La montagne c'est pointu

Les élucubrations du Chaps

12 novembre 2005

La Meije et moi, acte VII (2ème partie)

La dernière première

J'ai visité les dalles de la Grande Aiguille de droite à gauche, en constatant que plus on va à gauche, plus le terrain est couché et disparate (prière de n'y voir aucune prise de position politique, hein!). Ca ne veut pas dire que ce soit moche: le rocher est toujours très bon, et on rencontre par moments de fort belles longueurs. C'est seulement la continuité qui s'évanouit, et puis si ça continue on finit par se retrouver dans le grand couloir.

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Les dalles nord-est de la Grande Aiguille de la Bérarde. Merci l'Oisans!
Cette photo est due à Claude Mansiot, l'artiste d'Alpimages.

Quand j'ai été convaincu d'avoir à peu près fait le tour, j'ai baptisé le dernier tracé "Fin de partie". Ce n'était pas simplement un hommage à Ionesco: je voyais bien que j'arrivais au bout de mes envies. Après plus de trente ans passés à fouiner à droite et à gauche, il était temps de s'abandonner à un alpinisme prosaïque, une fois assouvi le dernier désir: la face nord de la Pointe Centrale de l'Epéna, en Vanoise. En voilà une avec qui j'aurai entretenu une relation d'attirance-répulsion à la limite du pathologique ! Ce n'est pas seulement une magnifique muraille : elle est surtout unique en son genre, véritablement in-comparable. Elle serait comme un hybride de Piz Cengalo mâtiné de Naranjo de Bulnes, on encore une réplique en marbre des grands dômes de granite du haut Yosemite, en Californie.

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L'Epéna au printemps...

Sa dénivelée nette est de 800 mètres, mais son profil bombé lui donne un développement qui doit taper dans les 1200 mètres. Sa partie médiane, qu'on découvre soudainement en émergeant du sombre labyrinthe des étages inférieurs, offre un des plus étonnants paysages de dalles et de surplombs qu'on puisse imaginer. Je n'en dirai pas plus: vous n'avez qu'à y aller voir... Bon Dieu, qu'est-ce qu'elle m'a tourmenté! En plus elle a fait la coquette, s'appliquant à déjouer toutes mes avances. Un jour, c'est une crue du torrent qui embarque le seul pont utilisable pour entamer la marche d'approche; une autre fois, c'est la zizanie qui s'installe dans la cordée et sonne la retraite; puis voici la pluie, qui fait de la cuirasse une décourageante pataugeoire; ensuite, il y a cette fois où je perds mes lunettes alors que plus de la moitié est déjà dans la poche... Ce coup-là, en août 97, a été un coup en vache pour Etienne Rol avec qui j'avais déjà équipé 15 longueurs. Nous étions repartis après un épisode de pluie sans attendre que la paroi soit totalement sèche, parce que Etienne était sur le point de partir au service militaire (avec le privilège râlant de faire partie de la dernière fournée du service obligatoire). Et voilà qu'un geste maladroit me laissait myope comme une taupe! Etienne n'a pas voulu que l'on continue dans ces conditions, alors que j'insistais pour qu'il poursuive en tête jusqu'au bout. C'était peut-être plus sage, mais ça lui a coûté la conclusion de la voie. Il devinait que j'aurais bien du mal à attendre encore une année, et c'est lui-même qui m'a incité à y retourner sans tarder, donc sans lui.

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...Et en hiver. "In bocca..." est à peu près au centre de l'image. Skiable ?
Si oui, ce sera hallucinant !

J'ai eu la chance de pouvoir compter sur Olivier Mansiot avec qui j'étais déjà venu deux fois dans les parages. Il a invité son copain Matthieu Lacolle, et c'est à trois que nous avons enfin surmonté la muraille, dans une journée incroyablement longue, belle et intense, suivie d'une hallucinante descente nocturne sur Pralognan. Voilà, c'était le point d'orgue, l'accord final... In bocca al lupo ... Cette phrase que j'ai entendue en Piémont (Dans la gueule du loup) est une sorte de formule propitiatoire lancée à qui s'embarque pour l'aventure, sans doute pour exorciser les démons et dérouter le mauvais sort. Un mois plus tard, avec Bernard Wyns et plusieurs amis, nous avons fêté au refuge du Soreiller le trentième anniversaire de la voie des Savoyards. Il m'était difficile de ne pas y voir un symbole: de la Dibona (1967) à l'Epéna (1997), c'était un cycle qui s'était accompli. J'ai arrosé ça en consacrant une monographie à l'Epéna.

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A gauche, visite printanière à l'Epéna. A droite, 30 ans après la première, dans la traversée supérieure de la voie des Savoyards

Ca ne veut pas dire que j'ai totalement cessé de participer à des ouvertures, mais cette fois elles seraient petites, des premières pour rire, ou bien ce seraient celles des autres: une voie sympa à la Tête de la Marsare avec Fred Chevaillot, les voies des Têtes des Cos dans Belledonne, celles où j'ai servi de second à Etienne à la Pierra Menta, à la Pointe de Leschaux ou au Petit Marchet, etc... De toute façon, ça a cessé d'être vraiment une préoccupation, comme si l'Epéna avait purgé de façon définitive mes ambitions d'exploration. Je dis bien: les ambitions, car le plaisir de l'exploration, lui, est resté intact. Il y a le plaisir des lieux, tous ceux qu'on a dédaignés jusque-là et qu'on va visiter avec gourmandise: les recoins perdus de Maurienne, les vallons cyclopéens de Belledonne, les Préalpes du Sud, les Pyrénées, l'Auvergne, tant d'autres coins encore. Il y a le plaisir des courses solitaires, qui ont l'immense vertu de faire tourner le cerveau à tuberzingue (ça me fait penser à la façon dont Bernard Olivier parle de la marche, qu'il décrit comme une activité par excellence intellectuelle). Mais aussi, comme à l'inverse, le plaisir d'aller en montagne avec de nouveaux partenaires, qu'on n'aurait sans doute pas connus autrement, et le plaisir de les aider à progresser.

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La face ouest de Pierra Menta (Beaufortain)

Et puis ce sera l'écriture. Le hasard a voulu que l'Epéna "sorte" en même temps que La montagne c'est pointu. Ce bouquin correspondait à un besoin bien connu de ceux qui se voient invités à prendre leur retraite: le besoin de faire le bilan. Au fil des années j'avais accumulé quantité de textes dont certains avaient été publiés à droite et à gauche, d'autres non. En les considérant dans leur ensemble, je m'étais aperçu qu'ils témoignaient assez bien de l'intensité de la relation qui s'établit entre l'alpiniste et l'objet de sa passion. C'est une relation qui ne laisse pas indemne: par les formes et les conditions de sa pratique, l'alpiniste agit sur son territoire, et le transforme; et en sens inverse, la montagne transforme profondément l'alpiniste, parfois jusqu'à la folie. Essayer d'explorer cette dialectique, telle est l'intention de ce livre que j'aurais volontiers sous-titré "essai philosophique", si je n'avais craint de me prendre exagérément au sérieux... et de faire fuir le lecteur...!

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Séance de pub à 4000, lors d'une "traversée photographique" des Ecrins.
Merci Fred !

A la même époque, Fred Chevaillot préparait avec Jean-René Minelli le deuxième volume de leur sélection d'itinéraires du massif des Ecrins qu'ils avaient commencé à publier chez Glénat. Le premier avait été consacré aux courses faciles, le second aux courses de difficulté moyenne. Fred et Jean-René avaient posé comme règle d'avoir parcouru personnellement la totalité des itinéraires décrits. Comme Jean-René était accaparé par son activité de guide, Fred avait souvent besoin d'un partenaire pour visiter une partie des itinéraires, et il me proposa d'être un de ceux-là... à condition de mettre des fringues de couleur vive (pour le besoin des photos). J'ai donc acheté un pull jaune canari, et en avant! Cela aussi a été un très gros plaisir, car cela m'a donné l'occasion de faire des voies auxquelles je n'aurais pas forcément pensé, ou d'en refaire d'autres avec beaucoup de satisfaction - la moindre n'était pas de participer ainsi à un ouvrage conçu avec une très grande honnêteté (on ne peut pas en dire autant de tous les faiseurs de topos...). Fred en a profité pour faire un joli doublé en utilisant une partie de ses images dans un album illustré dont il m'a proposé de faire une partie des textes, Hautes cimes des Ecrins (également chez Glénat).

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Une des voies découvertes à l'occasion de ce livre: la jolie "arête de la Convention" à la Meije...
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...Et par la même occasion, la plus courte (le Gendarme Jaune, à gauche)  et la plus dure (Les grimpeurs se cachent pour ouvrir, à droite), le tout avec Fred et Sylvain Cambon

Ce n'est pas tout. A l'automne 1998, j'ai cédé sans résister beaucoup à deux propositions. L'une venait du GHM, celui-là même qui avait failli me faire griller sur un bûcher d'infamie en 94. Le feu de paille s'était vite étouffé et surtout le président avait changé: l'impulsif Marmier avait laissé la place au jovial Peysson. Au même moment le rédacteur de la publication annuelle du Groupe (les vénérables Annales du GHM) remettait son tablier. C'était dommage pour le GHM, car le-dit rédacteur était en fait irremplaçable dans le créneau qui était le sien: Bernard Domenech (c'est de lui qu'il s'agit) est un connaisseur hors-pair des montagnes du monde, il a le don de constituer un exceptionnel réseau de relations sur tous les continents et de faire surgir l'information. Pour des raisons qui étaient les siennes, il avait décidé d'arrêter du jour au lendemain. Yves Peysson me demandait de le remplacer au débotté. Je lui objectai que c'était tâche impossible, à moins de transformer complètement le contenu de la publication. Yves accepta - et voilà comment je me suis trouvé embarqué dans l'aventure qui consiste à confectionner une revue annuelle, avec pour ambition d'essayer de stimuler l'envie d'écrire chez des auteurs aux sensibilités les plus diverses, et de donner à lire ce que l'on aura peu de chances de trouver ailleurs. Cela n'a pas été sans tâtonnements, mais il en est sorti petit à petit une revue que je crois assez présentable - elle a changé de titre à l'occasion de sa quatrième année pour adopter celui de CimesLe prochain volume (Cimes 2006) sortira d'ici 15 jours-3 semaines.

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La prochaine édition de Cimes. L'éditeur Michel Guérin affirme que c'est "une des meilleures revues de montagne du monde". C'est lui qui le dit !

