et Vionnet-Fuasset se précipitent pour faire la seconde... Ils avaient donc eu le réflexe n°1 que j'ai prêté tout à l'heure à Duhamel. Mais pas le n°2. Il est vrai qu'ils n'ont su qu'après coup que leur (fausse) seconde était en réalité une vraie première ! Comme quoi la psychologie est vraiment un ressort essentiel de l'alpinisme.

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La face nord du Pic sans-Nom, avec en plein milieu la cicatrice de la "Raie des Fesses".