La montagne c'est pointu

Les élucubrations du Chaps

18 novembre 2005

La Meije et moi, acte VIII

Dernier tango à la Meije

   Mine de rien, je suis en train d’arriver à un moment critique : celui où ma petite histoire personnelle ne me procure plus beaucoup de sujets plaisants, du moins en ce qui concerne l’alpinisme. Après le temps des premières, voici donc venu celui des dernières… C’est arrivé plus vite que je ne l’aurais cru. En effet, après quelques mois de rodage assez difficile, j’avais assez bien surmonté l’épreuve des prothèses de hanche. Il paraît même que ça impressionnait la galerie ! Mon chirurgien avait été ravi quand je lui avais donné le topo de mon « Concerto pour instruments à hanches», au Creux Noir. Et dans le deuxième bouquin de Minelli et Chevaillot, les Ascensions choisies des Ecrins, on me voit photographié dans Granitude avec la légende suivante : « Mais où s’arrêtera-t-il?» (le livre est sorti en 2001, mais cette photo datait de 1999). Eh bien la réponse aurait pu être : « Là, justement… »

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Les petites Aiguilles de l'Argentière, versant nord (vallon de la Croix). Au centre, le Coup de Sabre du Piniollet. Sur sa gauche, l'aig. Capdepon. Sur sa droite, la Pte Elizabeth, l'aig. de la Combe et l'aig. Reynier.

Ca a commencé par un sale coup en septembre 99, par un de ces jours où on ferait mieux de rester chez soi, un jour de ciel tourmenté et sombre brassé par un foehn agressif. J’étais sorti avec deux amis dans les Aiguilles de l’Argentière, près du col du Glandon. C’est un de mes coins préférés de Savoie, mais aussi le pire endroit par jour de tempête. De petites averses sporadiques nous avaient détournés de l’aiguille St-Phalle, aussi nous étions-nous contentés d'un col anonyme. En redescendant (un peu trop vite) dans le chaos de la Casse de l’Argentière, j’ai basculé sur une dalle instable et je suis allé m’encastrer dans une véritable trappe tapissée de blocs anguleux à souhait. Ma jambe gauche s’y est plantée en vibrant comme un arc qui se détend, et j’ai ressenti une douleur fulgurante au genou. Il a fallu m’évacuer en hélicoptère, au prix d’un vol rendu homérique par le foehn qui refoulait l’appareil vers le haut, tandis qu’il essayait de descendre sur l’hôpital de St-Jean-de-Maurienne en faisant des sauts de carpe. On m’a soigné pour une entorse du genou alors que j’avais une fracture du plateau tibial. Mais celle-là, on ne l’a découverte que plusieurs semaines après en faisant une IRM. Entre temps les dégâts étaient consommés – ils le sont toujours !

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Les Grandes Aiguilles de l'Argentière, versant sud. Photo prise le 12 juin 1998... L'Aiguille St-Phalle est au centre de l'image.

Non content d’être devenu claudiqueux, j’ai cru malin de faire une entrée remarquée en cardiologie. A vrai dire ça faisait un moment que j’éprouvais des difficultés à évoluer à haute altitude. C’est ainsi que juste avant cet accident j’avais fait l’arête de Miage au mont Blanc, ou plutôt vers le mont Blanc, puisque j’avais dû abandonner au Dôme du Goûter, pendant que P’tit Jack et Sylvain filaient en galopant jusqu’à la grosse motte. C’était curieux, puisque dans les années précédentes j’avais collectionné sans problèmes les 4000 suisses. Maintenant, il y avait comme une barre.

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Sylvain (glagla !) et P'tit Jack à l'aiguille de Bionnassay, avant les aurores. Derrière, les Aiguilles de Trélatête.

Je me suis carrément cogné dedans en 2001 et notamment dans une traversée de la Meije que j’ai terminée dans un état d’épuisement sans pareil. Je l’avais imputé au fait que cette traversée s’était assez mal passée à partir du Grand Pic. Notre cordée de trois s’était retrouvée coincée dans la descente sur la Brèche Zsigmondy, puis dans la traversée en face nord, par une cordée-ventouse qui faisait à peu près n’importe quoi. J’avais bien essayé de passer devant, mais cette fois c’était mon propre second qui craquait, saisi par une intense pétoche. Heureusement que P’tit Jack, en troisième position, tenait le coup avec sa placidité habituelle ! Mais là, j’ai expérimenté ce qui doit être le cauchemar des guides, un compagnon qui perd ses moyens et les pédales sur une arête où on n’a pas d’autre solution que d’avancer quand même. J’ai assuré le coup jusqu’au moment de se décorder, tout près du refuge de l’Aigle. Là, je me suis senti liquéfié au point que j’ai dû m’arrêter plusieurs fois pour faire la minuscule remontée qui mène au refuge.

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Les hallucinations commencent : la Meije est rose... De là à y trouver des éléphants !

J’étais surpris par cette fatigue inouïe. Naturellement il ne m’est pas venu à l’idée que je puisse être en train de préparer un problème cardiaque. Je voulais passer la nuit au refuge, mais le gardien a insisté pour que je descende en bas : il y avait encore des cordées à la traîne sur les arêtes, et il attendait des gens qui venaient depuis le bas pour s’offrir une nuit en altitude (maudits soient-ils!). Je suis donc descendu quand même, non sans éprouver à nouveau de la difficulté à remonter la vire Amieux. Mais qu’est-ce que j’avais pu faire à la Meije ?

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Quand le CAF fait de la pub pour ses refuges... Ici il s'agissait du Promontoire.

J’ai remis ça le mois suivant, en pleine tourmente historique. Le 11 septembre 2001, au moment précis où une catastrophe sans nom s’abattait sur New York, je montais avec Fred Chevaillot et un autre photographe au refuge des Ecrins. Le but était d’aller le lendemain à la Barre pour une longue séance photographique. Nous n’avons rien su le jour même de ce que était en train de se passer, et je vous garantis que le fait de l’apprendre avec un jour de retard a été un atterrissage d’une brutalité sidérante. Bref. Le lendemain, dans la pente glaciaire des Ecrins, je m’étais à nouveau retrouvé dans un état complètement anormal. J’avais capitulé à la Brèche Lory. Laissant mes deux compagnons filer vers la Barre, j’étais allé seul jusqu’au Dôme de Neige : ses 35 pauvres mètres de dénivelée ont bien dû me coûter une dizaine de minutes et autant de pauses. Quant au retour jusqu’au Pré de Madame Carle, jamais il ne m’a paru aussi interminable.

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Au col de la Roche Faurio

Un peu plus tard je suis allé grimper à la Grande Val, près de Courchevel. C’est une sympathique falaise de cargneules en bordure du beau vallon qui mène aux lacs de Merlet, miraculeusement préservé des cochonneries de Courchevel. Je prenais plaisir à évoluer sur ces dalles raides et richement alvéolées, jusqu’au moment où l’escalade est devenue beaucoup plus athlétique. Alors j’ai senti jaillir derrière mon sternum une douleur inconnue, angoissante, féroce. J’ai quand même fini la longueur. Au relais, ça s’est un peu calmé. Il restait une longueur pour finir la voie : je l’ai faite, pour voir. J’ai vu, ou plutôt j’ai sentu ! Il a bien fallu me décider à consulter la faculté. « On se s’affole pas », m’a dit ma toubib, qui a quand même parlé d’angine de poitrine et m’a dit d’aller voir sans tarder une cardiologue. « On ne s’affole pas, m’a-t-elle dit, mais il faut vite faire une coronarographie, et s’il y a un tuyau bouché, un simple clic et hop ! c’est l’affaire de 24 heures ». Va pour la coronarographie. Et là : « Désolé monsieur, c’est bouché en 3 endroits et on ne peut pas y accéder. Pas de clics possibles : il faut un triple pontage ».

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Le clocher des Ecrins, vu depuis le pilier de Bonnepierre. Une montagne qui s'écroule...

C’était donc ça. On m’a expliqué que je devais m’estimer heureux de n’avoir pas fait un infarctus sur les arêtes de la Meije. Ah oui, j’aurais eu bonne mine avec mon zozo paniqué, ou tout seul sur le Dôme des Ecrins ! On m’a dépoitraillé la veille de mon anniversaire. Oh, j’ai été superbement bien soigné. En rééducation aux Petites Roches, j’avais vue sur les brouillards du Grésivaudan et les cimes enneigées de Belledonne. Quand j'allais dehors, je voyais juste au dessus les parois jaunes et grises de la Dent de Crolles et des Rochers du Midi : cet univers avait autrefois été le mien, et maintenant les rôles étaient inversés !

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La Pointe d'Amont du Soreiller et la Meije

Glissons. Là-haut, les infirmières me disaient : « Vous verrez, vous pourrez sans problème faire votre jardin… » De fait, la pompe fonctionne de nouveau à merveille. Mais le jardin où j’aurais rêvé de pouvoir retourner a semblé brusquement s’éloigner pour de bon, car il a des exigences que je ne peux plus satisfaire complètement. Je suis pourtant remonté une fois à la Meije : c’était le 10 août 2003, en aller et retour par la voie normale. Je n’avais fait cela qu’une fois ! Depuis, je n’ai pas remis les pieds dans les Etançons : tout y est si grand, si long, si éprouvant… Etait-ce donc là ma dernière Meije ? Le Père Gaspard avait fait la sienne à 78 ans. Je me demande si j’arriverai à faire aussi bien…

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La première photo en couleurs de la Meije, faite par Emile Piaget sur autochrome Lumière et publiée par la Revue Alpine (CAF de Lyon) en 1914.

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28 octobre 2005

Coups de coeur, coup de gueule

A propos des quartzites, j'avais oublié celle-là (prise par Patrick Degouve) : c'est mézigue dans L'émigré d'au-delà de la conduite forcée, au Grand Châtelard, au dessus d'Aussois. C'est une assez bonne illustration d'escalade en quartzite, avec la raideur, les réglettes parfois larges comme des poignées de porte, les cheminements baladeurs et les jeux de coloris...

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...Et puisque je reviens d'une petite virée auvergnate, je vous propose un joli dyke volcanique en la personne de la Dent de la Rancune, au Sancy

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La rancune, on l'a eue en arrivant au sommet du Sancy, après une longue traversée sur les crêtes, et après avoir dû outrepasser des pancartes "chantier interdit au public" : en haut, il y avait des engins de TP en train d'installer des socles de pylônes pour permettre la liaison entre les stations du Mont Dore et de Super-Besse. Résultat : la crête faîtière du Sancy complètement masssacrée, bousillée, dynamitée, fracassée. Voilà ce qu'on fait en Auvergne de la plus haute montagne du Massif Central ! Un crime environnemental irrémédiable, puisque ça ne sera jamais réparé. Et pourtant, si ces gens-là réfléchissaient 2 minutes, ils comprendraient que la seule industrie touristique d'avenir, c'est le démontage des ferrailles qu'on a foutu partout et la réhabilitation des paysages. Mais pour cela, il faudrait avoir un cerveau qui fonctionne...
Tenez, voilà ce qui traîne sur les pentes septentrionales du massif : des friches touristiques en train de rouiller... Lamentable. Mais pourquoi ces c...-là se croient-ils obligés de répéter des saloperies qu'on a commises dans les Alpes ?