L'autre proposition est venue des éditions Hoebëke. Elles étaient en train de sortir une nouvelle série consacrée à des monographies sur les grands sommets européens, le premier titre étant consacré à l'Eiger. Le responsable de la collection, Sylvain Jouty, cherchait une plume pour la Meije. Il m'a proposé le projet. Je dois dire que j'ai accepté avec mille fois plus d'enthousiasme que pour les Annales. Ca a été un très gros boulot, mais un boulot formidable qui m'a captivé durant toute l'année 1999. Je travaillais jour et nuit, découvrant l'énormité du champ que cela ouvrait. Non seulement cette montagne a une histoire singulière, mais en plus elle a été une source d'inspiration extraordinaire pour quantité d'auteurs, d'artistes ou de gens de science. J'avais là un sujet en or massif, sur lequel j'ai accumulé une documentation considérable, si volumineuse que j'ai proposé à Fred Chevaillot de participer à ce livre en se chargeant de la partie iconographique. Naturellement il s'est passé ce qui me pendait au nez: je me suis retrouvé avec cinq fois trop de texte, et j'ai été obligé de tailler, de tronçonner, de sacrifier, afin de le faire rentrer au chausse-pied dans une maquette toujours trop petite. Le résultat est comme il est, loin de ce que j'avais rêvé de faire, mais enfin il a été plutôt bien accueilli - au fond, n'est-ce pas cela qui compte?

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Primé !

 

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31 octobre 2005

La Meije et moi, acte VII (1ère partie)

Hier, c'était mon anniversaire. Pour la circonstance, j'ai eu droit à un cadeau très insolite: un tremblement de terre! Nous avons été réveillés à 4h40 par un grondement prometteur, suivant d'une secousse bien sèche qui a fait sursauter la maison. Oh, ce n'était pas du gros (3.7 sur l'échelle de Richter), mais comme l'épicentre était tout proche, quelque part du côté de Tamié ou de la Dent de Cons, la sensation a été d'une charmante netteté. On peut plaisanter avec les séismes quand on habite en Savoie - c'est beaucoup moins sympa dans l'Himalaya... J'étais d'autant plus gâté que je venais de m'offrir une somptueuse balade d'altitude quelque part entre Maurienne et Oisans, avec au recto, ceci:

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et au verso, cela:

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Eh oui, c'est bien "ELLE" ! J'avais promis d'y revenir, nous y voici. Elle et moi avons connu une période plutôt faste entre 1994 et 2001, sur plusieurs modes: la fréquentation directe, la plongée dans l'histoire, les balades photographiques, l'écriture. Tout cela a été la source de plaisirs intenses. Les nombreuses montées au Promontoire, ce pouvait être pour le simple plaisir d'emmener là-haut des amis, ou bien pour boucher quelques dents creuses en faisant des voies que je n'avais pas encore parcourues (il en restera!), ou encore pour une ouverture. 1994 a été l'année de "Nous partirons dans l'ivresse", une co-production jubilatoire en 3 séances et 10 longueurs et demie, sur une idée de Jean-Michel Cambon. L'objectif était d'équiper une voie dans la très raide facette ouest dite "du Grand Doigt" (en réalité le Petit...), en se tenant complètement à gauche de la voie "des Marseillais" à laquelle il n'était pas question de toucher. JMC m'avait proposé de faire quelque chose dans le style de Rackham le Rouget, dans le strict registre de l'alpinisme hédonique. De fait, nous nous sommes régalés comme des gamins sur un rocher idéal.

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Dans l'Ivresse, lors d'une "ascension photographique" avec Fred Chevaillot (les photos sont de lui)

Ce fut une ouverture partagée : j'en ai ouvert en tête 60 %, notamment la somptueuse dalle que l'on surmonte à mi-hauteur. Un moment euphorique, venant juste après un épisode qui a mis en joie mes co-équipiers (c'était le premier jour, Etienne Rol s'était joint à nous). Au départ de cette longueur (L6), il y a d'abord un mur raide qui propose de jolis rétablissements. Afin de placer un point d'assurage, j'avais mis un tout petit anneau de cordelette sur un mini-feuillet, histoire de m'équilibrer un peu. J'en étais au stade de souquer le goujon à coups de marteau quand je me suis aperçu que la cordelette était en train de riper. J'ai eu le réflexe de lâcher le marteau pour me rattraper au gratton dans un geste hautement théâtral en lançant le marteau dans les airs (va savoir pourquoi !). Or, j'avais négligé de le relier à mon baudrier par une sangle, si bien que l'engin a décrit une parabole magnifique jusqu'au glacier. Il paraît qu'il a été retrouvé par la suite: si le nouveau propriétaire le désire, je veux bien lui dédicacer...

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Yves Ghesquiers dans l'Ivresse (encore un autre parcours!). Ca avait l'air de lui plaire...

Mis en appétit par cette jolie réussite, je me suis décidé à régler un problème qui me turlupinait depuis quelque temps: retourner dans la voie de 1969 au Bastion Central pour y installer des relais convenables, initiative qui a été présentée assez abusivement comme un "rééquipement". Un peu bêtement, je n'imaginais pas que cela déclencherait un cyclone dans un verre d'eau. Je ne voudrais pas m'enfermer dans une longue plaidoirie, ni me livrer aux douteuses satisfactions de la repentance (bien que cette attitude paraisse très prisée aujourd'hui - pas par moi!), mais simplement donner quelques explications. Mon dernier parcours remontait à 1988 avec Virus et Joël Pollet. Nous étions tombés sur un Bastion méconnaissable: la longueur-clé du début (celle qui permet de surmonter le rempart surplombant) était en pleine détérioration, les clous en place ne tenaient plus. De plus, il avait dû y avoir au printemps une énorme coulée de neige mêlée de gravats qui avait recouvert les dalles d'une pellicule de gravier qui rendait l'escalade extraordinairement aléatoire: nous avions fait plus de 300 mètres de patins à roulettes... Et cela avait mis en évidence l'extrême précarité de la plupart des relais. Ceux-ci se faisaient sur des pitons que j'avais placés en 1971, quand j'avais été obligé avec Jeef Lemoine de descendre le Bastion en rappels. A cause de la compacité du rocher, il était à peu près impossible d'en mettre d'autres. Des clous de rappel, c'est fait normalement pour tenir, et j'avais découvert que plusieurs ne tenaient plus guère. Vous me direz que ce n'étais pas mon problème. Si on veut: ce qui me chiffonnait, c'est que cet équipement était explicitement mentionné dans le Guide du massif des Ecrins (édition de 1976, la seule encore en usage en 1994), lequel le présentait comme "assez sûr". Et je me souvenais du commentaire de Lucien Devies dans la Chronique alpine de 1971, dont voici exactement le texte:

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Venant d'une telle autorité, ce commentaire cautionnait le fait que les relais soient équipés, mais donnait aussi une garantie de sûreté dont jétais moralement responsable. Et voilà que la situation n'était absolument pas en accord avec ce qui était dit. Enfin, last but not least: il y avait eu en 1987 l'accident de mes amis Olivier et Hervé à Glandasse, où ils s'étaient tués à cause de l'arrachage d'un relais pourtant constitué de deux pitons apparemment solides. Cette tragédie avait changé ma vision des choses: je ne voulais pas que cela se reproduise dans une voie que j'aurais présentée comme équipée. C'est au point que j'avais commencé à faire la tournée de voies que j'avais ouvertes dans les Préalpes pour y renforcer les relais, quand c'était nécessaire - et c'était souvent le cas. Mais pourquoi le faire spécialement au Bastion? Sans doute par une espèce de démarche d'exorcisme: le Bastion  avait été la première course de haute montagne d'Olivier, et la dernière d'Hervé, chaque fois avec moi. C'était le lieu symbolique qui nous réunissait encore tous les trois. J'admets que cette motivation est passablement absurde, d'un point de vue strictement rationnel. Mais justement, j'étais sorti pour un temps du domaine de la pure rationalité... L'opération a eu lieu en août 94, avec Etienne Rol et Pierre Dellac. J'avais un peu en tête d'essayer de reprendre du même coup la tentative de 1971 dans la muraille supérieure, mais nous sommes allés très lentement et nous avons stoppé à la Banquette des Autrichiens. Nous avons réaménagé les 2/3 des relais et placé 6 plaquettes (six, sur 550 m de dénivelée!) dans quatre longueurs, dont 3 pour rempacer les clous de la longueur-clé signalée plus haut. Je n'avais pas l'impression d'avoir fait du ferraillage intensif.

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Dans l'Ivresse, loin des querelles...

Il y a pourtant eu une violente polémique dont le théâtre principal a été le Groupe de Haute Montagne (le GHM) auquel j'appartiens. J'ai eu droit à une amorce de procès lors de son AG de 1994, sur la base d'informations qui présentaient la face sud de la Meije comme "enlaidie par des lignes de plaquettes brillantes". On en était loin! Mais cela coïncidait avec la mise en place de la Convention-escalade du Parc, auxquels certains voulaient donner une interprétation exclusive mettant le spit ou le goujon totalement hors-la-loi. François Labande, qui était  l'un des promoteurs de cette Convention en même temps que le rédacteur du Guide des Ecrins, avait versé dans cette position. Il se trouve qu'il était en train d'achever la réédition de cet ouvrage (la précédente était celle de 1976), parue en 1995 sous le titre Guide du Haut-Dauphiné (reprise opportune de la formule  autrefois utilisée par Coolidge). J'ai été très surpris d'y trouver des commentaires franchement déplaisants à propos du Bastion et aussi de l'Ivresse. Pour celle-ci, il écrivait: "L'ouverture de cette voie a suscité des discussions sur sa compatibilité avec la convention-escalade du parc national des Ecrins". C'était bien dire que désormais les alpinistes étaient dépossédés de ce qui était jusque-là au coeur de l'expérience alpine: la liberté d'initiative. C'était pire pour le Bastion. Je cite: "Il a été rééquipé en 1994 par J.-M. Cambon et P. Chapoutot, avec des points d'assurage sécurisés aux relais et quelques-uns dans certaines longueurs. Ce rééquipement n'a pas fait l'unanimité dans le milieu des grimpeurs et alpinistes, dont un certain nombre auraient souhaité que la voie du bastion central conserve son caractère d'engagement initial". Je veux bien plaider coupable pour le fait d'avoir mis des spits dans 12 relais et 4 longueurs (pourquoi la périphrase "points d'assurage sécurisés"?), mais la manipulation crève les yeux, puisque le "crime" est aussi imputé à Jean-Michel, qui pourtant n'a jamais mis les pieds dans cette voie! C'était de la pure instrumentalisation: JMC étant le diable, et le "rééquipement" du Bastion étant un acte diabolique, il fallait que Jean-Michel en fût l'auteur et l'inspirateur...

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Et toujours l'Ivresse, avec cette fois la mine éclatante de Sylvain Cambon...

