La montagne c'est pointu

Les élucubrations du Chaps

31 octobre 2005

La Meije et moi, acte VII (1ère partie)

Hier, c'était mon anniversaire. Pour la circonstance, j'ai eu droit à un cadeau très insolite: un tremblement de terre! Nous avons été réveillés à 4h40 par un grondement prometteur, suivant d'une secousse bien sèche qui a fait sursauter la maison. Oh, ce n'était pas du gros (3.7 sur l'échelle de Richter), mais comme l'épicentre était tout proche, quelque part du côté de Tamié ou de la Dent de Cons, la sensation a été d'une charmante netteté. On peut plaisanter avec les séismes quand on habite en Savoie - c'est beaucoup moins sympa dans l'Himalaya... J'étais d'autant plus gâté que je venais de m'offrir une somptueuse balade d'altitude quelque part entre Maurienne et Oisans, avec au recto, ceci:

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et au verso, cela:

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Eh oui, c'est bien "ELLE" ! J'avais promis d'y revenir, nous y voici. Elle et moi avons connu une période plutôt faste entre 1994 et 2001, sur plusieurs modes: la fréquentation directe, la plongée dans l'histoire, les balades photographiques, l'écriture. Tout cela a été la source de plaisirs intenses. Les nombreuses montées au Promontoire, ce pouvait être pour le simple plaisir d'emmener là-haut des amis, ou bien pour boucher quelques dents creuses en faisant des voies que je n'avais pas encore parcourues (il en restera!), ou encore pour une ouverture. 1994 a été l'année de "Nous partirons dans l'ivresse", une co-production jubilatoire en 3 séances et 10 longueurs et demie, sur une idée de Jean-Michel Cambon. L'objectif était d'équiper une voie dans la très raide facette ouest dite "du Grand Doigt" (en réalité le Petit...), en se tenant complètement à gauche de la voie "des Marseillais" à laquelle il n'était pas question de toucher. JMC m'avait proposé de faire quelque chose dans le style de Rackham le Rouget, dans le strict registre de l'alpinisme hédonique. De fait, nous nous sommes régalés comme des gamins sur un rocher idéal.

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Dans l'Ivresse, lors d'une "ascension photographique" avec Fred Chevaillot (les photos sont de lui)

Ce fut une ouverture partagée : j'en ai ouvert en tête 60 %, notamment la somptueuse dalle que l'on surmonte à mi-hauteur. Un moment euphorique, venant juste après un épisode qui a mis en joie mes co-équipiers (c'était le premier jour, Etienne Rol s'était joint à nous). Au départ de cette longueur (L6), il y a d'abord un mur raide qui propose de jolis rétablissements. Afin de placer un point d'assurage, j'avais mis un tout petit anneau de cordelette sur un mini-feuillet, histoire de m'équilibrer un peu. J'en étais au stade de souquer le goujon à coups de marteau quand je me suis aperçu que la cordelette était en train de riper. J'ai eu le réflexe de lâcher le marteau pour me rattraper au gratton dans un geste hautement théâtral en lançant le marteau dans les airs (va savoir pourquoi !). Or, j'avais négligé de le relier à mon baudrier par une sangle, si bien que l'engin a décrit une parabole magnifique jusqu'au glacier. Il paraît qu'il a été retrouvé par la suite: si le nouveau propriétaire le désire, je veux bien lui dédicacer...

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Yves Ghesquiers dans l'Ivresse (encore un autre parcours!). Ca avait l'air de lui plaire...

Mis en appétit par cette jolie réussite, je me suis décidé à régler un problème qui me turlupinait depuis quelque temps: retourner dans la voie de 1969 au Bastion Central pour y installer des relais convenables, initiative qui a été présentée assez abusivement comme un "rééquipement". Un peu bêtement, je n'imaginais pas que cela déclencherait un cyclone dans un verre d'eau. Je ne voudrais pas m'enfermer dans une longue plaidoirie, ni me livrer aux douteuses satisfactions de la repentance (bien que cette attitude paraisse très prisée aujourd'hui - pas par moi!), mais simplement donner quelques explications. Mon dernier parcours remontait à 1988 avec Virus et Joël Pollet. Nous étions tombés sur un Bastion méconnaissable: la longueur-clé du début (celle qui permet de surmonter le rempart surplombant) était en pleine détérioration, les clous en place ne tenaient plus. De plus, il avait dû y avoir au printemps une énorme coulée de neige mêlée de gravats qui avait recouvert les dalles d'une pellicule de gravier qui rendait l'escalade extraordinairement aléatoire: nous avions fait plus de 300 mètres de patins à roulettes... Et cela avait mis en évidence l'extrême précarité de la plupart des relais. Ceux-ci se faisaient sur des pitons que j'avais placés en 1971, quand j'avais été obligé avec Jeef Lemoine de descendre le Bastion en rappels. A cause de la compacité du rocher, il était à peu près impossible d'en mettre d'autres. Des clous de rappel, c'est fait normalement pour tenir, et j'avais découvert que plusieurs ne tenaient plus guère. Vous me direz que ce n'étais pas mon problème. Si on veut: ce qui me chiffonnait, c'est que cet équipement était explicitement mentionné dans le Guide du massif des Ecrins (édition de 1976, la seule encore en usage en 1994), lequel le présentait comme "assez sûr". Et je me souvenais du commentaire de Lucien Devies dans la Chronique alpine de 1971, dont voici exactement le texte:

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Venant d'une telle autorité, ce commentaire cautionnait le fait que les relais soient équipés, mais donnait aussi une garantie de sûreté dont jétais moralement responsable. Et voilà que la situation n'était absolument pas en accord avec ce qui était dit. Enfin, last but not least: il y avait eu en 1987 l'accident de mes amis Olivier et Hervé à Glandasse, où ils s'étaient tués à cause de l'arrachage d'un relais pourtant constitué de deux pitons apparemment solides. Cette tragédie avait changé ma vision des choses: je ne voulais pas que cela se reproduise dans une voie que j'aurais présentée comme équipée. C'est au point que j'avais commencé à faire la tournée de voies que j'avais ouvertes dans les Préalpes pour y renforcer les relais, quand c'était nécessaire - et c'était souvent le cas. Mais pourquoi le faire spécialement au Bastion? Sans doute par une espèce de démarche d'exorcisme: le Bastion  avait été la première course de haute montagne d'Olivier, et la dernière d'Hervé, chaque fois avec moi. C'était le lieu symbolique qui nous réunissait encore tous les trois. J'admets que cette motivation est passablement absurde, d'un point de vue strictement rationnel. Mais justement, j'étais sorti pour un temps du domaine de la pure rationalité... L'opération a eu lieu en août 94, avec Etienne Rol et Pierre Dellac. J'avais un peu en tête d'essayer de reprendre du même coup la tentative de 1971 dans la muraille supérieure, mais nous sommes allés très lentement et nous avons stoppé à la Banquette des Autrichiens. Nous avons réaménagé les 2/3 des relais et placé 6 plaquettes (six, sur 550 m de dénivelée!) dans quatre longueurs, dont 3 pour rempacer les clous de la longueur-clé signalée plus haut. Je n'avais pas l'impression d'avoir fait du ferraillage intensif.