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Allez, comme je ne veux pas vous laisser sur une trop mauvaise impression, je vous remets une louche de Chaudefour...

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Et la prochaine fois, on retourne à la Meije...

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22 octobre 2005

Quartzites

Après avoir fait avec JMC mes premières gammes sur perfo, j’ai voulu approfondir un peu les possibilités de ce nouveau jouet, tout en le trouvant bien lourd et bien encombrant. En plus, il y avait quelque chose de saugrenu au fait de verser dans ce genre de pratique au moment où il me fallait également acclimater mes prothèses à la montagne : du poids en supplément, ce n’était pas forcément la meilleure idée. C’est bien la preuve que les alpinistes sont des gens complètement irrationnels…

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A gauche, ascension de la face sud-est de la Petite Glière avec en toile de fond l'Epéna, la Grande Motte et la Grande Casse. Ici, on est au coeur de la Vanoise. A droite, la Tsanteleina, qui se situe en-dehors des limites strictes de la Vanoise. Là, ce sont les Alpes Grées...

L’avantage, c’est que je n’emmenais pas énormément de ferraille, ce qui m’interdisait de goujonner à tour de bras : on voit ici que la paresse est l’un des moyens de parvenir à la vertu. D’autre part, je pratiquai plus que jamais un alpinisme de proximité, notamment en direction de la Vanoise. Ca surprendra peut-être mes lecteurs, mais la Vanoise est un massif qui m’intéresse autant que les Ecrins, et pas seulement parce que c’est un endroit fabuleux pour le ski de randonnée (là où il reste de la montagne, bien entendu, c’est-à-dire en dehors des stations). Cet Oberland aux formes souvent molles contraste heureusement avec les reliefs beaucoup plus élancés, et parfois presque hargneux, de sa périphérie. Cela introduit dans le voyage alpin une sorte de respiration salutaire. Et en plus, c’est un véritable paradis géologique. Or, je suis un peu fada de cailloux, si bien que j’aime y faire mon marché à la barbe des bouquetins. Et c’est ainsi que j’ai découvert une nouvelle façon de faire de la montagne : pratiquer l’alpinisme à thème, en l’occurrence un thème géologique.

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A la Pointe des Volnets, sur la crête séparative entre Pralognan (à droite) et Champagny (à gauche). Là se placent les plus beaux sommets de la Vanoise, abstraction faite du sublime Mont Pourri. On voit la Grande Glière au milieu, l'Epéna à gauche et la Grande Casse à droite. Et au moins 4 types de roches différentes...

J’ai un faible pour les quartzites, peut-être parce que c’est une roche qui a une histoire et qui la porte en elle. Au départ ce n’est que du grès, c’est-à-dire du sable aggloméré, mais qui a ensuite été métamorphisé et cristallisé tout en conservant l’aspect stratifié des roches sédimentaires. Parfois il fait mieux, lorsqu’il conserve le souvenir des plages où se déposait le sable primitif sous la forme de rides régulières, celles que le va-et-vient de la marée imprimait sur les littoraux de l’ère Primaire. Les géologues appellent cela ripple marks. Quelle sensation de pouvoir passer la main sur ces ondulations délicates qui sont comme des machines à remonter le temps, en se disant qu’elles ont sans doute été visitées par de fabuleuses ammonites, des tortues géantes ou des silures aux barbes interminables ! Mon rêve est d’arriver à trouver l’échantillon suffisamment beau pour mériter d’être ramené à la maison, et assez léger pour être transportable. Je n’y suis pas encore arrivé totalement. Mais j’ai en mémoire quelques endroits où gisent des merveilles qui m’attendent, pour le cas où…

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Ces rides sont seulement esquissées. On peut trouver infiniment mieux, mais c'est rarement transportable !

Il existe une autre solution : aller les visiter sur place. Il n’y en a pas partout : dans les Alpes, le quartzite se rencontre seulement dans les terrains de la zone interne, du Beaufortain à l’Ubaye en passant par la Vanoise et les Cerces. Il est capable de se décomposer jusqu’au trognon, et alors il vaut mieux le considérer à distance : quand il est mauvais, c’est mauvais de chez mauvais, on pourra le vérifier sur le versant français de la Rognosa d'Etache, en Haute Maurienne. Néanmoins il y en a qui méritent la visite du fait de leur étrangeté, comme la Tête de la Cassille dans les Cerces, ou bien le Pic de la Ceinture près des Rochilles : là, le sommet est formé d’un chapeau de quartzites très durs reposant sur une strate beaucoup plus tendre que l’érosion a évidée, créant un rebord plus ou moins large (avec deux ou trois endroits joliment vertigineux) qui fait pratiquement le tour du sommet. C’est une occasion de promenade originale, déconseillée néanmoins aux émotifs…

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Vision glauque du glacier de Gébroulaz (en août...). Dans le bas, la langue glaciaire vient s'empaler sur l'éperon quartzitique du col du Soufre qui le divise en deux. Si vous voulez remuer des quartzites décomposés, c'est là qu'il faut aller!

Heureusement il sait également se comporter avec une surprenante fermeté et c’est alors une des plus belles roches qui soient, établissant une sorte de synthèse entre les qualités du granite et celles du marbre, avec en plus un véritable génie de la polychromie. Alors, on a envie de lui sauter dessus. Et là se présentent deux cas de figure. Le premier, c’est l’idéal : il vous offre gentiment tout ce qu’il faut pour vous assurer sans tracas. Sur les arêtes, de magnifiques becquets comme ceux de l’Aiguille Noire, près du col des Rochilles, ou (moins connu, mais encore mieux) ceux des Rochers Cornus à côté de la Rognosa d’Etache. Je regrette de ne pas avoir de photos de cette arête, car elle est vraiment superbe. C’est une course très facile mais très longue, car on traverse pas moins de quatre sommets successifs, avec une approche et un retour conséquents. Si je peux me permettre un conseil, ce sera d’y aller à partir de l’Italie : de Bardonnèche, on monte en voiture jusqu’au refuge Scarfiotti (2151 m) qui se trouve au creux d’un cirque magnifique. Puis on monte au Gros Peyron et on rejoint légèrement plus bas le col des Rochers Cornus, au départ de l’arête. La traversée se termine au col de la Rognosa, et on redescend par le très beau vallon que domine l’élégant Bric del Mezzodi, aux formes des plus séduisantes. Cette formule est plus confortable que d’affronter les couloirs raides et hasardeux du versant savoyard (accessible depuis Bramans). Dans les faces, on aura parfois de belles fissures franches, comme dans le granite, permettant un assurage parfait avec les moyens classiques. C’est ce qu’on a par exemple dans les quartzites de l’Ubaye, notamment à la Pierre André, sur l’arête Gélinasse-Peigne et de l’autre côté du col Mary, en haut du Val Maira italien, dans les fabuleuses aiguilles du groupe Castello-Provenzale qui s’apparentent à des Dolomites de cristal…!

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La Pierre André, en Ubaye. C'est petit, mais que c'est beau ! Et tout à côté la traversée Gélinasse-Peigne vaut vraiment le coup.

Mais ce n’est pas toujours comme ça. Le quartzite est aussi capable de vous faire le coup de la fissure bouchée, ou, ce qui revient au même, celui de la fissure qui éclate au fur et à mesure qu’on pitonne dedans. J’en ai fait l’expérience il y a très longtemps, en rendant visite à la face est du Grand Bec d’Etache : une tentative vite mise en déroute par la quasi impossibilité de mettre des pitons sérieux. J’ai vu que cette face venait d’être enfin escaladée (septembre 2004), grâce à l’utilisation du perforateur. L’âme du quartzite, c’est de la pâte de silice, impossible à forer avec un tamponnoir à main : les chevilles éclatent au bout de quelques millimètres. Seul le perfo permet de creuser, et encore fait-il changer les mèches tous les 8 ou 10 trous. Et c’est là que je voulais finalement en venir. Si le perfo peut être un engin pervers, son mérite est quand même de permettre un renouvellement considérable des possibilités d’exploration, notamment dans des zones et sur des sommets considérés jusque-là comme inabordables ou sans intérêt.

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Une cordée dans la face est de la Pierre André. A droite, Olivier s'est transformé en homme-nouille !

En quartzite, on en trouve des exemples dans les Alpes du sud (par exemple à la Tête du Sanglier) aussi bien qu’en Vanoise ou dans les Cottiennes (où se trouve le Grand Bec d’Etache). Dans les glaciers de la Vanoise, la face sud-est du Pelve a dormi jusqu’à une date récente. Charles Maly l’avait repérée en son temps, mais il a fallu attendre 1996 pour qu’elle soit parcourue, ce qui donne un des beaux itinéraires de haute montagne du massif. A Aussois, il y a sous la Dent Parrachée le petit dôme du Grand Châtelard où ont été tracées des voies spectaculaires, comme l’Emigré d’au-delà de la conduite forcée, avec quatre ou cinq longueurs d’une rarissime verticalité. Dommage que ça reste si court… On peut aussi rattacher à la famille des sommets comme la Pointe de l’Echelle, la cime des Planettes ou la Pointe de l’Observatoire. Le quartzite y est beaucoup moins pur, un peu comme celui de Séloge dans la vallée des Chapieux, à tel point qu’il s’agit parfois d’un simple conglomérat avec une composante de quartzite. Mais finalement le problème était le même, et là aussi c’est le recours au perfo qui a permis d’y ouvrir un champ d’action très neuf.

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Le château-fort du Pelve, sur le rebord oriental du glacier de la Vanoise, vu de Chasseforêt

Il y en a par-ci, par-là dans le Beaufortain bréchique (notamment à la Tête de Lion et au Fer de Lance du Gargan). Les sommets les plus imposants se trouvent entre Pralognan et Champagny, entre le Grand Bec et l’Epéna. La Grande Glière est le plus grand sommet quartzitique que je connaisse. Sur place on le surnomme « le Cervin de Tarentaise », une comparaison pas absurde. Au sud, il élève une très raide paroi rouge haute de 400 mètres avec à la base un extravagant rebord surplombant qui avance de plusieurs mètres au-dessus du glacier… et qui attend d’éventuels funambules. Tout près, l’arête ouest du Grand Gendarme de la Glière est encore vierge… Au nord, on a une très belle face de 700 mètres avec une fort belle voie de haute montagne, qui aboutit sur le plus beau belvédère de toute la Vanoise. Et non loin de là se trouve la Pointe du Creux Noir, aussi pataude que la Glière est élancée.