Les choses se sont un peu calmées depuis. Il devient difficile de tenir un discours intégriste quand on constate que le tamponnoir ou le perfo font partie de la panoplie de ceux-là mêmes qu'on présente comme des ouvreurs éthiquement corrects. Mieux: l'une des figures les plus emblématiques de Mountain Wilderness, association qui campe toujours sur des positions intransigeantes, figure aujourd'hui parmi les plus productifs des experts-goujonneurs. Pour ma part j'ai plutôt fait l'inverse: je me suis assez vite éloigné du perfo en pensant que c'était décidément un engin assez pervers, qui ne valait pas qu'on lui sacrifie ses amitiés. Je pense l'avoir montré dès 1995 en me tournant vers les dalles de la Grande Aiguille de la Bérarde. Je n'ai jamais compris pourquoi personne ne semblait s'y être intéressé alors qu'elles sont peu éloignées de la vallée et qu'elles s'offrent à tous les regards. Avec tous mes co-équipiers, nous sommes tombés d'accord pour décider de les aborder avec des moyens purement "manuels". Il est vrai que le terrain est assez aimable pour qu'on puisse y évoluer sans trop de soucis. Avec Etienne Rol, Olivier Mansiot, Yves Ghesquiers, Virus et d'autres encore, nous avons parcouru là-haut de bien belles voies panoramiques, comme Au bonheur des dalles ou Granitude, loin des foules de la Maye (dont on entend les échos!) et des vaines polémiques. Et je vous garantit que l'enchaînement Granitude + arête NO de la Grande Aiguille vaut le voyage...

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Le versant nord-est de la Grande Aiguille de la Bérarde

A suivre...

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01 octobre 2005

La Meije et moi, acte VI

Je m’aperçois que ça fait un moment que je n’ai pas parlé de la Meije. Ce n’est pas que je ne m’y sois pas intéressé dans les années 80-90 : simplement, je me suis contenté de refaire à plusieurs reprises mes voies préférées du versant des Etançons, la Pierre Allain et le couplé Bastion + Mayer-Dibona. Autant dire que je suis resté en-dehors de ce qui était en train de s’y passer : l’irruption des voies « modernes » ouvertes avec le secours du tamponnoir, en attendant l’intervention de la perceuse. Pas moins de 4 voies en 3 ans : l’Epinard hallucinogène en 84 (par Jean-Michel Cambon et Christian Feirrera), La Chevauchée des Vacheskirippes en 86 (par Etienne Fine et Olivier Laborie), Le Dossier du Fauteuil la même année (par J.-M. Cambon et Serge Ravel), et l’Horreur du Bide en 87 (par les mêmes).
Comme j’étais moi-même en train d’utiliser les mêmes méthodes au Pertuis et dans les Bauges, je n’avais pas de raison majeure de me formaliser. Je dois pourtant reconnaître que l’apparition de l’Épinard, tout contre le Bastion Central, m’avait vaguement agacé, comme si on me chipait une partie de « mon » territoire. C’était peut-être aussi à cause du côté « affreux Jojo » qu’affectait Jean-Michel. Il jouait avec délectation de son côté provocateur et iconoclaste, donnant à penser qu’il voulait dévaloriser tout ce qui s’était passé auparavant. Le militant trotskyste s’affichait derrière des noms de voies comme « Le piolet assassin » (celui qu’on a retrouvé dans la cervelle de Léon T.), « Pilier Rouge », d’abord hebdo(madaire) puis quotidien, ou – franchement de très, très mauvais goût – « Action directe ».

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Jean-Michel - une personnalité chaleureuse, explosive, à la fois généreuse et excessive

Il sera instructif et amusant de se livrer à une étude comparative de ses topos successifs à partir de 1988. On y trouvera 4 étapes contrastées, et pas seulement du fait de l’inflation du volume. Celui qui faisait semblant en 88 de n’être intéressé que par les aspects techniques de l’escalade (au point par exemple de négliger de noter l’altitude des sommets ou le type de rocher rencontré…), s’est mué peu à peu en un archiviste presque maniaque, caressant les notables dans le sens du poil dans un discours remarquablement légitimiste (même si le style reste largement impertinent). Un beau sujet d’étude pour quelque mémoire universitaire – avis aux amateurs !

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JMC avec Pierre Allain (à La Bérarde, en 1997)

Il y avait d’autres aspects qui me titillaient  (et me titillent encore). Ainsi, il y avait clairement la volonté de rééquiper les grandes classiques du massif selon les nouvelles normes, avec un début de passage à l’acte. Ça a donné des résultats parfois pitoyables, notamment dans les secteurs situés en-dehors du Parc des Écrins comme le cirque du Soreiller. Le pire a été le saccage de la fissure Madier dans la face sud de la Dibona. Le coupable n’est autre que Jean-Michel Cambon. Je dois préciser ici que Jean-Michel est pour moi un ami. Nous avons fait ensemble plusieurs ouvertures, le plus souvent dans un parfait accord, parfois en nous chamaillant (très rarement). Nos relations sont aussi franches qu’amicales, ce qui veut dire que nous avons des terrains d’affrontement. Il sait que je ne peux pas lui pardonner le coup de la Madier, mais ce n’est pas pour autant que nous allons cesser d’être des amis. Je n'oublie pas à quel point il m'a aidé à retrouver le chemin de la montagne après ma première opération. Fin de parenthèse.

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Une des (sympathiques) marottes de JMC : ouvrir le long des cascades. Ici, dans Lapis-Lazuli, à la Pisse

Donc c’est JMC qui a commis le délit, s’acharnant à extraire de la fissure un beau feuillet qui y était coincé depuis l’éternité et ne demandait qu’à y rester. C’est lui qui donnait au passage son côté sensible, aérien, subtil. Il bougeait légèrement, mais il ne serait jamais sorti de lui-même si JM ne lui avait pas appliqué cette énergie barbare et vindicative dont il est parfois capable. Tout ça parce qu’il s’imaginait assurer la sécurité des générations futures ! Voilà bien un travers psychologique grave des équipeurs modernes, qui se prennent pour des bienfaiteurs de l’humanité. Faire tomber un bloc évidemment en déséquilibre, soit ; mais vouloir « sécuriser » une longueur ou une voie entière relève d’une sorte de sarkozysme alpin d’autant plus absurde qu’il est sans issue, puisque les montagnes sont vouées à l’autodestruction !

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Dans le Soreiller. A gauche, face E de la Dibona. A droite, avec Yves Ghesquiers, dans la Tour Rouge de l'Orientale.

Résultat : JM a transformé le beau, l’élégant 6a d’Andéol Madier de Champvermeil (un 6a historique, millésimé 1937) en une abominable renfougne sans grâce et sans âme, où l’on se vautre avec des gémissements de damné. Et ajoutez à cela que l’équipement a été fait en dépit du bon sens. Zéro ! Or, à l’époque ces zozos étaient bien décidés à récidiver ailleurs. Ainsi, j’ai reçu un jour un coup de téléphone d’un dénommé Baltardive, qui m’a annoncé d’une voix sépulcrale que la FFME envisageait de rééquiper la voie des Savoyards. J’ai mis mon veto et envoyé le cavernicole étudier la possibilité de goujonner les enfers.

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JMC en action. A gauche, à Ailefroide (Voyage en Cathiminie). A droite, démarrage de l'Horreur du Bide: un mouvement pas fait pour les porteurs de prothèses!

Heureusement ces velléités n’ont pas duré très longtemps, et il y a eu l’intervention du Parc qui a mis le holà avec sa Convention sur l’équipement des voies. C’est bizarre : je suis en train de dire que cette intervention a été utile, et pourtant sur le coup je l’ai trouvée haïssable car elle était le signe d’une humiliante défaite. Jusque-là, la règle appliquée à l’alpinisme de découverte était la liberté d’action la plus totale. Donc, il n'y avait pas de règles, sauf un code implicite entre alpinistes, hors de portée des institutions "civiles". Il n’y avait sans doute pas beaucoup d’autres activités où on jouissait à ce point d’une liberté illimitée (et bienheureux d’agir dans ce pays béni qui est le nôtre !). L’intervention d’une réglementation, même consentie, était la manifestation d’une reculade irrémédiable, une soviétisation lamentable de la montagne, et aussi le signe de cette impuissance des alpinistes à se mettre d’accord entre eux sur un certain nombre de critères. En cela, ils ont été et restent des irresponsables au comportement infantile.
  Une autre chose que je n’ai pas aimée, c’est de voir fabriquer des voies équipées depuis le haut, ce qui a été le cas pour les Vachekirippes (quel nom idiot !) et probablement en partie pour l’Horreur du Bide… Là, c’est toute une philosophie qui est partie en miettes. Je pense que si on a le droit d’utiliser des moyens d’assurage adéquats (le spit en est un), une voie ne peut exister qu’ouverte depuis le bas en jouant le jeu avec la structure de la paroi. Passe encore de faire a posteriori de légères rectifications, mais pas ce travail de maçons qui consiste à bricoler à partir d’un échafaudage. De même, je n’ai pas aimé la systématisation des descentes en rappel dans les grandes parois car c’est aussi un facteur majeur de dévalorisation. À la Meije, l’aménagement des Vachekirippes a impliqué la création d’une ligne de rappels qui ne démarre pas du sommet, mais d’une épaule située 150 mètres plus bas. Du coup les cordées sont invitées à se dispenser de cette partie terminale, abusivement qualifiée de « facile » avec comme sous-entendu que facile = sans intérêt. C’est attribuer aux parois une « utilité » qui consisterait à être exclusivement pourvoyeuses de ≥6a, et rien d’autre. Cela, c’est la marque d’un inquiétant rétrécissement mental. Heureusement que tous les grimpeurs actuels ne raisonnent pas comme ça: de grandes et belles voies engagées ont été récemment ouvertes, par exemple à l’Ailefroide, et leurs auteurs n’ont pas considéré qu’on pouvait redescendre autrement que par des voies « normales ». Ajoutons que dans le cas de la Meije, la partie terminale de la Pierre Allain n’est pas facile du tout ! Et pourtant, elle est cotée en III sur le premier topo de JMC (celui de 1988). L’explication est simple : il ne l’a jamais parcourue ! Le dernier topo y met du IV, c’est déjà mieux. On trouve pourtant à 2 longueurs du sommet une fissure qui supporterait d’être promue au V…

rappelailefroide
Bien entendu, il y a des voies où la descente en rappels s'impose (ici, retour de "Voyage en Cathiminie").

Enfin, je trouve dommage de multiplier les voies au point de les voir s’entrelacer ou se recouper, rendant les parois illisibles. Le pire a été largement dépassé dans la face sud de la Dibona. Certains ouvreurs se sont ridiculisés dans ce genre de pratique (je pense par exemple à une paire d’Helvètes). Ça, c’est un des plus gros problèmes de Jean-Michel : ne pas savoir s’arrêter. Résultat : après avoir découvert un cheminement génial, il se croit obligé d’en faire un deuxième tout près, pas le même, mais presque le même. L’ennui, c’est que le génie en profite pour ficher le camp ! Il y a aussi le problème de la coexistence avec les voies anciennes, surtout celles qui ont une dimension historique. Ainsi, les Vachekirippes touchent à plusieurs reprises la Pierre Allain. Cela pose une question de principe : quel regard pose-t-on sur une muraille ? Est-ce simplement une surface prosaïque, comme un mur en béton ou une palissade de planches, ou bien une architecture structurée et complexe ? Dans le premier cas on peut effectivement faire et défaire, comme sur une structure artificielle (une SAE). Mais enfin, il y a une différence entre la face sud de la Meije et la patinoire d’Albertville ! En montagne, on se doit de respecter les données de l’architecture, il doit y avoir une interaction entre le grimpeur et la paroi en-dehors de toute posture impérialiste.

gillardes2
"La dernière tentation d'un été trop court", aux Gillardes. Ouf, que c'est raide! Une belle voie dure et engagée.