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Dans l'Ivresse, loin des querelles...

Il y a pourtant eu une violente polémique dont le théâtre principal a été le Groupe de Haute Montagne (le GHM) auquel j'appartiens. J'ai eu droit à une amorce de procès lors de son AG de 1994, sur la base d'informations qui présentaient la face sud de la Meije comme "enlaidie par des lignes de plaquettes brillantes". On en était loin! Mais cela coïncidait avec la mise en place de la Convention-escalade du Parc, auxquels certains voulaient donner une interprétation exclusive mettant le spit ou le goujon totalement hors-la-loi. François Labande, qui était  l'un des promoteurs de cette Convention en même temps que le rédacteur du Guide des Ecrins, avait versé dans cette position. Il se trouve qu'il était en train d'achever la réédition de cet ouvrage (la précédente était celle de 1976), parue en 1995 sous le titre Guide du Haut-Dauphiné (reprise opportune de la formule  autrefois utilisée par Coolidge). J'ai été très surpris d'y trouver des commentaires franchement déplaisants à propos du Bastion et aussi de l'Ivresse. Pour celle-ci, il écrivait: "L'ouverture de cette voie a suscité des discussions sur sa compatibilité avec la convention-escalade du parc national des Ecrins". C'était bien dire que désormais les alpinistes étaient dépossédés de ce qui était jusque-là au coeur de l'expérience alpine: la liberté d'initiative. C'était pire pour le Bastion. Je cite: "Il a été rééquipé en 1994 par J.-M. Cambon et P. Chapoutot, avec des points d'assurage sécurisés aux relais et quelques-uns dans certaines longueurs. Ce rééquipement n'a pas fait l'unanimité dans le milieu des grimpeurs et alpinistes, dont un certain nombre auraient souhaité que la voie du bastion central conserve son caractère d'engagement initial". Je veux bien plaider coupable pour le fait d'avoir mis des spits dans 12 relais et 4 longueurs (pourquoi la périphrase "points d'assurage sécurisés"?), mais la manipulation crève les yeux, puisque le "crime" est aussi imputé à Jean-Michel, qui pourtant n'a jamais mis les pieds dans cette voie! C'était de la pure instrumentalisation: JMC étant le diable, et le "rééquipement" du Bastion étant un acte diabolique, il fallait que Jean-Michel en fût l'auteur et l'inspirateur...

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Et toujours l'Ivresse, avec cette fois la mine éclatante de Sylvain Cambon...

Les choses se sont un peu calmées depuis. Il devient difficile de tenir un discours intégriste quand on constate que le tamponnoir ou le perfo font partie de la panoplie de ceux-là mêmes qu'on présente comme des ouvreurs éthiquement corrects. Mieux: l'une des figures les plus emblématiques de Mountain Wilderness, association qui campe toujours sur des positions intransigeantes, figure aujourd'hui parmi les plus productifs des experts-goujonneurs. Pour ma part j'ai plutôt fait l'inverse: je me suis assez vite éloigné du perfo en pensant que c'était décidément un engin assez pervers, qui ne valait pas qu'on lui sacrifie ses amitiés. Je pense l'avoir montré dès 1995 en me tournant vers les dalles de la Grande Aiguille de la Bérarde. Je n'ai jamais compris pourquoi personne ne semblait s'y être intéressé alors qu'elles sont peu éloignées de la vallée et qu'elles s'offrent à tous les regards. Avec tous mes co-équipiers, nous sommes tombés d'accord pour décider de les aborder avec des moyens purement "manuels". Il est vrai que le terrain est assez aimable pour qu'on puisse y évoluer sans trop de soucis. Avec Etienne Rol, Olivier Mansiot, Yves Ghesquiers, Virus et d'autres encore, nous avons parcouru là-haut de bien belles voies panoramiques, comme Au bonheur des dalles ou Granitude, loin des foules de la Maye (dont on entend les échos!) et des vaines polémiques. Et je vous garantit que l'enchaînement Granitude + arête NO de la Grande Aiguille vaut le voyage...

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Le versant nord-est de la Grande Aiguille de la Bérarde

A suivre...

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28 octobre 2005

Coups de coeur, coup de gueule

A propos des quartzites, j'avais oublié celle-là (prise par Patrick Degouve) : c'est mézigue dans L'émigré d'au-delà de la conduite forcée, au Grand Châtelard, au dessus d'Aussois. C'est une assez bonne illustration d'escalade en quartzite, avec la raideur, les réglettes parfois larges comme des poignées de porte, les cheminements baladeurs et les jeux de coloris...

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...Et puisque je reviens d'une petite virée auvergnate, je vous propose un joli dyke volcanique en la personne de la Dent de la Rancune, au Sancy

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La rancune, on l'a eue en arrivant au sommet du Sancy, après une longue traversée sur les crêtes, et après avoir dû outrepasser des pancartes "chantier interdit au public" : en haut, il y avait des engins de TP en train d'installer des socles de pylônes pour permettre la liaison entre les stations du Mont Dore et de Super-Besse. Résultat : la crête faîtière du Sancy complètement masssacrée, bousillée, dynamitée, fracassée. Voilà ce qu'on fait en Auvergne de la plus haute montagne du Massif Central ! Un crime environnemental irrémédiable, puisque ça ne sera jamais réparé. Et pourtant, si ces gens-là réfléchissaient 2 minutes, ils comprendraient que la seule industrie touristique d'avenir, c'est le démontage des ferrailles qu'on a foutu partout et la réhabilitation des paysages. Mais pour cela, il faudrait avoir un cerveau qui fonctionne...
Tenez, voilà ce qui traîne sur les pentes septentrionales du massif : des friches touristiques en train de rouiller... Lamentable. Mais pourquoi ces c...-là se croient-ils obligés de répéter des saloperies qu'on a commises dans les Alpes ?