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Les faces nord de l'Epéna (à gauche, dans l'ombre), de la Petite Glière (au milieu, en calcaire pourri) et de la Grande Glière (au soleil). La belle voie du versant de Champagny suit fidèlement l'éperon entre soleil et ombre. En bas, les magnifiques moraines du "Petit âge de glace"....

Je me suis intéressé à son cas quand je me suis rendu compte qu’une grande partie de ses faces restait inabordée, notamment dans les versants sud à est, c’est-à-dire au soleil. C’est là que j’ai voulu tester à la fois mes prothèses et le perfo. La facette qui domine le glacier de la Patinoire est très curieuse, avec des strates disposées à la verticale dont les tranches sont décalées comme autant de bouquins mal alignés sur une bibliothèque. Chaque tranche crée la possibilité d’un chemin, avec comme aboutissement un clocher pointu qui ressemble à une haute tour de guet. L’autre versant fait face à l’aiguille de la Vanoise en superposant de grands plans de dalles pareillement décalés, séparés par autant de gradins verticaux ou surplombants.

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Le versant E de la Pointe du Creux Noir : un remarquable flanc de retombée anticlinale ! A skis, on utilise le mince corridor situé à droite...

J’y suis allé voir avec des jeunes surdoués encore à l’orée de leur renommée, Emmanuel Pellissier et Stéphane Husson, ce qui m’a permis de rester maître des dénominations en les dédiant à mes prothèses : le Concerto pour instruments à hanches est une voie imparfaite, avec quelques morceaux de bravoure sur de la silice vitriforme - elle gagnerait à être améliorée dans le bas ; quant à La Croisière du Titanique, c’est une très belle escalade solaire pas très dure, quoique un peu exposée par moments, qui n’attire pas les foules.

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A gauche, les dalles de la Croisière du Titanique. A droite, la face E (Patinoire), avec la voie Girard-Pujos, la Ballade des Grimpeurs disparus et le Concerto pour instruments à hanches.

Là, on retrouve un des problèmes qui plombent la réputation de la Vanoise, toujours présentée comme un massif destiné à la randonnée et pratiquement privé d’objectifs rocheux de valeur. Quand les revues évoquent ses escalades rocheuses, on retombe sempiternellement dans la litanie Arcelin-Grand Marchet-Aiguille de la Vanoise, comme s’il n’y avait rien par ailleurs. Et bienheureux si on y ajoute un zeste de Vallette, une rondelle d’Echelle et un brin d’Observatoire. Hors cela, point de salut ! A moins d’annexer des sommets qui n’appartiennent pas à la Vanoise, comme la Pointe de Bazel ! A croire que les rédacteurs n’y sont pas allés voir, ou qu’ils se contentent de la routine des bureaux de guides…

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L'Aiguille de la Vanoise, en hiver. Aussi à l'ombre que le Creux Noir est au soleil! A noter que l'itinéraire de randonnée passe classiquement tout contre la paroi. Pourtant il y a 35 ans, trois jeunes Albertvillois y ont été tués par une énorme avalanche soudainement descendue de cette face...

Au Creux Noir, d’autres voies ont été ouvertes plus récemment comme Little Bouddha, qui s’apparente un peu à la Croisière…, et Charybde et Scylla, à l’angle des faces sud et sud-ouest. On y découvre des parti-pris d’équipement qui prêtent à discussion (avec par endroits des gros excentrics littéralement intégrés à la roche, là où un bon friend ferait aussi bien…), mais elle a le mérite d’offrir une très longue et belle balade grimpante en direction du sommet.Il y a encore bien d’autres coins envisageables, notamment dans le puissant verrou situé en aval de Pralognan, comme dans le cirque compris entre le Creux Noir et la Vuzelle. Un de mes jeunes coéquipiers de ces dernières années, Etienne Rol, est allé se faire les crocs sur la belle petite paroi ouest bien raide de la Pointe de Leschaux, en face du refuge du Grand Bec. A force de se montrer plus teigneux (et plus rusé) que cette rétive facette, il a fini par y installer deux voies bigrement intéressantes, en attendant peut-être la suite. Je l’ai accompagné pour la première, mais c’est bien une voie à lui puisqu’il a réalisé 100 % de l’ouverture en tête. Un seul défaut : le soleil ne se pointe pas avant midi, c’est donc une affaire de lève-tard.

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Etienne, durant une phase de récupération... Il ne se repose pas toujours !

Et puis, et puis…Il faut bien arrêter cette chronique, faute de pouvoir vraiment faire le tour du sujet. Si vous allez vous balader dans les parages du Thabor, vous verrez vite qu’il y a à droite et à gauche plein de chicots polychromes plus ou moins imposants capables de procurer quantité de petits plaisirs. Et puis l’on peut toujours se contenter des paysages et des couleurs, ce qui est une excellente façon de préparer ses vieux jours d’alpiniste comblé...

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La Tour du Cheval Blanc, dans le massif du Thabor

Et pour quelques images supplémentaires...

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16 octobre 2005

Intermède cornu, où l'on passe du bouquetin à l'Aigle

Vendredi, Christine et moi sommes allés au Grand Perron des Encombres, en Maurienne. Nous y avons rencontré ces charmantes bêbêtes. En voilà au moins qui prennent la vie du bon côté, et pas trop de soucis à se faire: pas l'ombre d'un prédateur à l'horizon...

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A propos de prédateur, il faut que je revienne un peu sur la question du refuge de l'Aigle (un sujet que j'ai passablement négligé depuis quelque temps). On a appris que les guides de La Grave pensaient avoir trouvé une solution capable de satisfaire tout le monde : transporter l'Aigle au col des Ruillans, près de la gare d'arrivée du téléphérique des Vallons de la Meije. Je voudrais simplement poser la question suivante : qu'est-ce qui fait que le refuge de l'Aigle vaut qu'on se mobilise pour sa sauvegarde? Je ne vois qu'une réponse : son appartenance à la Meije, appartenance physique aussi bien qu'historique. Il est lui parce qu'il est là où il est, comme il est, et avec son histoire incrustée dans ses planches. Le déplacer, c'est évidemment supprimer ce lien, et dès lors ce ne serait plus qu'une banale cabane. Et à côté d'un téléphérique! Quelle ironie...! L'Aigle, c'est le symbole du bout du monde, ce lieu qu'on n'atteint qu'au prix de 6 heures de marche, si ce n'est au prix d'une Meije. C'est comme si on mettait le Moulin de Valmy à Disneyland. Autant le détruire tout de suite! Non, vraiment, il y a quelque chose de déconcertant dans cette proposition, qui pose manifestement un problème de longueur d'ondes...

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11 octobre 2005

Prothèses en tous genres

J’ai tellement aimé ma première opération de la hanche (juin 1991) que j’ai remis ça 19 mois plus tard de l’autre côté (janvier 1993). J’étais désormais devenu un bioman, Chaps le titanique, j’allais apprendre à faire tilter les portiques de détection dans les aéroports (avertissement aux futurs collègues : si vous allez dans des pays « sensibles », emmenez avec vous une radio !).

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Voilà à quoi ça ressemble... La première, c'est celle qu'on voit à droite, avec ses vis Parker et le cerclage du trochanter. Quant aux têtes de fémur, je me demande si elles n'ont pas régalé les toutous du quartier...!

Restait l’angoissante question : qu’est-ce qu’on peut bien faire en montagne avec ces machins ? A priori, pas grand-chose. Le jour où j’ai dit à mon chirurgien que j’espérais bien regrimper, il m’a regardé d’un air incrédule, puis a fini par lâcher: « ce n’est pas fait pour ça ! ». De leur côté, les infirmières croyaient m’encourager en me disant: « vous pourrez toujours faire votre jardin ! ». C’est cela, oui : faire son jardin, quel beau projet pour un alpiniste pas décidé à prendre sa retraite ! Quant à mon médecin (qui me tutoie), elle me disait carrément: « quand est-ce que tu te mets au point de croix ? »

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La solution du retour aux sources: la randonnée toute simple... Du passage d'Armène (Bauges), on voit la Roche Torse, Albertville, le Beaufortain et le Mont-Blanc...

Rien de tout ça n’était bien encourageant. J’ai commencé par faire de timides essais au bout de deux mois et demi, et j’ai vu que ça pouvait quand même fonctionner. Dès l’été 1992 j’ai pu refaire des voies relativement dures, comme les Chercheurs d’or au Perthuis, le Feu sacré au Grand Galibier, la Voix d’Elena à la Croix des Têtes, la voie de la Grotte aux Rochers du Midi ou la Danse des Magiciens à la Tournette. En haute montagne, j’ai fait la traversée du Zinalrothorn (non sans avoir beaucoup souffert sur le sentier du Mountet !) ou une virée dans la face des Etançons de la Meije. C’était pas si mal.

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Ascensions titaniques en Valais: à gauche, arête sud du Zinalrothorn; à droite, au sommet du Weisshorn.
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Titanique, et même titanesque : ascension du mont Rose (Punta Gnifetti) par la Cresta Signal (1994)

Bien entendu il a fallu en rabattre : l’aisance n’est plus la même, les genoux montent moins haut, on fuit toute forme d’escalade en coincements, et, à moins de vouloir provoquer une luxation, on dit adieu aux oppositions avec de larges écarts. Le French Cancan alpin, c’est fini ! Et puis, il y a toujours la crainte de la chute, surtout s’il y a un risque de retour au sol. Alors on baisse d’un cran, ou de deux, ou de trois (on se fait à tout, vous savez !), on pratique sans le moindre complexe l’art du refus d’obstacle, on savoure le fait de grimper en second. Quand je pense qu’il y a 20 ans je me battais pour tout faire en tête !

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L'un des charmes de l'escalade en second, avec une cordée derrière soi: grimper en bonne compagnie en partageant de bons moments (Sylvain Cambon dans une voie de la Romanche)

C’est à skis que j’ai eu le plus de difficultés. Sur neige tôlée, quand ça secoue, c’est l’enfer - c'est qu'on n’a plus d’amortisseurs !. Dans les mauvaises neiges, plus question de passer en force, et comment faire dans la croûte ou le béton ? Et puis, il y a les mouvements formellement interdits, comme les ouvertures en chasse-neige – sinon, plop ! Du coup, les descentes dans les pistes forestières étroites sont devenues ma hantise, surtout si la neige a été traffolée par les passages répétés (ah, les traces de raquettes !!!). A tel point qu’il m’arrive de déchausser et de descendre à pieds là où les autres continuent à zigzaguer élégamment, en se moquant du clopin clopinant. Je m’en fiche : j’ai aussi appris à me détacher du qu’en dira-t-on. Tu verras, mon zozo, quand t’auras des prothèses ! Tu rigoleras moins ! T’auras qu’à rester chez toi et faire ton jardin !

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A skis au sommet du Toubkal (Maroc, 1994).Au retour, rencontre avec un skieur local...