Il est curieux aussi de constater que la conception utilitariste débouche assez souvent sur des voies inachevées. De même que les Vachekirippes ne vont pas au sommet de la Meije (mais quel intérêt, puisque ce n’est pas du 6 ?), de même l’Épinard ne va pas jusqu’à la Bande de Neige : c’est JM lui-même qui m’a dit n’avoir jamais parcouru les deux dernières longueurs, par fatigue et par paresse. Lui et Serge Ravel se sont contentés de supposer qu’on pouvait sortir par le proche Bastion… Même chose plus tard pour « Les grimpeurs se cachent pour ouvrir ».

sauterelles
Concours de sauterelles... A gauche, Franck Lafon (au Sapey); à droite, Joël Pollet (au Lauzet). Les longues guibolles, c'est quand même bien pratique!

Il m’a fallu un certain temps pour faire le tri dans tout ça. J’ai quand même fini par faire les Vachekirippes (en 1990, avec Franck Lafon), en finissant jusqu’au sommet. Juste au-dessus du Fauteuil il y a une longueur mal foutue, illogique, dont la seule raison d’être est de chercher la difficulté pour la difficulté. C’est le genre de passage qu’on ne ferait jamais si on ouvrait en tête, et du reste il peut s’éviter en faisant un détour par la Pierre Allain ! Après cela, jusqu’au niveau du Glacier Carré, il y a toute une section qui n’est vraiment pas mal, finissant dans des dalles que Fourastier et Le Breton avaient déjà parcourues en 1935. Au-dessus, en revanche, le cheminement est erratique. Il vaut mille fois mieux suivre la Pierre Allain avec sa variante « directissime ». Au total, la Meije ne se porterait pas plus mal si une bonne partie de cet équipement disparaissait au bénéfice des deux voies qui l’encadrent : la Pierre Allain (eu égard à sa dimension historique) et le Dossier du Fauteuil (dont le cheminement est cohérent et qui propose une escalade engagée).

franckmeije
Avec Franck dans la traversée de la Meije (descente du Grand Pic sur la Brèche Zsigmondy). Tiens, j'avais encore ma pipe...

Cette ascension des Vacheskirippes en 90 est la dernière que j’ai pu faire à la Meije avant de me transformer en "bioman". J’avais eu un très grave accident en août 1983, avec une bien vilaine fracture à la colonne vertébrale. Je m’en était remis peu à peu, avec bien du mal, mais j’avais quand même pu faire repartir la machine. Un an après l’accident, jour pour jour, je faisais la Directe américaine au Dru, avec sortie au sommet par la voie de 1952. C’était ma revanche !

tournette_dru

A gauche, automne 1983: aïe, aïe, aïe!!! A droite, août 84: dans la Directe américaine. Petit sac et grosse envie. Mieux! 

J’ai cru pendant quelques années que ma blessure n’aurait pas de trop graves séquelles. Je faisais à nouveau des grandes voies, je recommençais à ouvrir aussi bien dans les Préalpes que dans des grandes faces. Fin 84, je fis aux rochers de Borderan une voie consacrée à ma vertèbre explosée (D XII), et en 1988-89 ce fut « Bataille nivale » dans la face ouest de la Pointe orientale de l’Épéna. Une ouverture difficile, en plusieurs séances, avec Joël Pollet et Franck Lafon, compliquée par le mauvais comportement des plaques de neige qui stagnaient alors dans le haut de la face et dirigeaient sur nous de véritables avalanches (d’où le nom de la voie). Cette voie est imparfaite : depuis, James Merel et ses complices ont fait beaucoup mieux avec Zélix, située un peu plus à gauche et moins exposée aux coulées de neige (d’autant plus que les fameux névés ne persistent plus guère en été). Néanmoins je suis content d’avoir été un peu le défricheur de cette nouvelle jeunesse de l’Épéna, qui était à l’époque totalement ignorée et délaissée.

epena_ouest
La Pointe occidentale de l'Epéna (photo James Merel). La face ouest est éclairée. On voit bien ses 3 piliers : celui des Suisses à gauche, celui de Girad et Pujos au centre, celui de Collaer-Challéat-Ramouillet-Guéry à droite. "Bataille nivale" et "Zélix" se déroulent dans les grandes dalles comprises entre le pilier des Suisses et la Girard-Pujos.
zelix
Dans les dalles de l'Epéna. Pas raide, mais....! Ici, j'ai un peu triché: cette photo est prise dans "Zélix" (avec 2 prothèses...)

Le seul problème était que je commençais à ressentir des douleurs de plus en plus profondes à la hanche gauche. Après mon accident de 83, j’avais été soigné en dépit du bon sens (je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard). Après 90 jours de plâtre, le chirurgien m’avait libéré sans même faire une radio de contrôle, en me disant seulement : « Vous allez avoir mal pendant deux ans ». En fait j’avais le bassin complètement de travers, et on ne s’en était même pas aperçu ! Du coup je me détruisais consciencieusement les hanches. En 90, malgré la douleur, j’avais quand même fait le mont Blanc par l’Innominata, ou le Cervin, en plus de la Meije. Mais la chirurgie m’attendait au tournant : en février 91, je fis un soleil à skis sans que les fixations se déclenchent. Je sentis une douleur horrible, comme si ma hanche gauche faisait un tour complet dans le bassin. Un mois plus tard, je ne pouvais plus me tenir debout – je n’avais plus qu’à me faire poser une prothèse. Avant de m’endormir, l’anesthésiste, qui était originaire de La Grave, me parla du couloir en Z à la Meije. Je pris ça pour de la compassion. Le plus marrant, c’est que cette prothèse a réellement fait le Z six ans plus tard et tout récemment le Pic des Posets (sans parler du reste). Finalement, ce n’était pas seulement de la compassion…

pazuzu
Rodage de prothèse de hanche au Contrefort des Bans ("Pas d'asile pour Pazuzu"). Merci Jean-Michel !

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10 août 2005

La Meije et moi, acte V

L’année des trois Rougets a aussi été l’année des trois Meijes, et dans tous les sens du terme : Orientale, Grand Pic, Doigt de Dieu, elles y sont toutes passées. Bizarrement, la première est le fruit d’un ratage. Je voulais emmener Jacques Plassiard pour réaliser enfin cet enchaînement Bastion + Dibona-Mayer qui me fuyait depuis maintenant 7 ans. Cette fois il faisait un temps superbe (on était en plein dans la fameuse sécheresse de 1976), mais une fois au pied du mur j’avais aperçu avec effroi un vilain petit nuage qui encapuchonnait l’Olan. Je tenais cette montagne pour un indicateur barométrique infaillible en vertu du célèbre dicton dauphinois : « Quand l’Olan met son chapeau le matin, la foudre est sur ton chemin » (ce dicton se vérifie parfois : ainsi, Olivier Challéat avait été tué par l’orage dans la Couzy-Desmaison en 1975, alors qu’il en faisait la première solitaire). Les mauvais souvenirs de 1969 remontèrent aussitôt en moi et me firent décréter le torpillage de l’expédition.

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La Meije orientale et le Pavé, avec la chute glaciaire du col du Pavé telle qu'elle était en 1976...

Mais il faisait toujours beau, et nous avions devant nous au moins une matinée à occuper. Je pense que c’est Jacques qui parla alors de la toute proche Meije orientale. Et pourquoi pas sa face sud-ouest, puisqu’elle nous tendait les bras ? Nous n’avions pas de topo, mais j’avais pris l’habitude de m’en passer et de toute façon je savais que les gros éboulements survenus en septembre 1969 avaient plus ou moins éliminé la voie que les cousins Auguste et Casimir Rodier y avaient ouvert en 1928. Ils avaient fait ça dans la journée, en aller et retour depuis La Bérarde… Maintenant qu’elle était réduite à l’état de gneiss pilé avachi sur le glacier des Etançons, le recours à un topo s’avérait de médiocre intérêt.

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Dans le haut de la face de l'Orientale, tout près du beau gendarme en fer de lance. Et zut pour le contre-jour!

Nous avons donc escaladé cette paroi de 400 mètres au pifomètre, avec un certain plaisir. Inutile de préciser que le beau temps se maintenait implacablement, avec une ironie à peine voilée. Après une grosse pause photographique au sommet, nous sommes descendus par l’arête sud-est en direction des brèches Gaspard & Co, et de là au glacier des Etançons. Bien plus tard j’ai eu l’occasion de repasser par là en faisant la traversée Meije-Pavé. L’arête s’était beaucoup détériorée : visiblement les éboulements ont continué.

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Jacques sur l'arête de l'Orientale, dans un gneiss "variable"...

En revanche, la montée au Pavé, que nous avions ignorée en 1976, mérite le détour : ce n’est pas de la grande escalade, mais elle est rapide et plaisante, et surtout le coup d’œil depuis le Pavé est sensationnel. Quant à la descente, elle se fait aisément et logiquement à la seule condition de ne pas rater le point de départ des rappels, juste sous le sommet. Rétrospectivement, j’ai regretté de n’avoir pas préféré cette formule à l’insipide descente de la Brèche Casimir. Un couplage Meije Orientale par la face sud-ouest + traversée au Pavé, voilà une combinaison originale qu’on peut conseiller aux amateurs de terrain d’aventure, avec en prime un coup d’œil imprenable sur la Grande.

pave
Le Pavé, depuis l'Orientale. Un cousin à ne pas dédaigner. Au loin, les Ecrins

En août, j’ai enfin pu faire la face nord directe du Grand Pic, que j’avais mis tant d’application à rater dans les 10 années précédentes.

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Le compte-rendu de l'ascension de la Directe sur les Annales du GHM, en 1963. Où Raymond Renaud se voyait gratifié d'un "y" mal placé. La Directe était présentée comme "variante" de la voie Tobey-Robino. La partie originale fait quand même 200 m... Des précautions de langage qui sont malheureusement passées de mode !