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Allez, comme je ne veux pas vous laisser sur une trop mauvaise impression, je vous remets une louche de Chaudefour...

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Et la prochaine fois, on retourne à la Meije...

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22 octobre 2005

Quartzites

Après avoir fait avec JMC mes premières gammes sur perfo, j’ai voulu approfondir un peu les possibilités de ce nouveau jouet, tout en le trouvant bien lourd et bien encombrant. En plus, il y avait quelque chose de saugrenu au fait de verser dans ce genre de pratique au moment où il me fallait également acclimater mes prothèses à la montagne : du poids en supplément, ce n’était pas forcément la meilleure idée. C’est bien la preuve que les alpinistes sont des gens complètement irrationnels…

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A gauche, ascension de la face sud-est de la Petite Glière avec en toile de fond l'Epéna, la Grande Motte et la Grande Casse. Ici, on est au coeur de la Vanoise. A droite, la Tsanteleina, qui se situe en-dehors des limites strictes de la Vanoise. Là, ce sont les Alpes Grées...

L’avantage, c’est que je n’emmenais pas énormément de ferraille, ce qui m’interdisait de goujonner à tour de bras : on voit ici que la paresse est l’un des moyens de parvenir à la vertu. D’autre part, je pratiquai plus que jamais un alpinisme de proximité, notamment en direction de la Vanoise. Ca surprendra peut-être mes lecteurs, mais la Vanoise est un massif qui m’intéresse autant que les Ecrins, et pas seulement parce que c’est un endroit fabuleux pour le ski de randonnée (là où il reste de la montagne, bien entendu, c’est-à-dire en dehors des stations). Cet Oberland aux formes souvent molles contraste heureusement avec les reliefs beaucoup plus élancés, et parfois presque hargneux, de sa périphérie. Cela introduit dans le voyage alpin une sorte de respiration salutaire. Et en plus, c’est un véritable paradis géologique. Or, je suis un peu fada de cailloux, si bien que j’aime y faire mon marché à la barbe des bouquetins. Et c’est ainsi que j’ai découvert une nouvelle façon de faire de la montagne : pratiquer l’alpinisme à thème, en l’occurrence un thème géologique.

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A la Pointe des Volnets, sur la crête séparative entre Pralognan (à droite) et Champagny (à gauche). Là se placent les plus beaux sommets de la Vanoise, abstraction faite du sublime Mont Pourri. On voit la Grande Glière au milieu, l'Epéna à gauche et la Grande Casse à droite. Et au moins 4 types de roches différentes...

J’ai un faible pour les quartzites, peut-être parce que c’est une roche qui a une histoire et qui la porte en elle. Au départ ce n’est que du grès, c’est-à-dire du sable aggloméré, mais qui a ensuite été métamorphisé et cristallisé tout en conservant l’aspect stratifié des roches sédimentaires. Parfois il fait mieux, lorsqu’il conserve le souvenir des plages où se déposait le sable primitif sous la forme de rides régulières, celles que le va-et-vient de la marée imprimait sur les littoraux de l’ère Primaire. Les géologues appellent cela ripple marks. Quelle sensation de pouvoir passer la main sur ces ondulations délicates qui sont comme des machines à remonter le temps, en se disant qu’elles ont sans doute été visitées par de fabuleuses ammonites, des tortues géantes ou des silures aux barbes interminables ! Mon rêve est d’arriver à trouver l’échantillon suffisamment beau pour mériter d’être ramené à la maison, et assez léger pour être transportable. Je n’y suis pas encore arrivé totalement. Mais j’ai en mémoire quelques endroits où gisent des merveilles qui m’attendent, pour le cas où…

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Ces rides sont seulement esquissées. On peut trouver infiniment mieux, mais c'est rarement transportable !

Il existe une autre solution : aller les visiter sur place. Il n’y en a pas partout : dans les Alpes, le quartzite se rencontre seulement dans les terrains de la zone interne, du Beaufortain à l’Ubaye en passant par la Vanoise et les Cerces. Il est capable de se décomposer jusqu’au trognon, et alors il vaut mieux le considérer à distance : quand il est mauvais, c’est mauvais de chez mauvais, on pourra le vérifier sur le versant français de la Rognosa d'Etache, en Haute Maurienne. Néanmoins il y en a qui méritent la visite du fait de leur étrangeté, comme la Tête de la Cassille dans les Cerces, ou bien le Pic de la Ceinture près des Rochilles : là, le sommet est formé d’un chapeau de quartzites très durs reposant sur une strate beaucoup plus tendre que l’érosion a évidée, créant un rebord plus ou moins large (avec deux ou trois endroits joliment vertigineux) qui fait pratiquement le tour du sommet. C’est une occasion de promenade originale, déconseillée néanmoins aux émotifs…

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Vision glauque du glacier de Gébroulaz (en août...). Dans le bas, la langue glaciaire vient s'empaler sur l'éperon quartzitique du col du Soufre qui le divise en deux. Si vous voulez remuer des quartzites décomposés, c'est là qu'il faut aller!

Heureusement il sait également se comporter avec une surprenante fermeté et c’est alors une des plus belles roches qui soient, établissant une sorte de synthèse entre les qualités du granite et celles du marbre, avec en plus un véritable génie de la polychromie. Alors, on a envie de lui sauter dessus. Et là se présentent deux cas de figure. Le premier, c’est l’idéal : il vous offre gentiment tout ce qu’il faut pour vous assurer sans tracas. Sur les arêtes, de magnifiques becquets comme ceux de l’Aiguille Noire, près du col des Rochilles, ou (moins connu, mais encore mieux) ceux des Rochers Cornus à côté de la Rognosa d’Etache. Je regrette de ne pas avoir de photos de cette arête, car elle est vraiment superbe. C’est une course très facile mais très longue, car on traverse pas moins de quatre sommets successifs, avec une approche et un retour conséquents. Si je peux me permettre un conseil, ce sera d’y aller à partir de l’Italie : de Bardonnèche, on monte en voiture jusqu’au refuge Scarfiotti (2151 m) qui se trouve au creux d’un cirque magnifique. Puis on monte au Gros Peyron et on rejoint légèrement plus bas le col des Rochers Cornus, au départ de l’arête. La traversée se termine au col de la Rognosa, et on redescend par le très beau vallon que domine l’élégant Bric del Mezzodi, aux formes des plus séduisantes. Cette formule est plus confortable que d’affronter les couloirs raides et hasardeux du versant savoyard (accessible depuis Bramans). Dans les faces, on aura parfois de belles fissures franches, comme dans le granite, permettant un assurage parfait avec les moyens classiques. C’est ce qu’on a par exemple dans les quartzites de l’Ubaye, notamment à la Pierre André, sur l’arête Gélinasse-Peigne et de l’autre côté du col Mary, en haut du Val Maira italien, dans les fabuleuses aiguilles du groupe Castello-Provenzale qui s’apparentent à des Dolomites de cristal…!