Plus tard, j’expérimenterai la solution radicale : les raquettes ! Et voilà comment on finit par appartenir à deux espèces normalement incompatibles : les skieurs de randonnée (qui vouent aux gémonies ces raquetteurs qui passent leur temps à défoncer « leur » domaine, en le faisant évidemment exprès), et les randonneurs à raquettes (qui trouvent ces skieurs de randonnée horriblement sectaires). D’être un rien handicapé, c’est la recette idéale pour apprendre les subtilités de la cohabitation.

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En visite au-dessus de Champagny-le-Haut, face au Grand Bec de Pralognan, avé les raquettes...

Il y a prothèse et prothèse. Dès l’été 1992, j’en ai inauguré un autre type : le perforateur, utilisé pour équiper les voies dites « modernes ». Coïncidence ou pas, c’est Jean-Michel Cambon qui m’avait intéressé à cet engin. L’origine remonte peut-être à juillet 91. Alors que j’étais encore perché sur mes béquilles, j’avais assisté à La Bérarde à un colloque organisé par Mountain Wilderness, durant lequel avait été dévoilé le projet de Convention-escalade pour le massif des Ecrins – une initiative qui me paraissait à l’époque liberticide. J’avais été absolument écoeuré par le déroulement des débats, car on avait l’impression que l’objectif était purement et simplement de se livrer à un lynchage public (et prémédité) de Jean-Michel, présenté comme l’équivalent du diable. Je déteste toute forme de totalitarisme et toute forme d’instrumentalisation. Or, je voyais là des gens qui se comportaient comme s’ils détenaient la vérité révélée et qu’ils fussent chargés d’une mission sacrée (appréciez au passage le subjonctif). De Greenpeace à George Bush et à Ben Laden, en passant par les nationalistes et les cléricaux de tous bords et de tous pays, il y a assez de fachos dans le vaste monde pour ne pas en ajouter, surtout en montagne. Du coup, j’avais pris totalement la défense de Jean-Michel et cela nous avait rapprochés, au point qu’il m’a proposé ensuite de m’associer à son activité d’ouvreur-équipeur.catherine_et_jm

Au pied de la Tour Rouge, au Soreiller. Catherine et Jean-Michel.

C’était l’occasion de me faire concrètement une idée de ce que représentait l’usage du perforateur, et en plus ça me donnait l’occasion de redémarrer en Oisans. J’acceptai. La séance d’initiation a eu lieu dans la Tour Rouge de l’Orientale du Soreiller, avec l’ouverture de la Polka du Pilier voltigeur. Je dois admettre que j’ai alors été séduit par les opportunités que cet outil offrait, à condition de jouer le jeu de l’escalade et de ne dégainer qu’en dernier ressort. En plus nous étions dans une paroi vierge, sans le risque d’interférer avec une voie existante. Ce fut une bonne ouverture, en réversible, avec en prime la très reposante présence de Catherine dans la première journée (il y en eut une deuxième, pour les finitions). Nous avons ensuite récidivé dans Mazurka, exactement dans les mêmes conditions.

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Ouverture de la Polka du Pilier voltigeur (1992)

L’expérience ayant été positive, j’ai accepté d’aller ensuite dans la face sud du Rouget pour ouvrir Le Trésor de Rackham le Rouget. C’était entre nous un sujet chaud. Jean-Michel connaissait mon intérêt pour cette face, je savais qu’il brûlait d’y tracer une voie moderne. Alors que j’étais encore à l’hôpital, il était venu me montrer des photos de son projet. J’ai mis comme conditions que le tracé soit indépendant des voies proches (la Directe 76 et Titine), qu’on ne mette pas de points là où on pouvait utiliser du matériel amovible, et que cette ligne reste unique. Jean-Michel a tout accepté. Nous avons ouvert cela en trois fois, le premier jour avec Jean Saéz qui a ouvert « la » longueur-clé du début, celle qui permet de surmonter un bouclier de dalles rouges qui apparaissait comme problématique. Nous avons fait le reste à deux, l’un relayant l’autre, et je pense que le résultat n’est pas mal. Les répétiteurs sont nombreux et semblent plutôt satisfaits de ce qu’ils trouvent. Je reste néanmoins persuadé que la Directe 76, qui a désormais une vingtaine de mètres en commun avec Rackham, mérite tout autant le déplacement…

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Dans "Rackham...". A gauche, Jean Saéz entame l'ouverture de L3. A droite, mézigue dans une des dernières longueurs.

Si Rackham m’a laissé une impression très favorable du rôle du perfo, j’ai quand même commencé à en entrevoir les effets pervers à la même époque, à l’occasion d’une virée à la Meije avec Jean-Michel et Yves Ghesquiers. En 1991, à l’époque du fameux colloque, ces deux-là et Jean Saéz avaient ouvert dans la face du Bastion Central une voie extraordinaire au titre révélateur : Les grimpeurs se cachent pour ouvrir. Cette voie s’arrêtait juste en-dessous du sommet de la Bande de Neige, au même niveau que « ma » voie de 1969 (dont elle utilise le dernier passage). Jean-Michel et Yves voulaient la compléter en ouvrant un tracé dans la partie supérieure (Jean Saéz n’était plus là : il avait disparu sous une avalanche fin 92). Ils visaient le spigolo surplombant qui s’abat depuis le sommet de la Troisième Dent, un motif hallucinant et effectivement vierge : Stofer était passé plus à gauche en 1927, Francou plus à droite en 1978. Nous sommes donc montés là-haut en empruntant la Banquette des Autrichiens, pour constater que le bas du spigolo était pratiquement inabordable tant le rocher était repoussant. Et nous avons été si bien repoussés que nous nous sommes retrouvés dans la Dibona-Mayer. Le bon réflexe aurait été en fait de reprendre la tentative que j’avais faite en 1971 avec Jeef. Au lieu de cela, Jean-Michel a entrepris de broder sur la lisière de la Dibona-Mayer un cheminement direct, en tirant une belle longueur qui passe peut-être là où Zsigmondy est tombé en 1885. Mais ensuite nous n’avons pas réussi à nous rendre indépendants de la voie historique, tout simplement parce que le terrain s’y opposait.

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Le perfo, quel barda ! (Ici, au début de Rackham...)

Je pense que nous aurions dû accepter le constat d’échec et retirer les points mis en place. Mes compagnons n’ont pas voulu, arguant de la belle qualité de l’escalade ainsi offerte (une variante très au-dessus du standard de la Dibona-Mayer). Et nous avons fait pire, puisque tout en continuant dans la voie de 1912 le perfo a encore été dégainé à deux ou trois reprises. Là, nous nous sommes quelque peu chamaillés, mais j’étais en minorité et je n’allais quand même pas redescendre tout seul. C’est ce jour-là que j’ai compris que le perfo pouvait être un engin redoutable, à partir du moment où il pouvait engendrer une sorte de dépendance chez son utilisateur. J’en conclus qu’à moins d’être un monstre de vertu, il convenait de ne le sortir qu’avec circonspection et de ne pas se concentrer exclusivement sur les voies « modernes ». Allais-je moi-même donner l’exemple de la vertu ? Vous le saurez peut-être en suivant le prochain épisode de cet haletant roman-feuilleton…

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Le Chaps en état de doute métaphysique...

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10 septembre 2005

Le Baron de Crac

La meilleure façon de voler, c’est encore de prendre l’avion, ou tout autre engin susceptible de parcourir les airs. Il y en a aujourd’hui de merveilleux, et ce n’est pas à l’approche de la coupe Icare qu’on va faire la fine bouche. Je ne parle pas du «paralpinisme» (en anglais : le base-jump) : j’en connais qui font ça, c’est une pratique qui me terrifie tout en me rendant admiratif. Oser débouler le long d’une paroi en chute libre pour n’ouvrir son parachute qu’au dernier moment, voilà qui demande un courage, une maîtrise, un sang-froid, une appréciation des choses hors du commun.

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En voilà un qui a vraiment l'air de se prendre le pied... Cette photo ne m'appartient pas : je l'ai empruntée à Claud Remide, un des plus forts paralpinistes français actuels.

Il y a pourtant une méthode qui semble avoir été oubliée. Quand j’étais tout petit, pendant la guerre, on nous emmenait quelquefois au cinéma : c’était une des rares distractions de cette époque fort peu ludique. Je me souviens d’avoir été émerveillé par un film qui racontait l’histoire d’un baron prussien nommé Münchhausen. C’était au XVIIIème siècle, lors du siège d’une ville quelconque. Un jour, le baron était assis confortablement sur un affût de canon et observait le ciel à la lunette. Distrait, le canonnier de service met le feu à la mèche sans prendre garde à sa présence. Le coup part, le boulet jaillit du canon, embarque le baron au passage, et voilà un OVNI insolite qui prend la direction de la Lune, où il finit par se poser. Suivent mille aventures aussi rocambolesques que possible. C’était un film allemand de J. von Baky, le premier film en couleurs jamais produit en Europe (sauf erreur de ma part – je laisse de côté les films de Méliès, qui n’étaient pas photographiés en couleurs), et en tout cas le premier film en couleurs que j’aie jamais vu. Produit en 1943 sous le titre Münchhausen, il avait été diffusé en France sous le titre "Les aventures du Baron de Crac". Je laisserai de côté la question de savoir si le fait d’aller voir un film allemand sous l’occupation était ou non un acte de collaboration, car c’est une question absolument idiote, bien que dans l’air du temps (un air lui-même souvent très idiot). Je dirai seulement que j’aimerais beaucoup revoir ce film…

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Chaps, n'oublie pas que c'est un blog sur l'alpinisme...! Et fais gaffe à tes prothèses...

Vous vous demandez pourquoi je parle de tout ça ? Eh bien, j’ai connu une aventure un peu identique en 1975 dans la face ouest des Grands Charmoz, sauf que je ne suis pas allé jusque dans la Lune. J’étais avec Gilbert Guirkinger, un colosse devenu guide qui faisait alors son noviciat alpin. Nous étions partis faire la voie Lenoir-Leroux, une bonne « vieille» voie  à la sauce chamoniarde traditionnelle. C’était plaisant, il faisait beau, il y avait des connaissances dans le tout proche pilier Cordier. Vers le milieu de la face, voici que se présente un ressaut plus raide, fendu d’une large fissure-cheminée verticale décorée de deux fissures parallèles. Juste en dessous il y avait une belle terrasse avec un superbe becquet taillé comme un diamant. La cheminée promettait une séance de rudes coincements. Je ne crache pas dessus, mais si je peux les éviter je ne m’en prive pas.

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Le fissure Brown dans la face ouest de Blaitière (enfin, je crois, sans en être très sûr...). Je mets des images de Blaitière parce que je n'en ai pas des Grands Charmoz!