Je l’ai faite avec Jeef, fraîchement débarqué de son stage d’aspirant-guide, et un sien collègue nommé Jean-Claude Roguet. Les conditions n’étaient pas idéales : au beau milieu de l’interminable sécheresse, il y avait eu un petit coup de tabac qui avait déposé plusieurs centimètres de poudreuse bien froide dans les faces nord, et une bulle d’air polaire stagnait en altitude, animée par un charmant petit blizzard. Pendant la montée au Promontoire, j’avais chopé une suée que j’avais épongée au refuge par une bonne bière bien fraîche… et bonjour la java des boyaux pendant la nuit. Le lendemain, un froid arctique nous attendait à la Brèche. Le coup me fut fatal : je fis la face nord malade comme un chien, vidé de mes forces et traîné comme un mathieu par mes deux aspis mi-ironiques, mi-compatissants. C’était donc ça, le grand Chaps ? Eh oui, une vraie loque ! J’ai tellement ralenti la cordée qu’il a fallu bivouaquer juste sous le Cheval Rouge – un bivouac il est vrai somptueux. Le lendemain, j’étais à nouveau sur pied.

rateau_matin
3 août 1976 : le soleil du petit matin illumine le Râteau. Fin d'un beau bivouac !

Images de la face nord directe

J’ai longtemps attendu avant de prendre sur cette mauvaise journée une sorte de revanche. Je ne suis revenu qu’en juillet 1997, avec Olivier Mansiot et Etienne Rol. Nous voulions faire le couloir en Z, qui était visiblement en conditions parfaites car il avait assez fortement neigé durant tout le début de l’été. Malgré son évidente raideur, le Z avait été envisagé dès les années 1880 mais il avait repoussé toutes les tentatives jusqu'à ce que Maurice Fourastier et Casimir Rodier en viennent à bout en août 1933. Les répétitions étaient restées très rares pendant une quarantaine d'années, après quoi il a connu un regain d'intérêt. J'en avais visité le début vers 1967, une tentative interrompue par la perte du piolet de Jean-Louis Mercadié. Faire le Z sans piolet, ça doit être moyen...

casimir
Casimir Rodier représenté par Jean Chièze devant la face nord de la Meije. Lithographie paru dans "Montagnards" (1937). Les textes étaient d'André Allix.

J’ai donc retrouvé ces lieux où je n’étais plus passé depuis 21 ans, et que je pensais reconnaître. Le dessin de la rimaye n’avait pas changé : arquée vers le bas, elle s’abordait en oblique de gauche à droite à partir d’un net bombement de glacier, pour ensuite offrir une haute pente de glace à 50° qu’il fallait remonter avant d’aborder les rochers. Arrivé là, je n’ai plus rien compris. Au lieu des gradins superposés de la voie Fourastier, nous butions sur un grand mur vertical, très rébarbatif, qu’il a fallu escalader en exposant un peu la viande. Juste après, nous avons atteint la rampe oblique qui donne accès au Z proprement dit, non pas à son origine, mais nettement plus haut. Ainsi, une attaque exactement identique à celle de 1967 nous amenait 30 ans plus tard bien plus à droite. Il fallait donc conclure que tout le système de la rimaye avait dérapé vers l’ouest tout en gardant sa configuration d’ensemble, sous l’effet de l’affaissement du glacier. Une pièce à verser au dossier du changement climatique et du retrait glaciaire.

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Compte-rendu de la première ascension du Z sur l'Alpine Journal (britannique) de 1934. Une belle manifestation d'anti-fair-play, ponctuée d'erreurs grossières et de commentaires vicelards. Fourastier est présenté comme guide, ce qui était faux. Lui et Rodier auraient utilisé des "moyens mécaniques". On se demande lesquels ! En fait ils ont utilisé des pitons, considérés alors par l'Alpine Club comme impurs... La voie serait sans autre intérêt que d'exposer aux chutes de pierres, etc... etc... Bref, les chiens aboient....

Pour le reste, le Z était toujours à sa place. Nous nous attendions à une course assez facile, et nous avons découvert en réalité une ascension de très bon niveau. Pour avoir déjà fait le couloir de l’Etret, je savais que Fourastier n’était pas manchot sur la glace, pas plus que sur le rocher. Je n’en ai pas moins éprouvé à nouveau de l’admiration pour lui et pour Rodier, qui avaient osé se lancer là-dedans en 1933. J’ajoute que l’ambiance est magnifique, au point que j’ai préféré le Z à la Directe, pourtant plus dure et plus réputée. Mais la Directe se déroule au fond d’un énorme dièdre très encaissé, sans visibilité, tandis que le Z se balade dans une immense muraille très ouverte, avec une merveilleuse variété de situations. Du coup, j’en suis venu à penser que la plus belle combinaison de la face nord reste celle de Tobey et Robino en 1947, donc en prenant le Z jusqu’à la fin de sa deuxième barre (la Vigie centrale), car le parcours de « l’arête du ciel » qui vient ensuite est tout simplement grandiose.

moi_et_frendo
Edouard Frendo en 1937 (lors du deuxième parcours) et mézigue en 1997 (avec un bâton de ski dans une main et un piolet de l'autre...) dans le même passage de la barre inférieure du Z. Où l'on voit que la roture a nettement ripé vers le bas (voir en particulier à l'extrêmité de la bande de glace)

Images du couloir en Z

A moins d’utiliser une des voies plus récemment ouvertes par les cadors des jeunes générations. La variante Audoubert de 1979, qui double le tracé de la Directe en prenant les extérieurs, n’a pas fait recette. Mais il y a eu ensuite la « Salsa pour 3 étoiles » de Tanguy et Rougier (1985), que ses rares répétiteurs ont trouvée superbe et dure. La dernière vient de sortir : Cyril Copier et Bernard Gravier ont terminé en deux fois (9-11 mai, puis 17-18 juin 2005) une directissime commencée au siècle dernier. Nommée la "Directissime des Potes", elle démarre au point le plus bas de la face, entre la variante Saadi et le Pilier Diagonal (Girod-Sandoz 1955). Elle coupe la bande inférieure du Z en plein milieu pour surmonter le grand mur jaune un peu déversant qui la domine, et elle s'achève dans le triangle sommital du Grand Pic 20 mètres sous le Cheval Rouge. Le tout est annoncé ED+ (6b/A2/M5), avec une longueur de sortie en 6a/7a/A2 qui resterait à libérer. Bon, c'est pas pour moi...! J'en connais qui lorgnaient dessus, et qui vont avoir un petit pincement en apprenant cela. J'en connais aussi un qui brûle d'aller spiter une belle structure d'olivine encore épargnée dans le haut de la face, histoire d'y poser la première longueur en 8 de la Meije. Franchement, j'aimerais qu'il n'en fasse rien et que l'on s'entende pour préserver le caractère aventureux de l'ensemble de ce versant...

trois_eveches
La Meije vue des Trois Evêchés (Savoie)

Retour au bon vieux temps. L’été 76 me ramena l’enchaînement Bastion + Dibona-Mayer, dans des conditions inespérées, avec Olivier Comerson et Marc Chabert. Comme j’en ai déjà parlé, je ne redirai pas que j’ai trouvé cette voie encore plus belle et plus gratifiante que la Pierre Allain au Grand Pic. J’ai tellement aimé ces deux voies que j’ai suis retourné à plusieurs reprises, j’y ai même pris une sorte d’abonnement dans les années 80, rien que pour le plaisir du plaisir des copains.

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Bivouac aux Enfetchores. Un bon point de départ pour le versant nord, à partir de la station intermédiaire du téléphérique de La Grave. J'aurais préféré que cette mécanique n'existe pas, mais puisqu'elle est là, autant faire avec !

A ce stade, j’avais déjà parcouru presque toutes les voies qui existaient sur la Meije à cette époque. Il ne me restait qu’à compléter ma collection. En 1979, j’ai donc fait avec Olivier Comerson une très belle combinaison en enchaînant le Pilier diagonal de la face nord-ouest (une voie Girod qui sort à la Brèche du Glacier Carré, comme le Z) avec la traversée des arêtes.

sortie_du_z
Olivier quitte la dernière tête rocheuse du Pilier diagonal, qu'une ultime longueur en glace sépare de la Brèche du Glacier Carré. La sortie du Z se devine sur la droite

prieur_cheval_rouge1
Croisement au Cheval Rouge, et rencontre fortuite avec un guide qui sort de la face sud : c'est Jean-Jacques Prieur ! Il descend, nous montons. A une prochaine fois !

Puis ce fut en 1980 le couloir des Corridors, à l’époque une bien belle voie glaciaire dans la face nord du Doigt de Dieu, où je me suis trouvé avec une paire de nouveaux-venus pleins de fougue et de talent : Marc Séraphin et Vincent Coussedière. Leur présence en annonçait d’autres, inaugurant une des périodes les plus joyeuses de ma vie d’alpiniste déjà comblé. C’est évidemment une autre histoire…

corridors_3
Marc dans la pente des Corridors, avec une autre cordée dans le paysage. On ne s'enquiquinait pas avec une collection d'"engins à glace", à l'époque...!

 

 

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14 juillet 2005

La Meije et moi, acte IV

Le Bastion Central ! Je me demande encore ce qui m’a pris d’utiliser cette lourde expression d’architecture militaire pour désigner l’immense bouclier de dalles qui orne en son milieu la muraille des Etançons de la Meije. Sauf justement qu’il est bien central, et que la puissance des formes suggère l’idée d’une forteresse géante… Avec Jean-Louis Mercadié, nous avions eu tout le temps de l’observer lors de notre ascension du Doigt de Dieu, en 1968. Et l’évidence nous avait sauté aux yeux : il y avait là un morceau de rocher magnifique sans équivalent en Oisans, qui faisait penser à la face sud de la Dibona, mais en beaucoup plus grand et avec comme inconnue première la présence d’un impressionnant rempart très surplombant juste au-dessus du glacier.

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Les dalles du Bastion (éclairées par le soleil), vues depuis les parages du col du Pavé. C'était en 1976, en pleine sécheresse. Le Glacier Carré se pissait littéralement sur le Fauteuil (photo Jacques Plassiard)

Le Bastion ne va pas jusqu’au sommet de la Meije. Sa tête presque plate doit se tenir vers 3750 mètres d’altitude, à l’aplomb de la Troisième Dent. Il y a là en temps normal un petit névé triangulaire qui correspond au point le plus élevé de la Banquette des Autrichiens, cette longue rampe fortement déversée qui prend naissance au pied de la Meije orientale, sorte de chemin de ronde vertigineux dont le parcours n’est pas une simple promenade de santé : la moindre perte d’équilibre, et c’est le grand saut assuré ! Elle est ainsi nommée parce qu’elle fut utilisée par les frères Zsigmondy et Karl Schulz lors de leur dramatique tentative du 6 août 1885.

bande_de_neige
La Banquette des Autrichiens, vue de l'est. Au centre de la photo, le Doigt de Dieu. A sa gauche, la Quatrième puis la Troisième Dent.
Tout à gauche, le Grand Pic.

En juin 1969, l’histoire alpine du Bastion se limitait en effet à deux cabrioles meurtrières. Emil Zsigmondy était tombé dedans en tentant d’escalader la paroi verticale de la Troisième Dent à partir du névé triangulaire. La corde qui le reliait à ses compagnons s’était rompue (sans quoi il y aurait sans doute eu trois victimes !), et son corps fracassé était allé rebondir sur les dalles du Bastion, jusqu’au glacier. C’est là que son ami Purtscheller l’avait ramassé deux jours plus tard. Sa tombe se trouve au cimetière de St-Christophe, un lieu émouvant qu’il faut absolument visiter. Le même sort a été réservé en 1911 à Jean Rufz de Lavison, qui était monté seul, peut-être pour essayer de passer là où Zsigmondy était tombé.