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La Pierre André, en Ubaye. C'est petit, mais que c'est beau ! Et tout à côté la traversée Gélinasse-Peigne vaut vraiment le coup.

Mais ce n’est pas toujours comme ça. Le quartzite est aussi capable de vous faire le coup de la fissure bouchée, ou, ce qui revient au même, celui de la fissure qui éclate au fur et à mesure qu’on pitonne dedans. J’en ai fait l’expérience il y a très longtemps, en rendant visite à la face est du Grand Bec d’Etache : une tentative vite mise en déroute par la quasi impossibilité de mettre des pitons sérieux. J’ai vu que cette face venait d’être enfin escaladée (septembre 2004), grâce à l’utilisation du perforateur. L’âme du quartzite, c’est de la pâte de silice, impossible à forer avec un tamponnoir à main : les chevilles éclatent au bout de quelques millimètres. Seul le perfo permet de creuser, et encore fait-il changer les mèches tous les 8 ou 10 trous. Et c’est là que je voulais finalement en venir. Si le perfo peut être un engin pervers, son mérite est quand même de permettre un renouvellement considérable des possibilités d’exploration, notamment dans des zones et sur des sommets considérés jusque-là comme inabordables ou sans intérêt.

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Une cordée dans la face est de la Pierre André. A droite, Olivier s'est transformé en homme-nouille !

En quartzite, on en trouve des exemples dans les Alpes du sud (par exemple à la Tête du Sanglier) aussi bien qu’en Vanoise ou dans les Cottiennes (où se trouve le Grand Bec d’Etache). Dans les glaciers de la Vanoise, la face sud-est du Pelve a dormi jusqu’à une date récente. Charles Maly l’avait repérée en son temps, mais il a fallu attendre 1996 pour qu’elle soit parcourue, ce qui donne un des beaux itinéraires de haute montagne du massif. A Aussois, il y a sous la Dent Parrachée le petit dôme du Grand Châtelard où ont été tracées des voies spectaculaires, comme l’Emigré d’au-delà de la conduite forcée, avec quatre ou cinq longueurs d’une rarissime verticalité. Dommage que ça reste si court… On peut aussi rattacher à la famille des sommets comme la Pointe de l’Echelle, la cime des Planettes ou la Pointe de l’Observatoire. Le quartzite y est beaucoup moins pur, un peu comme celui de Séloge dans la vallée des Chapieux, à tel point qu’il s’agit parfois d’un simple conglomérat avec une composante de quartzite. Mais finalement le problème était le même, et là aussi c’est le recours au perfo qui a permis d’y ouvrir un champ d’action très neuf.

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Le château-fort du Pelve, sur le rebord oriental du glacier de la Vanoise, vu de Chasseforêt

Il y en a par-ci, par-là dans le Beaufortain bréchique (notamment à la Tête de Lion et au Fer de Lance du Gargan). Les sommets les plus imposants se trouvent entre Pralognan et Champagny, entre le Grand Bec et l’Epéna. La Grande Glière est le plus grand sommet quartzitique que je connaisse. Sur place on le surnomme « le Cervin de Tarentaise », une comparaison pas absurde. Au sud, il élève une très raide paroi rouge haute de 400 mètres avec à la base un extravagant rebord surplombant qui avance de plusieurs mètres au-dessus du glacier… et qui attend d’éventuels funambules. Tout près, l’arête ouest du Grand Gendarme de la Glière est encore vierge… Au nord, on a une très belle face de 700 mètres avec une fort belle voie de haute montagne, qui aboutit sur le plus beau belvédère de toute la Vanoise. Et non loin de là se trouve la Pointe du Creux Noir, aussi pataude que la Glière est élancée.

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Les faces nord de l'Epéna (à gauche, dans l'ombre), de la Petite Glière (au milieu, en calcaire pourri) et de la Grande Glière (au soleil). La belle voie du versant de Champagny suit fidèlement l'éperon entre soleil et ombre. En bas, les magnifiques moraines du "Petit âge de glace"....

Je me suis intéressé à son cas quand je me suis rendu compte qu’une grande partie de ses faces restait inabordée, notamment dans les versants sud à est, c’est-à-dire au soleil. C’est là que j’ai voulu tester à la fois mes prothèses et le perfo. La facette qui domine le glacier de la Patinoire est très curieuse, avec des strates disposées à la verticale dont les tranches sont décalées comme autant de bouquins mal alignés sur une bibliothèque. Chaque tranche crée la possibilité d’un chemin, avec comme aboutissement un clocher pointu qui ressemble à une haute tour de guet. L’autre versant fait face à l’aiguille de la Vanoise en superposant de grands plans de dalles pareillement décalés, séparés par autant de gradins verticaux ou surplombants.

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Le versant E de la Pointe du Creux Noir : un remarquable flanc de retombée anticlinale ! A skis, on utilise le mince corridor situé à droite...

J’y suis allé voir avec des jeunes surdoués encore à l’orée de leur renommée, Emmanuel Pellissier et Stéphane Husson, ce qui m’a permis de rester maître des dénominations en les dédiant à mes prothèses : le Concerto pour instruments à hanches est une voie imparfaite, avec quelques morceaux de bravoure sur de la silice vitriforme - elle gagnerait à être améliorée dans le bas ; quant à La Croisière du Titanique, c’est une très belle escalade solaire pas très dure, quoique un peu exposée par moments, qui n’attire pas les foules.

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A gauche, les dalles de la Croisière du Titanique. A droite, la face E (Patinoire), avec la voie Girard-Pujos, la Ballade des Grimpeurs disparus et le Concerto pour instruments à hanches.