Et justement le début pouvait se contourner par de belles dalles vertes, en dehors de l’axe de la bête. Je les escalade donc, je place un bon piton, puis je me vois renvoyé vers la cheminée. Je me soumets, et en avant pour les coincements en utilisant les deux fissures. Pas si dur finalement, sauf que ça se terminait par un rétablissement qui avait l’air plus teigneux. Mon dernier point d’assurage commençait à être vraiment loin, il me fallait quelque chose. Je n’avais pas (encore) de coinceurs, mais j’avais un gros coin métallique (un bong). Je le souque dans la fissure de droite et je fais mon rétablissement. Je me retrouve alors dans une sorte de niche profonde, et je découvre que la double fissure correspondait en fait aux deux faces d’un énorme feuillet coincé verticalement dans la cheminée – un bel échafaudage en somme, sur le faîte duquel j’étais confortablement assis. Je constate alors que je peux le coiffer d’un grand anneau de sangle, et comme la suite avait l’air aussi physique, je décide de récupérer mon coin métallique planté un mètre plus bas. Me retenant à l’anneau, je me laisse glisser comme sur la croupe d’un cheval, je saisis mon marteau et bing ! bing ! bing ! je déloge mon coin. Il vient. Il vient si bien que tout l’univers se met alors en branle: voilà le feuillet, brusquement décoincé, qui déménage dans un boucan de fin du monde, moi dessus, Gilbert pile dans l’axe, et ce machin qui doit peser quelques tonnes prend exactement la direction du relais, tandis que je m’en désolidarise au moment où le piton placé dans la dalle provoque un pendule providentiel.

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Toujours Blaitière. A gauche, le versant est (Envers des Aiguilles).

La logique aurait voulu que Gilbert soit réduit en bouillie, les cordes pulvérisées, le Chaps expédié dans les sombres abîmes où gisent les splendeurs passées des Charmoz. C’était compter sans ce hasard qui passe son temps à cafouiller entre fabrication de désastres et production de miracles. Nous sommes tombés dans la deuxième catégorie. Je résume : le bloc fonce vers Gilbert, celui-ci fait un mouvement désespéré, violent et inutile, afin de l’éviter : ligoté comme il l’était, son rayon d’action était égal à zéro – il n’a réussi qu’à se déloger une vertèbre ! Donc, le bloc arrive, tombe pile sur la pointe du diamant, explose, les débris giclent de tous côtés mais épargnent leur proie, sauf un morceau qui lui écrabouille un orteil, puis ricochent avec fracas jusqu’à la moraine.

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C'est pas le bon côté (on voit ici les glaciers du Géant et de Leschaux), mais c'est pas grave

Fumée, odeur de pierre à feu (ah, l’odeur du granite qui explose !), bruit et fureur, halètements, cris, appels angoissés du voisinage (« Vous êtes morts ?», nous demande-t-on ; « Pas tout à fait ! », répondé-je avec un certain à-propos), enfin tout s’arrête. Nous nous regardons en gémissant, incrédules : nous sommes là, avec certes quelques bobos plus ou moins graves, mais sans rien de cassé et à peu près vivants – c’était déjà quelque chose. La suite ? Nous avons réussi à gagner un peu plus haut les vires qui permettent de rejoindre facilement la base du couloir Charmoz-Grépon, et de là le glacier des Nantillons. Puis nous nous sommes traînés jusqu’au téléphérique, où nous avons bousculé quelques bidochons pour pouvoir attraper la plus proche benne possible. Avec sa vertèbre démise, Gilbert souffrait énormément, moi beaucoup moins, mais j’étais assez écorché et sanguinolent pour effaroucher les pékins. Il a quand même fallu user un peu du piolet pour obtenir les places qui reviennent aux grands blessés de l’Alpe (« On a payé, on fait la queue, vous n’avez qu’à faire comme tout le monde ! Ben voyons…»).
La suite est plus tranquille. A Chamonix, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir rejoindre un ami toubib qui s’y trouvait en vacances. Il s’est enfermé dans une pièce avec Gilbert. Pendant une demi-heure, on se serait cru dans un sous-sol de la Gestapo : ça tapait, ça hurlait, ça gémissait, ça invectivait. Puis, plus rien. La porte s’ouvre, Gilbert arrive, radieux : la vertèbre avait bien voulu réintégrer ses quartiers d’été. Fin de l'épisode.

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Le Chapeau de Napoléon (Bauges), la Lune, le Chaps... Reste à trouver le canon...

C’est après cela que je me suis souvenu de Münchhausen, au point que j’ai voulu fêter ça en ouvrant une voie que je puisse appeler « Le Baron de Crac ». Les appellations, ça ne se donne pas au hasard, il faut qu’il y ait une correspondance entre l’idée et l’objet. Ainsi, je n’ai jamais pu trouver la voie que j’aurais voulu appeler : « Il ne faut jamais traiter le crocodile de grande gueule avant d’avoir traversé la rivière ». J’admets que c’est un peu long… Pour le Baron de Crac, j’ai dû attendre plusieurs années avant de trouver la paroi ad hoc dans un coin perdu des Bauges : la Montagne du Charbon. Cette Préalpe est comme une immense coque de navire perchée au-dessus des forêts, loin de tout. C’est une thébaïde de fleurs, d’herbe et de vaches peuplée de quelques chalets paisibles comme le Planay ou le Rosay, et tout en haut de la conque se nichent des petits bouts de parois au calcaire éblouissant.

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Le coeur de la Montagne du Charbon, vu du Trélod. Désolé pour la qualité des photos : j'ai dû utiliser à l'époque des pellicules de basse qualité...

Comme personne ne s’en était jamais soucié, j’en ai fait mon profit. Tout y est passé : Dalle du Planay, Dalle du Rosay, parois de Banc Plat, j’y ai ouvert une vingtaine de voies, laissées équipées, et j’y ai grimpé une bonne soixantaine de fois (topo : Charbon1.pdf, Charbon2.pdf). Les fins de journée étaient immuablement consacrées à de longues visites chez les bergers du Rosay, avant de descendre avec de beaux fromages. Ils ont changé d’alpage depuis quelques années, l’ambiance du Rosay est devenue moins festive. En août 1991, ils avaient organisé là-haut un concert avec le pianiste François-René Duchable et un flûtiste dont je n’ai pas retenu le nom. J'y étais monté sur mes béquilles, car j'inaugurais là ma première prothèse de hanche, tandis que le piano à queue était arrivé (et reparti le lendemain) au bout d’un filin d’hélicoptère. Cela se passait dans l’amphithéâtre (complètement naturel) du Rosay, à 1600 m, juste au-dessus du chalet. La nuit avançant, l’humidité et le froid désaccordaient peu à peu l’instrument, et les pédales dérapaient comme par une nuit de verglas. Vers minuit, Duchable et son flûtiste ont lancé vers les étoiles la sonate pour flûte et piano de Ravel, qui se termine par une longue note suraiguë. Elle est partie vers la paroi, là où se trouve la voie Ecliptique, où elle a rebondi comme dans une sphère de cristal, et a filé telle une comète vers l’infini. Quelle merveille, quel luxe !

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Le cirque du Rosay. Les personnages sont exactement à l'endroit où s'est tenu le concert (ils entourent le piano, qui vient d'arriver). Derrière, exactement au milieu, les dalles d'"Ecliptique". J'ai égaré les photos où l'on voyait le piano voltigeant sous l'hélico....

Ces falaises de poche sont toutes tournées vers le Levant, seule Banc Plat possède aussi une facette ouest, qui domine le col de Bornette (le lieu le plus boueux des Bauges boueuses). On y trouve des structures inhabituelles en calcaire, faites de dalles compactes et ventrues, de surplombs lisses et pansus, le tout fendu par des fissures yosemitiques aux lèvres arrondies. Bref, une architecture parfaitement rococo, avec une surprenante tendance au dévers. C’est là que j’ai logé mon Baron de Crac, une escalade où on a parfois l’impression que la redingote décolle des fesses, à l’instar de celle de Münchhausen assis sur son boulet.

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Troisième longueur du Baron de Crac. Où l'on a l'impression d'être comme un noyau de cerise, recraché par la fissure...

Et pour que l’illusion soit complète, je l’ai dédoublé en un Subjectif Lune d’inspiration tintinesque, où je me suis payé une des pires séances de pitonnage de mon existence : quelque chose comme 5 heures pour une seule longueur, un dièdre déversant bien jaune terminé par une couronne de surplombs. Heureusement qu’Olivier Le Maout, mon excellent et stoïque compagnon, avait emmené sa radio. Sans son dévouement et sa jovialité, les voies du Charbon n’existeraient pas. Encore un qui garde une place ensoleillée dans ma mémoire…

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Olivier Le Maout dans "Equinoxiales". Et vivent les Bretons !

Autres photos du Charbon (pas toujours terribles, je l'avoue)

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09 septembre 2005

Dingues et valdingues

L’alpiniste est-il un animal volant ? Le grimpeur sur un mur d’escalade, oui, incontestablement. Mais ça n’a pas toujours été comme ça. Livanos disait à peu près qu’il fallait faire à l’alpiniste la même recommandation qu’aux bibelots chinois : « Ne pas tomber ». D’avoir évoqué l’épisode contondant et miraculeux de Borderan m’a remis en mémoire d’autres situations pas moins « limites ». Voici par exemple un épisode qui s’est déroulé il y a 35 ans, aux débuts du club d’escalade du Lycée.

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Escalade lycéenne à Marlens. Date indéterminée (début des années 1970...)

On fonctionnait au rocher de Marlens, une petite falaise entre Ugine et Faverges au-dessus des bois. Pas très haute (25 à 35 m), mais bien raide et pas vraiment facile, plutôt éprouvante pour les bras. La voie la plus facile, dite « normale » (quelle idée !), était une petite vacherie avec ses 2 traversées sous des toits qui nécessitaient de se lancer sans mollir, avec la perspective chaque fois d’un joli pendule si les bras lâchaient.

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Rocher de Marlens : la première traversée de la voie "normale", avec moi dedans! On apprécie l'allure générale : knickers, bretelles, ceinture d'encordement, grosses chaussettes, chaussures (des bonnes : c'était des Terray-Saussois, super pour grattonner). C'est sûr qu'aujourd'hui mon costume a légèrement changé...!

En ce temps-là l’équipement était assez primitif : on grimpait en chaussures, sans baudrier, les plus chanceux ayant une simple ceinture d’encordement (idéal pour se faire mal aux reins !), tandis que les autres se contentaient de se nouer la corde autour de la taille – il suffisait de bien le serrer. En cas de chute, ça laissait quelques bleus…
Cet après-midi là, j’avais toute une bande de garçons plus ou moins costauds parmi lesquels Denis V…..t, au format plutôt fluet. [Notez en passant la remarquable absence de la gent féminine durant toutes ces périodes : l’alpinisme, c’était une affaire de mecs…. !] Ne pouvant m’occuper de tout le monde à la fois, j’avais organisé un mille-pattes dans la voie normale: j’étais passé devant en installant l’assurage, les autres n’avaient qu'à suivre en s’assurant mutuellement. Dans les traversées, ce n’était inconfortable que pour le dernier, chargé de faire le vide derrière lui, tandis que tous les autres étaient assurés à la fois par devant et par derrière. Du moins, en théorie…

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James Chevallier à Marlens. Ce devait être vers 1976 (?), tout à fait à ses débuts...