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Emil Zsigmondy avait un bon coup de crayon. Il a fait cette esquisse de la Meije à la Tête de la Maye le 4 août 1885, deux jours avant de se tuer dans la face sud.

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La tombe d'Emil Zsigmondy. La photo date de 1896, juste après un nouvel accident mortel à la Meije. L'une des deux victimes, le Grenoblois Ernest Thorant, est inhumé à côté de l'Autrichien (par la suite, sa tombe est ornée d'une stèle identique). L'hommage est rendu par les Grimpeurs des Alpes (les GDA) dont Thorant était membre. Pour rencontrer les GDA, rendez-vous sur le site Alpimages !

L’année 1912 avait été marquée par un grand exploit : une autre équipe autrichienne avait réussi à surmonter les 200 mètres séparant le névé triangulaire de la Troisième Dent. Il s’agissait d’Angelo Dibona et Luigi Rizzi, deux guides de Cortina d’Ampezzo, conduisant deux jeunes grimpeurs de Vienne, Guido et Max Mayer. Ils n’avaient pas utilisé la Banquette, mais avaient attaqué par le Fauteuil à la base de la face sud du Grand Pic, puis avaient emprunté les rives glacées du couloir Zsigmondy. Après la Première Guerre mondiale, l’Autriche a dû céder à l’Italie la région du Trentin, où se trouve Cortina, ce qui fait que Dibona et Rizzi sont devenus Italiens. Quant aux frères Mayer, ils ont été victimes des persécutions que les institutions alpines austro-allemandes ont infligées aux grimpeurs d’origine juive dès le milieu des années 1920, bien avant l’arrivée des nazis au pouvoir… Comme on voit, et comme chacun sait, l’alpinisme ne fait pas de politique… !

meije_mayer
La voie Dibona-Meyer dessinée par Guido Mayer Le récit de son frère Max (17 ans) publié par la Revue Alpine du CAF de Lyon en 1912 mérite une lecture, tant il est jubilatoire (Recit_Max_Mayer.pdf).
Photos de cette voie dans l'Album "Face sud directe de la Troisème Dent"

 L’idée de gravir le Bastion  pouvait se décliner de plusieurs façons. La première était de le gravir pour lui-même, en somme le considérer comme un sommet autonome. C’est le choix qui a prévalu beaucoup plus tard, quand Jean-Michel Cambon et ses camarades ont ouvert d’abord l’Epinard hallucinogène, puis cette fantastique voie directe baptisée « Les grimpeurs se cachent pour ouvrir ». Mais en 1969, ce n’était pas dans notre philosophie. Une deuxième idée pouvait être de faire du Bastion un grand préliminaire (550 m) à la partie terminale de la voie Dibona-Mayer (200 m) – c’est ce qui s’est passé en fin de compte, mais ce n’était pas le projet initial. Mon ambition était de faire une voie complètement autonome s’élevant jusqu’aux arêtes en sortant vers la Quatrième Dent.
C’était devenu comme une obsession durant l’hiver 1968-1969, et dès que les vacances sont arrivées j’ai voulu me précipiter à la Meije. Il y avait une grosse contrariété : Jean-Louis était retenu à l’armée, indisponible en début de saison, et il n’était pas sûr du tout qu’il pourrait disposer d’une permission suffisante durant l’été. Soit j’attendais, soit j’y allais avec un autre. Bernard Wyns était disponible et désireux d’en découdre – nous allions donc reconstituer la cordée de la Dibona.

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Face sud de la Meije (Revue Alpine, 1896).

Nous avons fait une première tentative le 30 juin, avec tout de suite un défi de taille : trouver un cheminement au milieu des dévers feuilletés de la partie inférieure. A l’évidence il n’existait qu’un point possible de passage dans la terminaison des surplombs. J’ai cru malin d’attaquer à son aplomb, dans des murs compacts fort raides, et je me suis assez vite retrouvé à taper des pitons pour passer en artificielle. J’avais dégotté une fissurette plutôt complaisante au début, mais elle s’élargissait peu à peu tout en se bouchant – quelle garce ! Il est arrivé ce qui me pendait au nez : j’ai fini par me tirer à un clou plus que douteux et je suis parti avec, avant de déboutonner une partie de la soutane jusqu’au moment où un bon choc m’a plaqué au rocher. Ouf, merci Bernard (et merci l’extra-plat qui y est toujours !). J’avais le souffle coupé et une violente douleur sur les côtes : c’était encore l’époque où on grimpait sans baudrier, avec un encordement direct sous forme de deux boucles, une à la taille, une autre passant sur une épaule. Et grâce à ça, je m’étais sérieusement escagacé une paire de flottantes. Les côtes, c’est pas méchant, mais ça fait drôlement mal ! Là, j’avais trop dérouillé pour pouvoir continuer. Nous avons donc laissé le bazar sur place et nous nous sommes voté quelques jours de récupération.

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La flèche indique le passage qui permet de traverser la barre surplombante à la base du Bastion. A mi-hauteur de l'image, sur la gauche, on voit très bien la ligne de névés utilisée par la caravane Dibona en 1912 : elle passe par le Fauteuil (tout à gauche), puis le couloir Zsigmondy et les terrasses étagées menant au névé triangulaire.

Pas beaucoup : dès le 4 juillet nous étions de retour, bien que mes côtes me fassent toujours bien mal. Walter avait investi le Promontoire, il nous chauffait le moral et nous promettait de surveiller notre nouvelle tentative. J’ai retrouvé ma fissurette, j’ai repitonné avec circonspection et j’ai déployé des ruses de Sioux pour surmonter le passage où j’avais volé. Nickel ! Le bombement salvateur était maintenant juste au-dessus de nous, mais il était défendu par des panneaux verticaux de feuillets dont la vision provoqua une chute assez marquée de nos optimismes respectifs. Je ne sais pas combien de temps nous avons passé à tergiverser, puis à faire de timides tentatives, à essayer de-ci, de-là, avant d’y arriver. J’ai fini par me décider, mais je confesse que j’ai franchi le passage dans un mélange assez bizarre de rage et de trouille. Nous avions enfin la clé des dalles, mais nous avions perdu un temps fou, et par ailleurs le temps se gâtait sérieusement. En plus, il y avait une évidence cruelle qui nous sautait aux yeux : avec notre corde de 70 mètres, nous risquions de ne pas pouvoir redescendre les surplombs en cas de nécessité ! Ayant brûlé nos vaisseaux, nous n’avions plus qu’à surmonter les 450 mètres qui nous séparaient du névé triangulaire avant que ça tourne au vinaigre.

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4 juillet 1969 : le passage critique. A gauche, Bernard au cours d'une de ses nombreuses explorations. A droite : je passe... Advienne que pourra !

Plus facile à dire qu’à faire. Non que l’escalade fût particulièrement difficile. Mais il fallait définir un cheminement là où rien n’était évident, et le rocher était tellement compact (il l’est toujours, d’ailleurs !) que nous avions les pires difficultés pour installer des relais. Or, nous tenions à avoir un minimum d’assurage, et les problèmes de pitonnage nous faisaient à nouveau perdre du temps. Nous avancions quand même, au gré d’une escalade magnifique sur le plus beau rocher de la création !

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Dans les dalles. Ce serait chouette, si ça voulait bien ne pas tourner à l'aigre...
Autres photos dans l'album "Face sud directe de la Troisième Dent"

Le sommet du Bastion est défendu par une série de murs redressés en granit très compact, mais néanmoins assez bien pourvu en prises : il n’y a pas beaucoup d’assurage, mais ça grimpe. On en était là quand l’orage a éclaté, avec une violence si extraordinaire que j’ai cru à un moment qu’on allait se noyer dans les grêlons. Les trois ou quatre longueurs qu’il a fallu parcourir pour sortir de là ont été cauchemardesques. L’orage ne nous lâchait plus, tout commençait à disparaître sous la neige, nous n’avions aucune protection , et les heures avaient tellement filé que l’obscurité commençait à tomber.

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avant que ça pète...
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...et après les premières salves. Sympathique programme !

Certes, nous avions surmonté le Bastion, mais cette victoire nous paraissait bien frêle. Déjà cela ne représentait que la première partie du programme. La deuxième (la sortie à la Quatrième Dent) était compromise ! De toute façon il n’y avait plus qu’à passer la nuit sur nos terrasses, pour aviser le lendemain.Nous avions du matériel de bivouac léger, un réchaud et quelques provisions. Cela nous a permis de tenir, sans plus. L’orage n’en finissait pas, remettant de la neige à chaque fois. Comment allait-on se tirer de là ? Le lendemain il y eut une courte accalmie dans une montagne figée par le froid. Nous avons gagné le sommet du névé triangulaire, pour constater que la Dibona-Mayer était recouverte d’une véritable croûte de glace. Il n’y avait plus qu’à essayer de redescendre. Nous sommes d’abord allés voir le couloir Zsigmondy : c’était hideux. Nous nous sommes donc rabattus sur la Banquette des Autrichiens après beaucoup d’hésitations : chargée de neige comme elle était, nous risquions à tout moment d’être embarqués dans une avalanche ; or, nous ne nous prenions ni pour Emil Zsigmondy, ni pour Jean Rufz de Lavison…

En plus le mauvais temps revenait à toute vitesse. Nous avancions lentement en nous tenant le plus près possible du rocher pour y trouver de l’assurage. Le temps de repasser à l’aplomb du Doigt de Dieu, la sarabande a recommencé, tout aussi violente que la veille. Et là, il a bien fallu renoncer à la proximité du rocher pour se lancer au beau milieu des pentes quand même très inclinées de la Banquette. Nous avons fini par échouer sur le glacier dans un état d’épuisement et de désespoir colossal, et il fallait encore retourner au Promontoire ! Le mauvais gag, c’est que le glacier amène 100 mètres plus bas que le refuge. Nous aurions pu y monter directement en escaladant les rochers, mais nous avons renoncé à cause de l’épaisseur de la neige. Il a donc fallu contourner la base rocheuse du Promontoire et pour cela descendre encore un peu plus, ce qui signifiait une remontée encore plus longue par la partie la plus occidentale du glacier. A voir la tête de Walter quand nous sommes enfin arrivés au refuge, 36 heures après l’avoir quitté, nous devions ressembler à des zombies…

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La Banquette des Autrichiens rejoint les pentes issues du col du Pavé à l'aplomb des cols Casimir et Maximin Gaspard.
Par bonnes conditions, ça va...