Là, on retrouve un des problèmes qui plombent la réputation de la Vanoise, toujours présentée comme un massif destiné à la randonnée et pratiquement privé d’objectifs rocheux de valeur. Quand les revues évoquent ses escalades rocheuses, on retombe sempiternellement dans la litanie Arcelin-Grand Marchet-Aiguille de la Vanoise, comme s’il n’y avait rien par ailleurs. Et bienheureux si on y ajoute un zeste de Vallette, une rondelle d’Echelle et un brin d’Observatoire. Hors cela, point de salut ! A moins d’annexer des sommets qui n’appartiennent pas à la Vanoise, comme la Pointe de Bazel ! A croire que les rédacteurs n’y sont pas allés voir, ou qu’ils se contentent de la routine des bureaux de guides…

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L'Aiguille de la Vanoise, en hiver. Aussi à l'ombre que le Creux Noir est au soleil! A noter que l'itinéraire de randonnée passe classiquement tout contre la paroi. Pourtant il y a 35 ans, trois jeunes Albertvillois y ont été tués par une énorme avalanche soudainement descendue de cette face...

Au Creux Noir, d’autres voies ont été ouvertes plus récemment comme Little Bouddha, qui s’apparente un peu à la Croisière…, et Charybde et Scylla, à l’angle des faces sud et sud-ouest. On y découvre des parti-pris d’équipement qui prêtent à discussion (avec par endroits des gros excentrics littéralement intégrés à la roche, là où un bon friend ferait aussi bien…), mais elle a le mérite d’offrir une très longue et belle balade grimpante en direction du sommet.Il y a encore bien d’autres coins envisageables, notamment dans le puissant verrou situé en aval de Pralognan, comme dans le cirque compris entre le Creux Noir et la Vuzelle. Un de mes jeunes coéquipiers de ces dernières années, Etienne Rol, est allé se faire les crocs sur la belle petite paroi ouest bien raide de la Pointe de Leschaux, en face du refuge du Grand Bec. A force de se montrer plus teigneux (et plus rusé) que cette rétive facette, il a fini par y installer deux voies bigrement intéressantes, en attendant peut-être la suite. Je l’ai accompagné pour la première, mais c’est bien une voie à lui puisqu’il a réalisé 100 % de l’ouverture en tête. Un seul défaut : le soleil ne se pointe pas avant midi, c’est donc une affaire de lève-tard.

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Etienne, durant une phase de récupération... Il ne se repose pas toujours !

Et puis, et puis…Il faut bien arrêter cette chronique, faute de pouvoir vraiment faire le tour du sujet. Si vous allez vous balader dans les parages du Thabor, vous verrez vite qu’il y a à droite et à gauche plein de chicots polychromes plus ou moins imposants capables de procurer quantité de petits plaisirs. Et puis l’on peut toujours se contenter des paysages et des couleurs, ce qui est une excellente façon de préparer ses vieux jours d’alpiniste comblé...

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La Tour du Cheval Blanc, dans le massif du Thabor

Et pour quelques images supplémentaires...

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16 octobre 2005

Intermède cornu, où l'on passe du bouquetin à l'Aigle

Vendredi, Christine et moi sommes allés au Grand Perron des Encombres, en Maurienne. Nous y avons rencontré ces charmantes bêbêtes. En voilà au moins qui prennent la vie du bon côté, et pas trop de soucis à se faire: pas l'ombre d'un prédateur à l'horizon...

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A propos de prédateur, il faut que je revienne un peu sur la question du refuge de l'Aigle (un sujet que j'ai passablement négligé depuis quelque temps). On a appris que les guides de La Grave pensaient avoir trouvé une solution capable de satisfaire tout le monde : transporter l'Aigle au col des Ruillans, près de la gare d'arrivée du téléphérique des Vallons de la Meije. Je voudrais simplement poser la question suivante : qu'est-ce qui fait que le refuge de l'Aigle vaut qu'on se mobilise pour sa sauvegarde? Je ne vois qu'une réponse : son appartenance à la Meije, appartenance physique aussi bien qu'historique. Il est lui parce qu'il est là où il est, comme il est, et avec son histoire incrustée dans ses planches. Le déplacer, c'est évidemment supprimer ce lien, et dès lors ce ne serait plus qu'une banale cabane. Et à côté d'un téléphérique! Quelle ironie...! L'Aigle, c'est le symbole du bout du monde, ce lieu qu'on n'atteint qu'au prix de 6 heures de marche, si ce n'est au prix d'une Meije. C'est comme si on mettait le Moulin de Valmy à Disneyland. Autant le détruire tout de suite! Non, vraiment, il y a quelque chose de déconcertant dans cette proposition, qui pose manifestement un problème de longueur d'ondes...

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11 octobre 2005

Prothèses en tous genres

J’ai tellement aimé ma première opération de la hanche (juin 1991) que j’ai remis ça 19 mois plus tard de l’autre côté (janvier 1993). J’étais désormais devenu un bioman, Chaps le titanique, j’allais apprendre à faire tilter les portiques de détection dans les aéroports (avertissement aux futurs collègues : si vous allez dans des pays « sensibles », emmenez avec vous une radio !).

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Voilà à quoi ça ressemble... La première, c'est celle qu'on voit à droite, avec ses vis Parker et le cerclage du trochanter. Quant aux têtes de fémur, je me demande si elles n'ont pas régalé les toutous du quartier...!

Restait l’angoissante question : qu’est-ce qu’on peut bien faire en montagne avec ces machins ? A priori, pas grand-chose. Le jour où j’ai dit à mon chirurgien que j’espérais bien regrimper, il m’a regardé d’un air incrédule, puis a fini par lâcher: « ce n’est pas fait pour ça ! ». De leur côté, les infirmières croyaient m’encourager en me disant: « vous pourrez toujours faire votre jardin ! ». C’est cela, oui : faire son jardin, quel beau projet pour un alpiniste pas décidé à prendre sa retraite ! Quant à mon médecin (qui me tutoie), elle me disait carrément: « quand est-ce que tu te mets au point de croix ? »

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La solution du retour aux sources: la randonnée toute simple... Du passage d'Armène (Bauges), on voit la Roche Torse, Albertville, le Beaufortain et le Mont-Blanc...