J’étais occupé avec d’autres en bas du rocher, laissant évoluer mon mille-pattes, quand j’ai entendu les sons habituellement associés à un pendule : placé au milieu de la cordée, Denis avait volé dans la dernière traversée et pendouillait, plaqué sur une dalle lisse à 25 m du sol. Il ne bougeait plus et j’entendait des paroles incompréhensibles. Je hélai le préposé à l’assurage, un costaud installé au sommet, m’étonnant de ce qu’il n’aidait pas Denis à s’en tirer en avalant sec la corde. Et c’est alors que j’entendis : « Impossible, il est passé au travers de son nœud ! »
Madonna ! Sans baudrier ni ceinture, Denis s’était encordé en faisant une boucle beaucoup trop lâche qui avait coulissé pendant le vol. Heureusement il avait eu un réflexe extraordinaire : il avait réussi à rattraper la boucle d’une main et c’est ainsi qu’il restait suspendu, sans appui sérieux pour l’autre main et pour les pieds. S’il lâchait prise, c’était fini !

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Vers la sortie de la voie "normale"... Pas bien commode pour jouer les filles de l'air, surtout d'une seule main !

J’avais peu de secondes pour réagir. Je lui crie de tenir bon, j’attrape une corde qui se trouvait là, je me rue vers le sommet (il y a un petit sentier coupé d’une échelle), j’arrive auprès de l’assureur, conscient de tenir une vie à la force de ses biceps. Par chance un autre élève est là, disponible. Je m’encorde en un tour de main, je lui confie le brin en lui demandant de m’assurer le plus sec possible, et je plonge dans la paroi (moi qui déteste les sports nautiques !). J’arrive près de Denis, qui est sur le point de tout lâcher et me regarde avec des yeux suppliants ; d’un bras je le ceinture de toutes mes forces en lui ordonnant de se pendre à mon cou, ce qu’il fait – non sans murmurer avec un humour bien venu : « c’est la première fois que je baise un prof ! » Et moi, qu’est-ce que je devrais dire !!! Puis, aidé par les biscotos des gars d’en haut, je me hisse au sommet avec mon précieux bagage.

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Guides de l'Oisans autrefois (à gauche, Henri Turc, "le Facteur"). Pas de casques, une ficelle en guise de corde, un vague noeud autour de la taille, pas même un mousqueton... Ces gens sont fous! Envoyez immédiatement la maréchaussée!

Il est clair que ce jour-là j’avais frisé la correctionnelle. Si ça s’était passé en 2005, j’aurais été mis en garde à vue, inculpé de mise en danger de la vie d’autrui et autres crimes ou délits, plus probablement une accusation de pédophilie. Et Sarkozy serait venu sur les lieux (ne jamais perdre de vue le petit Nicolas !). Pourtant, la seule vraie faute que je reconnais vraiment est de n’avoir pas vérifié l’encordement de chacun, et j’admets que c’était une faute gravissime.
J’en vois d’ici qui vont parler d’inconscience. C’est une notion toute contextuelle. Je crois me souvenir qu’après cet incident j’ai imposé le port d’une ceinture d’encordement. Pour autant, il n’est pas certain que le risque était diminué, puisque la sécurité était reportée sur un simple mousqueton. Et qu’est-ce qui résiste le mieux ? Un mousqueton, ou la corde elle-même ? Mais du moins il y avait l’impression d’une meilleure sécurité. C’est cela qui compte : l’impression. Vous croyez être en sécurité, donc vous êtes en sécurité. Mais vous verrez que dans 10 ans, avec les mêmes critères, vous serez glacés d’épouvante.

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Dans les cannelures du Roc des Boeufs (Bauges). Visiblement, tout a changé !

De nos jours, le matériel s’était amélioré de façon extraordinaire… et cela n’empêche pas la montagne d’être toujours aussi dangereuse. Hier, la terre a tremblé en Savoie (on a senti la secousse ici, à Bonvillard). Une jeune femme qui grimpait près de Chamonix a alors reçu des pierres sur la tête, et pourtant je suis sûr qu’elle grimpait en toute sécurité. C’est comme ça : la montagne EST dangereuse, c’est dans sa nature. C’est pourquoi les discours rassurants qui cherchent à faire croire que l’accumulation de matériels et de techniques réduit le risque à rien ou presque rien, ces discours sont fallacieux. Un pékin qui se balade dans une via ferrata avec le matos dernier-cri acheté la veille à Intersport risque sa peau, mais il ne le sait pas, et même il s’imagine qu’il ne la risque pas. C’est justement en cela qu’il est en danger, mille fois plus que l’anarchiste qui batifole à poil en terrain d’aventure sur le sommet d’en face, mais en sachant que ce terrain est dangereux et comment il doit s’y comporter.
La sécurité, ce n’est pas le matériel, ni les manuels, ni l’encadrement clé en mains (qu’arrive-t-il si c’est le guide qui prend la pavasse sur la tête ?). La sécurité, c’est la connaissance du milieu, la compréhension du terrain, la connaissance de soi et de ses limites, et surtout leur acceptation. Cela ne s’achète pas en magasin : ça s’appelle l’humilité devant la montagne, et la nécessité de l’apprentissage. Mais je crois l’avoir déjà dit. Décidément, je radote – ça doit être les effets de l’âge…

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Portrait d'un homme d'expérience (1990)

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31 août 2005

Escalade et jubilation

S’il est une chose sûre, c’est que mon aventure partagée de mars 1980 (l’avalanche suivie d’un aller-et-retour sans frais chez St-Pierre) a complètement changé ma manière de voir les choses. Je ne parlerai que de la montagne, ce qui est déjà beaucoup. Après avoir remis tous mes compteurs à zéro, j’ai entamé la période la plus heureuse de ma vie d’alpiniste. Comme le destin a le goût des vacheries, il a fait en sorte que cela ne dure que quatre années, avec pour août 1983 un rendez-vous des plus fracassants. Mais n’anticipons pas : pour le moment, place à l’apothéose !

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Les charmes de l'escalade dans les Bornes. A gauche, dans la voie du Char à Bancs (Pertuis). A droite, une pancarte à Nant Debout, retouchée par un petit impertinent (elle a disparu depuis)

Non pas que le nombre et la qualité des prouesses ait augmenté, bien au contraire. Les courses qu’on jugeait alors exceptionnelles ont été plutôt moins nombreuses ; c’est le plaisir qui a été plus intense que jamais, et c’est bien cela qui compte : foin de performances, place à l’hédonisme alpin. Plaisir de vadrouiller, de connaître des lieux jusque-là dédaignés, la Corse, les Dolomites, les Pyrénées (merveilleuses Pyrénées ! allez dans les Pyrénées !) ; plaisir de vagabonder de cimes en cimes, fussent-elles sans réputation ; plaisir de partager ces moments avec de jeunes galopins qui découvraient la montagne avec une joie, un enthousiasme et un talent fous. J’avais déjà expérimenté ce luxe du partage avec des compagnons comme James Chevallier, Olivier Comerson ou Jeef Lemoine – tous les trois disparus aujourd’hui. Nous étions allés ensemble aux Etats-Unis en 1979, après quoi il a bien fallu se voir moins souvent – il ne doit pas exister beaucoup de cordées éternelles…

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Sur la rhyolite de Bonifato, en Corse du nord. Une ouverture anonyme...

J’animais toujours le club d’escalade de mon Lycée et je démarrais celui du CAF d’Albertville. Cette double casquette m’a permis de me retrouver au milieu d’une escouade de choc comme on en rencontre rarement. Il va être difficile de ne pas être injuste si je me risque à citer des noms, et pardon d’avance pour ceux que j’oublie. Pour certains les courses effectuées ont été peu nombreuses, mais suffisamment pour apprécier leurs qualités morales et intellectuelles tout autant que leurs dons de grimpeurs – ainsi de François Hubert ou de Fabien Hoblea, des garçons tout simplement géniaux.

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François Hubert dans la voie de la Relève, à la Tête de Colombe (Cerces)

Pareil pour François Cartier ou les frères Goujon, Vincent et Pierre. Ce dernier nous a quittés en 1991, le jour même de mon anniversaire, dans les eaux furieuses de mes Côtes d’Armor natales. Lui ne grimpait pas, mais il était musicien et s’il skiait en apparence comme une savate, il répondait présent chaque fois que je cherchais un partenaire pour une course à skis, loufoque de préférence. Un été je l’avais emmené faire une traversée intégrale des Aiguilles de Trélatête à partir des Chapieux, dans la journée. Une paille ! Au moment de chausser les crampons vers la Lex Blanche, il m’avait demandé comment ça fonctionnait, et pareil pour les broches à glace. Il m’avait rappelé Bertrand Bougé – autre poète disparu – me signalant à la sortie du couloir des Italiens, à la Grande Casse, que c’était la première fois qu’il mettait le pied sur des crabes… Cette démarche me convenait parfaitement : après tout, c’est bien ce qu’on avait fait avec Wyns à la voie des Savoyards ou au Bastion Central – se fourrer dans le pétrin, et après on regarde comment en sortir. Le principe de précaution, ce n’était pas notre tasse de thé.

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Vincent et son oeil complice dans la voie des Lézards, aux rochers de Borderan (Aravis)

Vincent, c’est le petit frère. Si on n’a jamais fait de très grande course, on a grimpé et skié jusqu’à plus soif, et lui à skis, c’est vraiment le contraire d’une savate. Si vous avez vu ce joli film de « Malabar Princess », vous avez vu passer son nom sur le générique – c’est lui qui en a fait la prise de son, c’est devenu son job. Il revient quand il peut regarder les montagnes depuis son parapente et écluser avec nous une bonne bouteille. J’adore les bonnes bouteilles… Mais je m’égare. Qui encore, dans la galerie des vedettes ? Il y avait Jean-François Pouillard, le « vieux » puisqu’il avait dépassé les vingt ans, avec qui j’ai fait la traversée des Aiguilles de Chamonix juste avant mon accident, en août 83. Une drôle de traversée, dans une chaleur caniculaire, sur une montagne morte de soif, avec des versants qui littéralement s’écroulaient en-dessous de nous, comme une prémonition des temps actuels.