 Je n’ai pu réaliser mon projet d’aller jusqu’aux arêtes qu’en 1976, en enchaînant le Bastion avec la Dibona-Mayer. Une course absolument merveilleuse, par un temps idéal, faite avec Marc Chabert et le très jeune Olivier Comerson, qui découvrait ce jour-là les joies de la haute montagne… (Voir l'album photos). Si je n’ai pas réussi avant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. En 1971, j’ai bel et bien tenté d’ouvrir cette fameuse directe à la Quatrième Dent, mais une fois de plus la malchance s’est mise en travers. Bernard était parti aux Amériques, Jean-Louis avait infléchi sa trajectoire, j’avais de nouveaux partenaires. Cette fois-là il s’agissait de Jeef Lemoine, qui en était à ses débuts en alpinisme. On s’était croisés sans se connaître dans les couloirs du Lycée, lui élève, moi prof, puis il y était revenu comme stagiaire d’éducation physique, et c’est alors qu’il m’avait abordé pour me demander de lui donner des conseils en escalade. J’avais très vite vu que l’élève n’avait rien à envier au prof ! Il devait être pendant quelques années un de mes plus précieux partenaires. Tous ceux qui ont connu Jeef ont pu apprécier son talent, son humour, son caractère si extraordinairement pondéré et optimiste. Hélas ! Il a été victime d’un affreux accident au Dru, le 28 juillet 1992…

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Jeef, ici photographié dans Castle Tower (Utah) en 1977.

A peine avions-nous fait 4 ou 5 courses ensemble que je lui proposais déjà la Meije. Le 20 juillet, nous avions attaqué le Bastion par beau temps. Deux heures après, nous commencions déjà à tirer des rappels sous une petite neige. Une heure plus tard, nous repartions vers le haut sous le soleil. Puis à nouveau esquisse de retraite sous le grésil. Puis re-départ sous un ciel rigolard… pour échouer à quelques mètres de la sortie, avant de se lancer dans une retraite précipitée. Arrivés au glacier, il faisait presque beau. Imprécations !

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Jeef. Photos prises dans les Pyrénées : à gauche, au Tozal del Mallo ; à droite, dans la face nord-ouest de l'Ossau

Le lendemain, grand beau. On a décidé de la jouer rusée. Nous avons filé vers la Banquette des Autrichiens, qui cette fois était en excellent état. J’ai retrouvé le névé triangulaire avec une certaine émotion, mais cette fois il n’était pas question d’emprunter la Dibona-Mayer : nous étions venus pour la Quatrième Dent, que diable ! Le début a été aimable. Une bonne cheminée nous a amenés sur une belle petite vire courant à l’horizontale au-dessus d’un très beau surplomb rouge. Nous avons ainsi gagné des fissures verticales à l’aplomb de la Quatrième Dent. Il y a eu une bonne première longueur, puis ça s’est gâté : je me suis retrouvé à grimper dans des dalles très raides, sur des petits grattons, sans pouvoir mettre des pitons sérieux. J’étais tombé sur un gneiss pitonophobe ! J’ai tiré ma longueur et je me suis retrouvé comme un imbécile, sans pouvoir installer le moindre relais. Ah, si j’avais eu des spits ! Je savais que ça existait, j’en utilisais au Rocher de Marlens, mais on partait du principe que c’étaient des moyens déloyaux, « unfair », réservés aux écoles d’escalade. En montagne, on grimpait donc avec le marteau à la main et l’éthique en bandoulière, mais qu’est-ce qu’on fait quand les clous ne rentrent plus ? Eh bien, on redescend ! Et comme on ne peut même pas poser un rappel, on fait ça en désescalade, en retirant à la main les clous vaguement plantés à la montée, en suppliant le copain d’avaler la corde comme il faut, mais juste comme il faut, sans tirer, et en faisant brûler des cierges pour que tout se passe bien.

Ca s’est bien passé, évidemment. Mais ce jour-là j’ai dit adieu à ce joli projet. Plus tard j’ai amené du matériel au Promontoire dans le but de remettre ça – le matos y est toujours, et pour le reste c’est le plus gros de mes regrets en Oisans.L’autre gag, c’est qu’au lieu de rentrer par la Banquette nous avons à nouveau descendu le Bastion en rappels. Deux descentes en deux jours, après avoir mis deux buts, voilà qui frise la performance. Et en plus, comme on pratiquait toujours le rappel « en huit » directement autour du corps, nous sommes arrivés sur le glacier avec les pantalons en pièces détachés. Partis en knickers, ils arrivent en shorts ! Il n’y a que la Meije pour accomplir ces prodiges…

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La face nord-ouest. Le pilier du Doigt est indiqué par la flèche.

J’ai quand même eu deux jolis lots de consolation sur ma montagne chérie, durant ces années. En juillet 1970, j’ai fait avec Jean-Jacques Rolland la première ascension du pilier nord-ouest du Doigt, parallèlement à la voie Girod-Vivet du Pic du Glacier Carré. Ce fut une très agréable escalade de 500 mètres sur un rocher pas mauvais du tout, avec de bien jolis passages. De toutes les voies du versant nord, c’est sans aucun doute la moins engagée.

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Le couloir Gravelotte.

Et en 1972, j’ai fait avec Jeef une ascension express du couloir Gravelotte, avec retour par le Grand Pic et la voie normale. Le côté « express » avait été imposé par une météo qui promettait des orages de première catégorie sur le coup de midi. Donc, il fallait être en bas pour l’apéro – ce qui fut fait. La chose incroyable, c’est que j’ai trouvé peu après sur le livre du refuge de l’Aigle une mention d’un guide de La Grave (Pierre Mathonnet, je crois) qui avait fait le Gravelotte un peu avant nous, et qui disait avoir fait le cinquième parcours (si ma mémoire ne me trahit pas). Dans ce cas, nous aurions fait en 1972 le sixième parcours d’un itinéraire ouvert en… 1898 ! Décidément, c’était bien une autre époque…

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26 juin 2005

La Meije et moi, acte III

            

C’est vraiment mon ascension de la face sud en 1964 qui m’a rendu accro à la Meije. Je ne savais pas encore à quel point on avait déjà écrit sur elle (mes connaissances en « littérature alpine » étaient des plus restreintes), mais je dévorais déjà le bouquin d’Henri Isselin qui en faisait l’historique. Seulement il s’agissait de l’édition de 1956, qui ne pouvait évidemment pas évoquer tout ce qui s’était passé depuis.

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 Or, ça commençait à frétiller sérieusement, notamment du côté nord. J’étais peu attiré par les voies purement glaciaires, et donc les couloirs comme le Gravelotte, le Z ou les Corridors m’inspiraient peu. Mais j’étais titillé par les voies rocheuses. En plus, Pierro Wemaere n’arrêtait pas de me parler de la voie directe au Grand Pic qui avait été faite par Renaud et Ginel en 1962 (c’était en fait une grande variante directe de la voie Tobey-Robino). Elle n’avait pas été répétée. Il y avait aussi plus à l’ouest les deux piliers qui avaient été escaladés par Girod et Sandoz, coup sur coup, en 1956.

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L'une des premières images aériennes de la Meije, dans années 30. Le couloir Gravelotte (à droite) et le couloir des Corridors (à gauche) dessinent un V encadrant les arêtes. C'était au temps des glaciers dodus...

 Eux non plus n’avaient pas été repris. En ces temps bizarres, le fait de faire des « secondes » était presque aussi estimé que celui de faire des « premières ». Il y avait d’ailleurs des petits malins qui se spécialisaient dans l’art de faire des secondes, ce qui leur donnait la possibilité de discréditer ceux qui avaient fait la première en criant sur tous les toits que leur voie était nulle… Pour autant, ça n’entrait pas dans nos manières.

Peu après, en 1966, il y eut l’ouverture de la voie « des Marseillais » dans la face sud-ouest du Grand Doigt, qui fit l’effet d’un coup de tonnerre : pour la première fois depuis les voies Madier de la Dibona (entre 1937 et 1939), on ouvrait en Oisans une voie de rocher pur et d’un niveau relevé. Il faut mettre des guillemets parce que les Marseillais en question, au nombre de 5, comptaient en réalité un Parisien parmi eux (François Labande) – il faudrait donc trouver un autre nom. Peut-être : « Qui va à la chasse perd sa place » ? Le fait est que les cinq, menés au pas de charge par Joël Coqueugniot et Jacques Kelle, avaient soufflé la première à un Grenoblois, André Gauci. Grand spécialiste du Vercors, Gauci avait en tête de créer à proximité du Promontoire toute une série de voies récréatives dans cette belle facette raide et ensoleillée, en les équipant (selon les normes de l’époque, évidemment). C’était pour l’Oisans une conception quasi révolutionnaire, et je pense qu’elle nous a influencés, Bernard Wyns et moi, quand nous avons laissé nos pitons dans la voie des Savoyards en 1967.

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A gauche, le Gendarme Jaune vu depuis la face sud-ouest (au fond, les Bans).
A droite, le Grand Doigt ne domine pas la face sud-ouest mais la Muraille Castelnau (éclairée) et le couloir Duhamel (dans l'ombre). Un hélicoptère était alors en intervention sur le Campement des Demoiselles...

Autre particularité : ces voies n’aboutissaient pas sur de vrais sommets, plutôt sur de simples détails topographiques comme le Gendarme Jaune, la Pyramide Duhamel ou… ce que les « Marseillais » avaient appelé le Grand Doigt. Ceux-là devaient avoir quelques principes : une voie, ça débouche forcément sur un sommet. Pas de sommet, pas de voie. Or la leur sortait littéralement nulle part, ou plus exactement au sommet du principal ressaut de l’arête issue de la Brèche de la Meije. C’est vrai que si on l’observe depuis le nord-ouest, par exemple du col des Ruillans, ce ressaut épouse l’aspect d’une aiguille car il est d’une minceur extrême et on le voit alors sur sa tranche.

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La Brèche de la Meije en 1893, vue du nord (glacier de la Meije). Le Petit Doigt d'Epaule joue aux aiguillons sur la gauche. A droite, l'arête est du Râteau.Les chasseurs alpins font joujou sur un glacier pétant de santé ...

Les ancêtres l’avaient appelé « le Petit Doigt d’Epaule », mais il ne s’impose plus du tout quand on le voit du sud, et puisqu’il fallait quand même un sommet, on a pris celui qui traînait dans les parages : le Grand Doigt, bien qu’il soit très largement décalé vers l’est. Du reste, les Marseillais l’avaient dédaigné le jour de leur première, trop pressés qu’ils étaient de regagner le Promontoire où le champagne les attendait.
Car c’était jour d’inauguration au refuge. La vieille cabane avait été démolie en 1965 après 2/3 de siècle de service d’une façon pas très honorable : les débris avaient été balancés sans ménagements dans le glacier proche, en supposant qu’ils y resteraient à jamais. Mais il ne faut jamais dire « jamais », surtout à un glacier, si bien qu’on a aujourd’hui la joie de voir les planches pourries et les ferrailles rouillées s’entasser lamentablement au sommet de la moraine, tandis que le glacier achève d’expirer.