Rien de tout ça n’était bien encourageant. J’ai commencé par faire de timides essais au bout de deux mois et demi, et j’ai vu que ça pouvait quand même fonctionner. Dès l’été 1992 j’ai pu refaire des voies relativement dures, comme les Chercheurs d’or au Perthuis, le Feu sacré au Grand Galibier, la Voix d’Elena à la Croix des Têtes, la voie de la Grotte aux Rochers du Midi ou la Danse des Magiciens à la Tournette. En haute montagne, j’ai fait la traversée du Zinalrothorn (non sans avoir beaucoup souffert sur le sentier du Mountet !) ou une virée dans la face des Etançons de la Meije. C’était pas si mal.

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Ascensions titaniques en Valais: à gauche, arête sud du Zinalrothorn; à droite, au sommet du Weisshorn.
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Titanique, et même titanesque : ascension du mont Rose (Punta Gnifetti) par la Cresta Signal (1994)

Bien entendu il a fallu en rabattre : l’aisance n’est plus la même, les genoux montent moins haut, on fuit toute forme d’escalade en coincements, et, à moins de vouloir provoquer une luxation, on dit adieu aux oppositions avec de larges écarts. Le French Cancan alpin, c’est fini ! Et puis, il y a toujours la crainte de la chute, surtout s’il y a un risque de retour au sol. Alors on baisse d’un cran, ou de deux, ou de trois (on se fait à tout, vous savez !), on pratique sans le moindre complexe l’art du refus d’obstacle, on savoure le fait de grimper en second. Quand je pense qu’il y a 20 ans je me battais pour tout faire en tête !

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L'un des charmes de l'escalade en second, avec une cordée derrière soi: grimper en bonne compagnie en partageant de bons moments (Sylvain Cambon dans une voie de la Romanche)

C’est à skis que j’ai eu le plus de difficultés. Sur neige tôlée, quand ça secoue, c’est l’enfer - c'est qu'on n’a plus d’amortisseurs !. Dans les mauvaises neiges, plus question de passer en force, et comment faire dans la croûte ou le béton ? Et puis, il y a les mouvements formellement interdits, comme les ouvertures en chasse-neige – sinon, plop ! Du coup, les descentes dans les pistes forestières étroites sont devenues ma hantise, surtout si la neige a été traffolée par les passages répétés (ah, les traces de raquettes !!!). A tel point qu’il m’arrive de déchausser et de descendre à pieds là où les autres continuent à zigzaguer élégamment, en se moquant du clopin clopinant. Je m’en fiche : j’ai aussi appris à me détacher du qu’en dira-t-on. Tu verras, mon zozo, quand t’auras des prothèses ! Tu rigoleras moins ! T’auras qu’à rester chez toi et faire ton jardin !

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A skis au sommet du Toubkal (Maroc, 1994).Au retour, rencontre avec un skieur local...

Plus tard, j’expérimenterai la solution radicale : les raquettes ! Et voilà comment on finit par appartenir à deux espèces normalement incompatibles : les skieurs de randonnée (qui vouent aux gémonies ces raquetteurs qui passent leur temps à défoncer « leur » domaine, en le faisant évidemment exprès), et les randonneurs à raquettes (qui trouvent ces skieurs de randonnée horriblement sectaires). D’être un rien handicapé, c’est la recette idéale pour apprendre les subtilités de la cohabitation.

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En visite au-dessus de Champagny-le-Haut, face au Grand Bec de Pralognan, avé les raquettes...

Il y a prothèse et prothèse. Dès l’été 1992, j’en ai inauguré un autre type : le perforateur, utilisé pour équiper les voies dites « modernes ». Coïncidence ou pas, c’est Jean-Michel Cambon qui m’avait intéressé à cet engin. L’origine remonte peut-être à juillet 91. Alors que j’étais encore perché sur mes béquilles, j’avais assisté à La Bérarde à un colloque organisé par Mountain Wilderness, durant lequel avait été dévoilé le projet de Convention-escalade pour le massif des Ecrins – une initiative qui me paraissait à l’époque liberticide. J’avais été absolument écoeuré par le déroulement des débats, car on avait l’impression que l’objectif était purement et simplement de se livrer à un lynchage public (et prémédité) de Jean-Michel, présenté comme l’équivalent du diable. Je déteste toute forme de totalitarisme et toute forme d’instrumentalisation. Or, je voyais là des gens qui se comportaient comme s’ils détenaient la vérité révélée et qu’ils fussent chargés d’une mission sacrée (appréciez au passage le subjonctif). De Greenpeace à George Bush et à Ben Laden, en passant par les nationalistes et les cléricaux de tous bords et de tous pays, il y a assez de fachos dans le vaste monde pour ne pas en ajouter, surtout en montagne. Du coup, j’avais pris totalement la défense de Jean-Michel et cela nous avait rapprochés, au point qu’il m’a proposé ensuite de m’associer à son activité d’ouvreur-équipeur.catherine_et_jm

Au pied de la Tour Rouge, au Soreiller. Catherine et Jean-Michel.

C’était l’occasion de me faire concrètement une idée de ce que représentait l’usage du perforateur, et en plus ça me donnait l’occasion de redémarrer en Oisans. J’acceptai. La séance d’initiation a eu lieu dans la Tour Rouge de l’Orientale du Soreiller, avec l’ouverture de la Polka du Pilier voltigeur. Je dois admettre que j’ai alors été séduit par les opportunités que cet outil offrait, à condition de jouer le jeu de l’escalade et de ne dégainer qu’en dernier ressort. En plus nous étions dans une paroi vierge, sans le risque d’interférer avec une voie existante. Ce fut une bonne ouverture, en réversible, avec en prime la très reposante présence de Catherine dans la première journée (il y en eut une deuxième, pour les finitions). Nous avons ensuite récidivé dans Mazurka, exactement dans les mêmes conditions.

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Ouverture de la Polka du Pilier voltigeur (1992)

L’expérience ayant été positive, j’ai accepté d’aller ensuite dans la face sud du Rouget pour ouvrir Le Trésor de Rackham le Rouget. C’était entre nous un sujet chaud. Jean-Michel connaissait mon intérêt pour cette face, je savais qu’il brûlait d’y tracer une voie moderne. Alors que j’étais encore à l’hôpital, il était venu me montrer des photos de son projet. J’ai mis comme conditions que le tracé soit indépendant des voies proches (la Directe 76 et Titine), qu’on ne mette pas de points là où on pouvait utiliser du matériel amovible, et que cette ligne reste unique. Jean-Michel a tout accepté. Nous avons ouvert cela en trois fois, le premier jour avec Jean Saéz qui a ouvert « la » longueur-clé du début, celle qui permet de surmonter un bouclier de dalles rouges qui apparaissait comme problématique. Nous avons fait le reste à deux, l’un relayant l’autre, et je pense que le résultat n’est pas mal. Les répétiteurs sont nombreux et semblent plutôt satisfaits de ce qu’ils trouvent. Je reste néanmoins persuadé que la Directe 76, qui a désormais une vingtaine de mètres en commun avec Rackham, mérite tout autant le déplacement…

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Dans "Rackham...". A gauche, Jean Saéz entame l'ouverture de L3. A droite, mézigue dans une des dernières longueurs.