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François Cartier (en tête) et Vincent dans la paroi de Bazel. A droite, Jean-François en rappel au Pilier des Trois Pointes (Mont-Blanc du Tacul)

Il y avait encore Marc Séraphin, un océan de modestie et de générosité, artiste lui aussi, végétarien et grand bouffeur de chocolat. Et infatigable ! Je ne l’ai vu craquer qu’une seule fois, sur l’éperon sud-est du Bec d’Oiseau. Alors que nous étions déjà très haut, il avait été pris de douleurs très violentes qui faisaient penser à un œdème pulmonaire. Nous étions si haut que la retraite me paraissait plus problématique que le passage par le sommet, afin d’atteindre le glacier des Nantillons. Par bonheur il y avait avec nous Vincent Coussedière, et nous avons littéralement porté Marc jusqu’à la cime tout en craignant le pire. Sur le glacier, je pensais courir jusqu’à Chamonix pour aller chercher du secours, mais en fait Marc y est arrivé avant nous sur le coup de minuit, frais comme un gardon : plus nous descendions, mieux il se portait tandis que nous, nous accusions la fatigue. Il n’y avait pas plus d’œdème que de beurre en broche, seulement une banale déchirure intercostale, aussi douloureuse que bénigne !

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Marc dans le Pilier des Chercheurs d'Or, lors des séances d'ouverture

J’ai fait avec Marc des courses magnifiques dans un style qui m’a comblé, tout de dépouillement et de sérénité, comme on dirait d’un alpinisme franciscain : au Rouget (la voie de la Console !), à la Noire de Peuterey, à Sialouze ou au Pic sans-Nom (la George-Russenberger dans la face nord, où nous avons éprouvé l’euphorie de la course parfaite). Et c’est avec lui que j’ai ouvert au Pertuis, dans les Bornes, le Pilier des Chercheurs d’Or. Une épopée de 12 journées presque consécutives, en juin 1982. J’aimais beaucoup cette haute muraille verticale jaillie des arbres, la seule falaise des Bornes qui fasse penser au Vercors. J’y allais très souvent avec les jeunes, avec qui j’ai parcouru une bonne partie des voies. Ma préférée était le Char à Bancs, dont j’avais fait en juin 68 la deuxième ascension et que j’ai refait au moins 12 fois. Je voulais faire là-haut une trilogie associant le Pertuis et la Tête à Turpin, toute proche. J’ai dû me contenter d’une voie à la Tour des Bûcherons (Rhapsodie d’automne) et de ce Pilier des Chercheurs d’Or proche du Char à Bancs. Je voulais faire une voie complètement équipée en utilisant pitons et spits, ce qui était encore peu courant en-dehors des écoles d’escalade. Je tenais aussi à ouvrir du bas, sans placer de cordes fixes et en faisant un maximum de libre. Les dernières journées ont été rudes, quand nous passions plus de la moitié du temps à remonter la partie déjà parcourue ! J’ai été assez fier du résultat, je dois dire, même si mes critères d’équipement paraissent aujourd’hui complètement ringards. Mon plus grand regret est de constater que cette superbe paroi est à l’abandon et n’attire pratiquement plus personne…

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Partie centrale de la face sud du Pertuis. Le Pilier des Chercheurs d'Or borde la très profonde cheminée visible à gauche (où passe la voie de l'Escalier). Le Char à Bancs est plus à droite et sort sous le relais TV visible au sommet

L’alter ego de Marc était donc Vincent Coussedière, brillantissime dans toutes les matières de l’esprit comme dans celles de la grimpe ou du ski. Lui aussi je lui dois bien des choses, notamment une Walker d’anthologie (à nous deux moins de 60 ans, donc presque 42 pour moi…) et une Devies-Gervasutti à l’Ailefroide quelques années plus tard, qui ressemblait à une passassion symbolique de pouvoir. Enfin il ne faudra pas que j’oublie Cyrille le Ménestrel, dit Minestron, dont nous avions hérité alors qu’il entrait à peine dans l’adolescence avec ses longues guibolles et sa voix de soprano coloratura (faut-il dire « coloraturo » ?) dont il usait comme d’une trompette. Volubile et drôle, c’était un ludion effervescent à qui on avait parfois envie de mettre une laisse. Cela ne l’a pas empêché de devenir un remarquable grimpeur, sans parler de qualités intellectuelles qui rivalisaient sans peine avec celles des autres. En fait j’avais hérité là d’une équipe de prix Nobel en puissance, smokings en moins et joie de vivre en plus.

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Vincent (dans le Pilier Rouge du Petuis) et Cyrille (dans la paroi du Casset, à la Tournette)

J’ai eu l’occasion dévaluer leurs capacités en septembre 1981 lors d’un séjour en Vésubie sous la houlette du CAF d’Albertville. Je me suis retrouvé seul pendant 12 jours avec huit monstres de cet acabit, 12 jours durant lesquels je courais d’une voie à l’autre pour mettre les cordées sur les rails, contrôler la bonne marche des opérations, assurer les descentes, conduire ceux qui n’étaient pas autonomes (13 voies en 8 jours…), plus faire le chauffeur, les courses, la cuisine, la nounou, etc…C’était épuisant et ravissant. J’ai eu le coup de grâce le jour du départ, quand il a fallu ranger le petit chalet que nous avions loué au Boréon, et que François m’a sorti qu’il n’avait jamais touché un balai de sa vie…

On a fait encore mieux l’année d’après avec Cyrille, Marc et Jean-François. Vincent Coussedière aurait dû en être, mais il s’était fait une entorse à la descente de la Walker et avait dû renoncer. On avait prévu de grimper durant la deuxième quinzaine de juillet (1982) sans programme bien défini. Heureusement, car la météo était enragée, avec des orages quotidiens très méchants qui pétaient sur les 13-14 heures. Nous avons cru trouver la solution dans une fuite en avant qui nous a fait visiter la moitié de l’arc alpin. Qu’on en juge : 17 juillet, voie Kohlmann-Mazeaud à la face sud du Pouce. Orage. Le 18, transfert sous la pluie dans le Val d’Orco et montée à Piantonetto. 19 : voie de la Tour Détachée au Becco di Valsoera. Orage, naturlish. Le 20, on traverse la plaine du Pô jusqu’en Lombardie, direction le col de la Maloja et bivouac tout près du Badile. 21 : éperon ouest-sud-ouest du Piz Cengalo. Puis avec Jean-François, je franchis sous l’orage (naturalmente) trois cols pour aller récupérer le camion pendant que Marc et Cyrille passent la nuit dans la chapelle d’un cimetière du Val Masino…

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Dans la face ouest du Becco di Valsoera (Grand Paradis)... un jour où il faisait beau...

Le 22, on file sur Madonna di Campiglio et on monte (sous la pluie) au refuge Brentei. 23 : Campanile Basso par le spigolo Graffer + paroi Preuss. Orage. Le 24, on se retape la Padanie, cette fois pour le Val Maira. 25 : trois voies dans le groupe Rocca-Provenzale, après quoi on rejoint, au milieu des éclairs, le Valdieri dans l’Argentera. 26 : face sud du Corno Stella par la Directissime Pierre Allain, et descente en courant sous l’orage. On a quand même sauté un jour avant la dernière qui a eu lieu le 29 dans le Val Veny, avec la traversée des Aiguilles nord et est de Trélatête. Bon, c’était 15 jours pas mal employés, en somme, et des voyages qui forment la jeunesse !

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Le versant sud du Corno Stella (Argentera)

Je dois à Cyrille un des épisodes les plus pittoresques de ma carrière d’initiateur bénévole. C’était dans les rochers de Borderan, au-dessus du col des Aravis. C’est une petite falaise (100 à 150 m, pas plus), très verticale, avec un calcaire surprenant où alternent le meilleur et le pire. On a parfois l’impression de grimper sur du carton, mais on trouve aussi des dalles éblouissantes. Je l’ai découverte en 1974 et je me suis aperçu que c’était un très chouette terrain d’aventure, au sens vrai du terme (je ne parle pas de cette imposture des « parcs d’aventure », comme si l’aventure pouvait s’enfermer dans un espace clos !) : recherche du cheminement, résolution des problèmes d’assurage (parfois très chinois !), une certaine prise de risques, le tout dans un décor somptueux.

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Rochers de Borderan. A droite, la grande dalle de la voie des Lézards

J’y suis allé je ne sais combien de fois, ouvrant une bonne douzaine de voies allant de la bouse intégrale au petit chef-d’œuvre (D XII, le Poinçonneur de l’Adroit, le Grand Fanfoué, la voie des Lézards…). Ma favorite est le Grand Fanfoué, ouvert en 74 avec Michel Valyi puis remanié à plusieurs reprises, et que j’ai dû parcourir une bonne vingtaine de fois. Malgré son allure rébarbative, c’est une très belle escalade aérienne, sur un rocher presque partout excellent, avec à la fin une dalle coquine dont je ne suis pas peu fier…

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Vincent Goujon dans la longueur terminale du Grand Fanfoué

Cette fois-là nous étions cinq : j’étais devant, assurant en flèche Cyrille suivi de Fabien. Derrière, en cordée volante, il y avait Marc puis Vincent Coussedière. J’avais enchaîné les deux premières longueurs et je faisais monter mes seconds, quand Cyrille avisa au-dessus de sa tête une belle écaille bien découpée, séparée de la paroi par une fissure à la courbe tentatrice. Cette écaille, j’avais pris bien soin de la contourner sur mon passage, mais je n’eus pas le temps d’alerter Cyrille que celui-ci s’était déjà agrippé à son tranchant tout en glapissant avec la suavité d’un cornet à piston : « Eh les copains, une p….. de dülfer ! » On devine la suite, digne d’un scénario pour la Panthère rose : l’écaille gicle, avec Cyrille cramponné dessus, jambes frétillantes et mine stupéfaite, avant d’aller penduler sous quelque surplomb, tandis que le couperet de guillotine fonce vers la tête de Fabien, la frôle, s’abat sur le rocher devant sa poitrine tout en sectionnant net sa corde d’attache, rebondit en direction de Marc, l’évite de peu dans un pas chassé de toréador, hésite à fracasser un peu plus bas le crâne de Vincent puis, se ravisant, s’en va exploser dans un vacarme triomphateur dans le pierrier. Echooooooooooooooooooooooos tout au long de la crête des Aravis ! Puis, le silence.

Logiquement, j’aurais dû avoir trois morts sur les bras, sinon trois et demi. Je rappelle que c’était une sortie du club d’escalade du Lycée, un mercredi après-midi. J’imagine la tête du proviseur (« Je vous couvre, je vous couvre »), si…. Restez couvert. J’imagine que cette affaire m’enverrait aujourd’hui au goulag, et que Sarkozy se déplacerait en personne aux Aravis pour fustiger ma criminelle inconscience. Heureusement nous étions en 1981 ou 1982 : c’était encore l’état de grâce, version Tonton. Mais au moins, les procureurs ne se mêlaient pas de faire de l’escalade.