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Le Promontoire, du vieux au neuf. A gauche en 1920 ou 1921 (photo Pierre Dalloz). A droite, l'inauguration du nouveau refuge en 1966, avec à gauche le "pape" de l'alpinisme français, Lucien Devies, doté pour la circonstance de son "sourire montagne". A ses côtés, col ouvert, Philippe Traynard. Tout au fond le maire de Grenoble, Hubert Dubedout.

Le Promontoire historique était désormais remplacé par la boîte en aluminium qui existe toujours, non sans avoir subi quelques aménagements pour lui permettre de respirer un peu. En 1966 le glacier était tout proche, bien bombé, ce qui avait pour avantage de fournir de l’eau en abondance (elle était captée directement dans la première crevasse, à quelques mètres de la porte). Il n’y avait pas l’actuelle plate-forme à hélicoptères ni l’échelle métallique qui la relie au refuge : tout ça a été ultérieurement dégagé à l’explosif. Il n’y avait qu’une étroite passerelle suspendue au-dessus du vide. Seuls les « sanitaires » (si on ose dire…) n’ont pas changé, avec leur déversoir en direction des ruisselets qui naissent au pied des rochers. Et le gardien vidait directement ses poubelles dans le couloir situé à côté. C’était un peu dégueulasse, mais c’est vrai qu’à l’époque on n’était pas très regardants. En fait, on ne se rendait pas compte qu’on avait créé là une véritable verrue qui allait devenir peu à peu une source de problèmes inextricables. Pourtant, il paraît aujourd’hui que c’est l’Aigle qu’il faut détruire… Allez comprendre !

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 La nouveauté, c’était la présence d’un gardien. Pendant une dizaine d’années, on allait trouver là-haut une armoire à glace à l’accent autrichien, Walter Bruckner. Il avait fui son pays natal en 1938, au moment de l’annexion de l’Autriche par Hitler. On a vite sympathisé au point de prendre parfois pension dans son perchoir, qu’il emplissait de sa jovialité et de son enthousiasme. Il faut se reporter aux années 90, avec la présence de Marielle Tuaz, pour retrouver un gardien, ou plutôt une gardienne, à l’aussi forte personnalité. Je ne connaissais à Walter qu’un point faible : il croyait bien connaître la Meije, et en fait il la connaissait très mal, ce qui fait que certains conseils donnés par lui aux alpinistes en partance débouchaient souvent sur des épisodes hauts en couleur. Surtout quand il les dirigeait vers la face sud : la grande classique, c’étaient que les cordées en rentrent au bout de deux jours en n’ayant fait que la moitié de la face, avec bivouac à la clé ! Walter appelait ça « faire la Directe », par opposition à « la Directissime »… C’est là que Jacques Ramouillet et Michel Pompeï avaient attiré sur eux l’attention internationale, mais de façon plus originale : Michel avait volé juste avant de sortir de la moitié inférieure et s’était cassé une jambe. Jacques avait dû partir en solo pour rejoindre le refuge et donner l’alerte, après quoi il était remonté avec les sauveteurs qui ne connaissaient pas les lieux. Pour un peu, c’était lui qui dirigeait les opérations, et à la fin on ne savait plus très bien qui sauvait qui !

 C’est qu’on n’avait pas une grosse habitude des sauvetages difficiles, et on ne pouvait pas utiliser l’hélico comme maintenant. On gardait le souvenir du drame d’août 63, quand un coup de vent avait fait s’écraser un hélico au-dessus du lac du Pavé, avec 3 morts à la clé. Les sauvetages se faisaient par voie terrestre, éventuellement avec des volontaires comme au Pavé en 1948, à l’Ailefroide, à l’Olan ou encore à la Pointe du Vallon des Etages en 1951 pour récupérer le corps de René Gallat. En 1966 ce devaient être des gendarmes ou des CRS qui inauguraient un type d’intervention qu’ils ne maîtrisaient pas encore bien. Ils se sont sacrément rattrapés depuis !

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Le "sauvetage" du corps de René Gallat, en 1951. Une prouesse obscure du Secours en Montagne à ses débuts.

 Je n’avais pas pu aller à la Meije en 65, pour cause de service militaire et d’été complètement pourri. L’année d’après, j’ai voulu faire avec François Bouvier la seconde de la voie « des Marseillais », mais on s’est fait griller par une paire d’Anglais, si bien qu’on s’est contentés de la troisième. On en a suffisamment bien parlé pour que ça passe pour un exploit !

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A gauche, l'arrivée au-dessus du Pas du Chat après la fin de la voie des Marseillais. A droite, François Bouvier.

Puis j’ai mis au point un programme de faces nord avec Bernard Wyns. Là, on n’a pas été brillantissimes. On est allés deux ou trois fois tâter les premières longueurs de la directe Renaud-Ginel, mais la motivation fondait avec une étonnante rapidité. Même qu’une fois on a fini par faire l’arête ouest (AD) comme lot de consolation : puisqu’on était de passage à la Brèche, autant en profiter, hein ? En fait, je crois qu’on était encore un peu timorés. On a quand même fait mieux en répétant la voie Girod de la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, une haute muraille austère, pas très solide, dans une grande ambiance.

 

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Le pilier nord-ouest du Pic du Glacier Carré rivalise presque avec la face nord du Grand Pic. A sa gauche, le "pilier diagonal" rejoint la Brèche du Glacier Carré. A sa droite, le pilier du Doigt, dont je ferai la première ascension en 1970.

 

 En cours d’ascension on avait hélé des gens qui passaient sur le glacier, au sommet des Enfetchores. Il devait y avoir un guide avec, il nous avait crié de redescendre, comme quoi on était égarés, etc… Cela me rappelle les hurlements de Gaston Turc, le gardien du Soreiller, quand je traversais sous le grand toit de la voie des Savoyards : « descendez ! descendez ! » Et au retour, cette réflexion : « cette voie, ça va faire de la viande fraîche ! » Sacré Gaston…

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Dans la face nord-ouest du Pic du Glacier Carré, vue sur le voisin, le "pilier diagonal". A droite, Bernard Wyns avec son grand piochon.

 Tout ça c’était bien joli, mais ce n’était pas encore le gros coup. Il y en avait un qui hantait mes nuits : la face sud intégrale du Doigt de Dieu. Cette face de 700 m de haut est un truc un peu monstrueux qui se termine complètement en surplomb. Le point faible, c’est qu’elle est coupée en deux par la Banquette des Autrichiens, aux 3/5 de la hauteur. Le bas est en granit pas trop raide (sauf une énorme barre de toits au-dessus du glacier), le haut en gneiss vertical ou surplombant.

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La muraille des Etançons, à l'aplomb des quatre Dents et du Doigt de Dieu (le plus à droite). Dans le bas, la voie emprunte la fissure très marquée en forme de marches d'escalier. A droite, la muraille supériere avec ses surplombs...

 Le bas avait été fait en 1951 par deux Marseillais, Gallat et Santimone. Ils avaient reculé devant l’incertitude du haut mais avaient décidé de revenir avec Coupé et Dancet, ce qui aurait fait une très solide équipe. Mais Gallat s’était tué et le projet était tombé à l’eau. Finalement, la partie supérieure (mais elle seule) avait été surmontée par Victor Chaud, un guide talentueux et passablement casse-cou doté d’un contrepoids du nom de Jean Walden. Puis cette voie n’avait été refaite que deux fois, toujours en évitant la partie inférieure. Je savais tout cela grâce au bouquin d’Henri Isselin, dont le récit faisait planer sur cette face un véritable sentiment de terreur. Ce sentiment devenait délicieux lorsqu’il venait habiter mes songes, et que je me voyais déjà triompher de la mythique intégrale. Je m’étais d’ailleurs confectionné un topo exclusif.

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"Mon" topo du Doigt de Dieu. Pour une fois, je n'avais pas vendu la peau de l'ours... A droite, Jean-Louis Mercadié, adossé à ma Simca 1000 (eh oui, Ludo, je n'avais plus ma 2 chevaux !)

 

 Le pire est que j’y suis arrivé en août 1968, avec Jean-Louis Mercadié. C’était pourtant une sale année, pas tant à cause du mois de mai ou des « élections de la peur » de juin, mais parce que c’était un été putrissime, à ne pas mettre un alpiniste dehors. A plusieurs reprises, il neigeait comme en plein hiver, à la mi-août il est tombé jusqu’à 1 mètre de neige en 24 heures au Promontoire – et nous étions coincés dedans ! Heureusement que Walter avait une bonne cave… Pour s’entraîner, on est allés répéter une voie que Gauci avait fini par équiper dans la face sud-ouest, plus directe que la voie des Marseillais, une voie très raide avec de beaux morceaux d’artif. Mais « notre » face n’en finissait pas de sécher. Enfin il y a eu deux jours de beau temps. Le premier a été consacré à guetter le vacarme des avalanches qui débaroulaient dans la muraille des Etançons. C’était grandiose et inquiétant ! On a attaqué le jour d’après. La face n’était pas vraiment sèche… Dans les grandes dalles du bas, je me souviens avoir fait relais sur le piolet planté dans 40 cm de neige plus ou moins tassée ! Quand ça a commencé à chauffer, l’escalade est devenue une espèce de canyonisme à l’envers, où on devait lutter dans les fissures (larges !) contre de vraies cascades.

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La partie supérieure de la Muraille des Etançons, au-dessus de la Banquette des Autrichiens. Le Doigt de Dieu, c'est le plus pointu !

Ça s’est calmé dans la partie supérieure où on a pu sécher. C’était fantastiquement beau, mais qu’est-ce que c’était dur ! Je crois que je n’avais jamais rien vu d’à la fois aussi raide et aussi exposé : il y avait le raide du Vercors, mais sans l’assurage. Je revois Jean-Louis franchissant une bande hyper délicate de rocher noir 30 mètres au-dessus du relais, sans le moindre assurage intermédiaire. Quant à l’édifice terminal – nom de Zeus ! C’est qu’il faut y aller voir pour comprendre. Le plus marrant c’est qu’on arrive finalement à s’y faufiler assez bien. Mais quand on sort de là, c’est vraiment ex abrupto. Cette ascension avait été une orgie jubilatoire. Et cette fois, j’avais gagné mes galons.

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 On a couché à l’Aigle (ma première nuit à l’Aigle !), puis le lendemain on a passé le Serret du Savon et la Brèche, porter la bonne nouvelle à Walter. Là, il s’était passé quelque chose.

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10 juin 2005

La Meije et moi, acte II

 

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J'ai fini de perdre mes complexes d'alpiniste débutant entre 1963 et 1964. Parmi bien des raisons, il y a l'influence des camarades que j'ai rencontrés à cette époque. L'un d'eux était Bernard Wyns, avec qui je devais connaître quelques aventures inoubliables et souvent un peu folles. Il avait un véritable talent pour me pousser à faire des choses que je ne me serais pas cru capable de réussir, et il manifestait dans les moments difficiles une impassibilité confondante.