Si Rackham m’a laissé une impression très favorable du rôle du perfo, j’ai quand même commencé à en entrevoir les effets pervers à la même époque, à l’occasion d’une virée à la Meije avec Jean-Michel et Yves Ghesquiers. En 1991, à l’époque du fameux colloque, ces deux-là et Jean Saéz avaient ouvert dans la face du Bastion Central une voie extraordinaire au titre révélateur : Les grimpeurs se cachent pour ouvrir. Cette voie s’arrêtait juste en-dessous du sommet de la Bande de Neige, au même niveau que « ma » voie de 1969 (dont elle utilise le dernier passage). Jean-Michel et Yves voulaient la compléter en ouvrant un tracé dans la partie supérieure (Jean Saéz n’était plus là : il avait disparu sous une avalanche fin 92). Ils visaient le spigolo surplombant qui s’abat depuis le sommet de la Troisième Dent, un motif hallucinant et effectivement vierge : Stofer était passé plus à gauche en 1927, Francou plus à droite en 1978. Nous sommes donc montés là-haut en empruntant la Banquette des Autrichiens, pour constater que le bas du spigolo était pratiquement inabordable tant le rocher était repoussant. Et nous avons été si bien repoussés que nous nous sommes retrouvés dans la Dibona-Mayer. Le bon réflexe aurait été en fait de reprendre la tentative que j’avais faite en 1971 avec Jeef. Au lieu de cela, Jean-Michel a entrepris de broder sur la lisière de la Dibona-Mayer un cheminement direct, en tirant une belle longueur qui passe peut-être là où Zsigmondy est tombé en 1885. Mais ensuite nous n’avons pas réussi à nous rendre indépendants de la voie historique, tout simplement parce que le terrain s’y opposait.

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Le perfo, quel barda ! (Ici, au début de Rackham...)

Je pense que nous aurions dû accepter le constat d’échec et retirer les points mis en place. Mes compagnons n’ont pas voulu, arguant de la belle qualité de l’escalade ainsi offerte (une variante très au-dessus du standard de la Dibona-Mayer). Et nous avons fait pire, puisque tout en continuant dans la voie de 1912 le perfo a encore été dégainé à deux ou trois reprises. Là, nous nous sommes quelque peu chamaillés, mais j’étais en minorité et je n’allais quand même pas redescendre tout seul. C’est ce jour-là que j’ai compris que le perfo pouvait être un engin redoutable, à partir du moment où il pouvait engendrer une sorte de dépendance chez son utilisateur. J’en conclus qu’à moins d’être un monstre de vertu, il convenait de ne le sortir qu’avec circonspection et de ne pas se concentrer exclusivement sur les voies « modernes ». Allais-je moi-même donner l’exemple de la vertu ? Vous le saurez peut-être en suivant le prochain épisode de cet haletant roman-feuilleton…

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Le Chaps en état de doute métaphysique...

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01 octobre 2005

La Meije et moi, acte VI

Je m’aperçois que ça fait un moment que je n’ai pas parlé de la Meije. Ce n’est pas que je ne m’y sois pas intéressé dans les années 80-90 : simplement, je me suis contenté de refaire à plusieurs reprises mes voies préférées du versant des Etançons, la Pierre Allain et le couplé Bastion + Mayer-Dibona. Autant dire que je suis resté en-dehors de ce qui était en train de s’y passer : l’irruption des voies « modernes » ouvertes avec le secours du tamponnoir, en attendant l’intervention de la perceuse. Pas moins de 4 voies en 3 ans : l’Epinard hallucinogène en 84 (par Jean-Michel Cambon et Christian Feirrera), La Chevauchée des Vacheskirippes en 86 (par Etienne Fine et Olivier Laborie), Le Dossier du Fauteuil la même année (par J.-M. Cambon et Serge Ravel), et l’Horreur du Bide en 87 (par les mêmes).
Comme j’étais moi-même en train d’utiliser les mêmes méthodes au Pertuis et dans les Bauges, je n’avais pas de raison majeure de me formaliser. Je dois pourtant reconnaître que l’apparition de l’Épinard, tout contre le Bastion Central, m’avait vaguement agacé, comme si on me chipait une partie de « mon » territoire. C’était peut-être aussi à cause du côté « affreux Jojo » qu’affectait Jean-Michel. Il jouait avec délectation de son côté provocateur et iconoclaste, donnant à penser qu’il voulait dévaloriser tout ce qui s’était passé auparavant. Le militant trotskyste s’affichait derrière des noms de voies comme « Le piolet assassin » (celui qu’on a retrouvé dans la cervelle de Léon T.), « Pilier Rouge », d’abord hebdo(madaire) puis quotidien, ou – franchement de très, très mauvais goût – « Action directe ».

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Jean-Michel - une personnalité chaleureuse, explosive, à la fois généreuse et excessive

Il sera instructif et amusant de se livrer à une étude comparative de ses topos successifs à partir de 1988. On y trouvera 4 étapes contrastées, et pas seulement du fait de l’inflation du volume. Celui qui faisait semblant en 88 de n’être intéressé que par les aspects techniques de l’escalade (au point par exemple de négliger de noter l’altitude des sommets ou le type de rocher rencontré…), s’est mué peu à peu en un archiviste presque maniaque, caressant les notables dans le sens du poil dans un discours remarquablement légitimiste (même si le style reste largement impertinent). Un beau sujet d’étude pour quelque mémoire universitaire – avis aux amateurs !