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Cyrille dans D XII, lors de l'ouverture

Rétropectivement, je bénis la chance puisqu’il n’y a eu que de très légères égratignures, qui ne nous ont même pas empêché de finir la voie. Je bénis surtout le sang-froid et la lucidité de ces quatre jeunes, la belle placidité de Fabien qui sut rester impassible alors qu’il se livrait à un solo involontaire sur quelques grattons, la superbe efficacité de Marc qui se propulsa jusqu’à lui et fit en un clin d’œil les gestes qui le mirent hors de danger, sans omettre la réaction de notre ludion voltigeur, soudain privé de son organe vocal, mais tout aussi vite enrichi d’une dose d’expérience dont il sut faire son miel. Décidément, j’avais affaire à une sacrée équipe – oui, on peut rencontrer dans sa vie des jeunes dignes d’admiration.

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Dans la Restonica (Corse centrale)

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05 août 2005

Un Rouget jubilatoire

La face sud du Rouget a vraiment été ma « découverte » de l’été 76. Certes, j’étais déjà allé par là auparavant. J’avais commencé en 1969 par faire la grande arête des Etages (voie 10 sur la photo), qui ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Puis en 1970 cela avait été le Grand Gendarme, cette jolie petite tour de granit qu’on aperçoit très bien de La Bérarde (c’est la voie 11). Là, j’avais pu mieux apprécier ce que le Rouget est capable de proposer en matière de bon rocher. Puis j’étais monté en 74 pour faire l’éperon Girod, la seule voie existante dans la face principale (voie 4), mais ça s’était mal terminé. C’était à la Pentecôte et j’avais fait la bêtise de ne pas prendre de crampons, alors que le bas de la face était défendu par des névés raides et durcis par le gel. Je m’y étais payé une gamelle monumentale à laquelle j’ai déjà fait allusion. C’était bien fait pour moi (mais pas pour Jeef, qui m’accompagnait) et c’est ce qui m’autorise à affirmer solennellement que la connerie n°1 que peut faire un alpiniste en haute montagne est de pas avoir une paire de crampons à demeure dans son sac ! J’ai retenu la leçon (enfin, presque…).
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Légende de cette photo (cliquer dessus pour agrandir). En rouge : les approches. A : depuis le refuge du Soreiller, à pied (+ crampons) - logique. B : depuis le refuge du Soreiller, avec 3 rappels - pas conseillé. C : directement depuis La Bérarde - le plus long et le plus logique, recommandé. Petites flèches rouges : descente du Grand gendarme (à pied, 1 petit rappel).
Flèches jaune : les voies. 1 : Directe 76. 2 : Le Trésor de Rackham le Rouget. 3 : Titine. 4 : éperon Girod. 5 : variante gauche de la Sérénité. 6 : Pilier de la Sérénité. 7 : voie de la Console. 8 : éperon de la Petite Claire. 9 : voie du Tarin Rouge. 10 : arête des Etages. 11 : voie 1970 du Grand Gendarme. 12 : arête de la Tour Jaune.
La photo est de François Labande.

J’ai donc dû attendre 1975 pour mieux visiter les lieux, et c’était encore avec Jeef. Nous avons abordé la Tour Jaune, juste à droite du Grand Gendarme, et tout de suite nous avons été ravis par la belle qualité du rocher et de l’escalade. Nous avons enchaîné tout ce qui nous tombait sous la main jusqu’au sommet, ce qui a donné « l’arête de la Tour Jaune ». Quelle bambée messeigneurs ! Non seulement il y avait dans les 650 m de dénivelée nette, mais il y a avait en plus le kilométrage de l’immense arête faîtière, facile certes, mais offrant des points de vue géniaux.

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Dans la face sud du Rouget. Granitissimo !

C’est elle qui m’a donné envie de revenir. En juillet 76, Jeef était à l’ENSA, donc indisponible jusqu’au mois d’août. Je commençai ma saison avec Jacques Plassiard qui était un peu novice en matière d’ascensions rocheuses, mais qui était partant pour tout… et même éventuellement pour n’importe quoi, par ma faute. L’une des premières courses où je l’ai emmené en Oisans est l’une des pires bouses de ma collection. J’étais agacé par la vision de la grande face de la Véra Pervoz, située à mi-distance entre La Bérarde et l’Ailefroide. J’ai cru que cette grande muraille de 500 m pourrait recéler un itinéraire intéressant. S’il y en a un, ce n’est pas moi qui l’ai trouvé ! La voie que nous avons parcourue là-dedans cumule à peu près tous les défauts qu’il est possible de concevoir : marche d’approche désagréable, rocher péteux, assurage inexistant, absence de tout passage intéressant. Le seul moment agréable a été la descente sur Temple-Ecrins, parce qu’on était débarrassés de cette chose. Bizarrement on m’a demandé ensuite de faire un topo sur cette voie. Un topo ? Comment décrire un truc qui ne ressemble à rien, et d’ailleurs pourquoi ? La seule chose à dire est que le-dit truc a été parcouru et que c’est nul, archi-nul – donc pas la peine de se déranger !

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Jacques, un compagnon vraiment pas compliqué

Heureusement pour Jacques, on a fait d’autres choses un peu moins nulles, comme la SSE du Gaspard (bon, bah…), le pilier Candau à la Gandolière (nettement mieux), la face sud de la Dibona (bien, très bien), une Meije (j’y reviendrai) et une nouvelle voie au Rouget. Là, j’ai visé vers le milieu de la muraille en direction d’une belle tour aux reflets de bronze que j’ai appelée la Tour Murielle (je vois venir les mauvaises langues…). Ce sera la voie 9 sur la photo, dont le bas n’est pas visible : il est occulté par la masse du gros contrefort qui ferme sur sa rive gauche le cirque dominé par le sommet. On y a fait une très belle escalade, avec dans sa partie supérieure un rocher littéralement sublime. J’étais tellement content d’une certaine longueur que, une fois au relais, je me suis penché en arrière pour voir grimper Jacques. Mais j’ai alors fait tomber une petite pierre avec le pied, et j’ai crié « pierre ! ». Jacques a eu le mauvais réflexe : il a regardé en l’air et a reçu le caillou en plein sur le nez, qui s’est mis à saigner mieux qu’à Versailles… Ce n’était pas grave, sauf qu’il en avait partout et que c’était de ma faute (j’aurais mieux fait de me taire, la surprise aurait été pour le casque). Bon garçon comme il est, il ne m’en a pas voulu et c’est pour cela qu’on a appelé la voie « pilier du Tarin rouge », en faisant un jeu de mots sur « Tarin », qui désigne à la fois le pif de Jacques et son origine, puisque c’est un pur Tarin de Tarentaise. Il n’y a pas d’autre explication à chercher à cette appellation…

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Le grand dièdre du Tarin Rouge

De la Tour Murielle, on a une vue de choix sur l’ensemble de la face, qu’on découvre dans sa splendeur et sa complexité. Plus tard un autre amoureux de cette contrée, Jean Gleizes, qui y a aussi fait pas mal de voies, parlera avec raison « d’anthologie de la structure granitique ». [Je n’ai pas signalé ses voies sur la photo pour ne pas l’encombrer, mais il y en a des pas mal.] Presque tout restait à faire et j’avais envie de tout faire, en commençant par la grande muraille très ouverte située à l’aplomb du sommet. Jacques était reparti, et Jeef toujours pas là. J’ai carrément fait la manche au camping de La Bérarde, ce qui m’a donné l’occasion de faire le grand pilier de Bonnepierre au Dôme de Neige des Ecrins avec un Anglais. Une expérience intéressante, ponctuée d’une mésaventure cocasse. Nous étions partis d’un confortable bivouac posé au sommet de la moraine de Bonnepierre, et bien sûr nous avions laissé nos affaires à cet endroit. L’escalade nous avait pris toute la journée (Mortimer était plutôt du genre TER que TGV…), si bien que nous pensions re-bivouaquer au même endroit. Arrivés à notre Capoue, plus rien ! Rien d’autre qu’un morceau de papier placé sous un caillou, nous invitant à récupérer notre bazar au centre de secours en montagne de La Bérarde – ce que nous avons fait aux alentours d’une heure du matin. En fait, les secouristes cherchaient depuis des jours des randonneurs perdus dans le massif, et comme quelqu’un leur avait signalé la présence d’objets abandonnés dans Bonnepierre, ils les avaient emportés pour les montrer aux parents des disparus, aux fins d’identification. Conclusion : quand vous laissez traîner votre matériel de bivouac, n’oubliez pas de mettre avec une notice explicative !

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Bivouac à Bonnepierre. Au large le Rouget fume...

Où en étais-je ? Ah oui, la manche… J’avais fini par tomber sur Marc Chabert, un Marseillais que je connaissais un peu, et qui se montra disponible dans un premier temps. Mais il dut ensuite se décommander, non sans me conseiller de m’acoquiner avec un de ses copains stéphanois connu sous le sobriquet de « Virus ». Je crois bien que lui-même ne sait pas comment il a hérité de ce surnom, mais il le porte avec une certaine fierté. Si notre rencontre a ainsi été le fruit du hasard, je me dois de féliciter ce dernier. Cela fait maintenant près de 30 ans qu’on se connaît, on ne se voit pas très souvent, on n’a pas fait énormément de courses ensemble, mais chaque rencontre, chaque course, est un vrai moment de plaisir. Virus est un type chaleureux, modeste, altruiste, cultivé, intéressé par tout, généreux – et de surcroît un remarquable grimpeur. Pour couronner le tout, il a toujours dans son VW un de ces saucissons de la Haute-Loire qui appelle obligatoirement une ruée sur un Gaillac de derrière les fagots ou un Amboise-Touraine de la meilleure facture.

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Virus. Prises au Mali en janvier 2003, ces images appartiennent à Fred Chevaillot

Quand je l’ai sollicité pour le Rouget, il arrivait de la Dibona et il a suggéré d’attendre un jour. Je lui ai fait remarquer que puisque son sac n’était pas encore défait, il gagnerait à repartir tout de suite. Il a fini par accepter de monter le lendemain, directement de La Bérarde au pied de la face. Ceux qui sont déjà montés par là savent que c’est une des pires marches d’approche de l’Oisans. Heureusement que Virus ne le savait pas encore, sans quoi il ne se serait pas laissé convaincre ! Je sais qu’il ne l’a jamais regretté. Nous avons fait ce jour-là une des plus belles voies que nous ayons jamais faites, sur un rocher absolument éblouissant. Nous avons strictement respecté la règle de la réversibilité, mais nous aurions tué père et mère pour pouvoir piquer la longueur que le copain était en train d’ouvrir ! Ca a donné la « Directe 76 » (la voie 1 de la photo) qui pour moi est une des plus belles du massif, au-dessus par exemple des belles voies de la Dibona. C’est aussi une voie engagée puisqu’il y a très peu de matériel en place et qu’il faut grimper en parfaite autonomie. Depuis est apparue tout près la seule voie « moderne » (c’est-à-dire équipée) de la face, « Le trésor de Rackham le Rouget » à laquelle j’ai participé avec Jean-Michel Cambon et Jean Saéz. C’est aussi une voie magnifique, mais comparativement avec un faible en