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JMC avec Pierre Allain (à La Bérarde, en 1997)

Il y avait d’autres aspects qui me titillaient  (et me titillent encore). Ainsi, il y avait clairement la volonté de rééquiper les grandes classiques du massif selon les nouvelles normes, avec un début de passage à l’acte. Ça a donné des résultats parfois pitoyables, notamment dans les secteurs situés en-dehors du Parc des Écrins comme le cirque du Soreiller. Le pire a été le saccage de la fissure Madier dans la face sud de la Dibona. Le coupable n’est autre que Jean-Michel Cambon. Je dois préciser ici que Jean-Michel est pour moi un ami. Nous avons fait ensemble plusieurs ouvertures, le plus souvent dans un parfait accord, parfois en nous chamaillant (très rarement). Nos relations sont aussi franches qu’amicales, ce qui veut dire que nous avons des terrains d’affrontement. Il sait que je ne peux pas lui pardonner le coup de la Madier, mais ce n’est pas pour autant que nous allons cesser d’être des amis. Je n'oublie pas à quel point il m'a aidé à retrouver le chemin de la montagne après ma première opération. Fin de parenthèse.

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Une des (sympathiques) marottes de JMC : ouvrir le long des cascades. Ici, dans Lapis-Lazuli, à la Pisse

Donc c’est JMC qui a commis le délit, s’acharnant à extraire de la fissure un beau feuillet qui y était coincé depuis l’éternité et ne demandait qu’à y rester. C’est lui qui donnait au passage son côté sensible, aérien, subtil. Il bougeait légèrement, mais il ne serait jamais sorti de lui-même si JM ne lui avait pas appliqué cette énergie barbare et vindicative dont il est parfois capable. Tout ça parce qu’il s’imaginait assurer la sécurité des générations futures ! Voilà bien un travers psychologique grave des équipeurs modernes, qui se prennent pour des bienfaiteurs de l’humanité. Faire tomber un bloc évidemment en déséquilibre, soit ; mais vouloir « sécuriser » une longueur ou une voie entière relève d’une sorte de sarkozysme alpin d’autant plus absurde qu’il est sans issue, puisque les montagnes sont vouées à l’autodestruction !

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Dans le Soreiller. A gauche, face E de la Dibona. A droite, avec Yves Ghesquiers, dans la Tour Rouge de l'Orientale.

Résultat : JM a transformé le beau, l’élégant 6a d’Andéol Madier de Champvermeil (un 6a historique, millésimé 1937) en une abominable renfougne sans grâce et sans âme, où l’on se vautre avec des gémissements de damné. Et ajoutez à cela que l’équipement a été fait en dépit du bon sens. Zéro ! Or, à l’époque ces zozos étaient bien décidés à récidiver ailleurs. Ainsi, j’ai reçu un jour un coup de téléphone d’un dénommé Baltardive, qui m’a annoncé d’une voix sépulcrale que la FFME envisageait de rééquiper la voie des Savoyards. J’ai mis mon veto et envoyé le cavernicole étudier la possibilité de goujonner les enfers.

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JMC en action. A gauche, à Ailefroide (Voyage en Cathiminie). A droite, démarrage de l'Horreur du Bide: un mouvement pas fait pour les porteurs de prothèses!

Heureusement ces velléités n’ont pas duré très longtemps, et il y a eu l’intervention du Parc qui a mis le holà avec sa Convention sur l’équipement des voies. C’est bizarre : je suis en train de dire que cette intervention a été utile, et pourtant sur le coup je l’ai trouvée haïssable car elle était le signe d’une humiliante défaite. Jusque-là, la règle appliquée à l’alpinisme de découverte était la liberté d’action la plus totale. Donc, il n'y avait pas de règles, sauf un code implicite entre alpinistes, hors de portée des institutions "civiles". Il n’y avait sans doute pas beaucoup d’autres activités où on jouissait à ce point d’une liberté illimitée (et bienheureux d’agir dans ce pays béni qui est le nôtre !). L’intervention d’une réglementation, même consentie, était la manifestation d’une reculade irrémédiable, une soviétisation lamentable de la montagne, et aussi le signe de cette impuissance des alpinistes à se mettre d’accord entre eux sur un certain nombre de critères. En cela, ils ont été et restent des irresponsables au comportement infantile.
  Une autre chose que je n’ai pas aimée, c’est de voir fabriquer des voies équipées depuis le haut, ce qui a été le cas pour les Vachekirippes (quel nom idiot !) et probablement en partie pour l’Horreur du Bide… Là, c’est toute une philosophie qui est partie en miettes. Je pense que si on a le droit d’utiliser des moyens d’assurage adéquats (le spit en est un), une voie ne peut exister qu’ouverte depuis le bas en jouant le jeu avec la structure de la paroi. Passe encore de faire a posteriori de légères rectifications, mais pas ce travail de maçons qui consiste à bricoler à partir d’un échafaudage. De même, je n’ai pas aimé la systématisation des descentes en rappel dans les grandes parois car c’est aussi un facteur majeur de dévalorisation. À la Meije, l’aménagement des Vachekirippes a impliqué la création d’une ligne de rappels qui ne démarre pas du sommet, mais d’une épaule située 150 mètres plus bas. Du coup les cordées sont invitées à se dispenser de cette partie terminale, abusivement qualifiée de « facile » avec comme sous-entendu que facile = sans intérêt. C’est attribuer aux parois une « utilité » qui consisterait à être exclusivement pourvoyeuses de ≥6a, et rien d’autre. Cela, c’est la marque d’un inquiétant rétrécissement mental. Heureusement que tous les grimpeurs actuels ne raisonnent pas comme ça: de grandes et belles voies engagées ont été récemment ouvertes, par exemple à l’Ailefroide, et leurs auteurs n’ont pas considéré qu’on pouvait redescendre autrement que par des voies « normales ». Ajoutons que dans le cas de la Meije, la partie terminale de la Pierre Allain n’est pas facile du tout ! Et pourtant, elle est cotée en III sur le premier topo de JMC (celui de 1988). L’explication est simple : il ne l’a jamais parcourue ! Le dernier topo y met du IV, c’est déjà mieux. On trouve pourtant à 2 longueurs du sommet une fissure qui supporterait d’être promue au V…

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Bien entendu, il y a des voies où la descente en rappels s'impose (ici, retour de "Voyage en Cathiminie").

Enfin, je trouve dommage de multiplier les voies au point de les voir s’entrelacer ou se recouper, rendant les parois illisibles. Le pire a été largement dépassé dans la face sud de la Dibona. Certains ouvreurs se sont ridiculisés dans ce genre de pratique (je pense par exemple à une paire d’Helvètes). Ça, c’est un des plus gros problèmes de Jean-Michel : ne pas savoir s’arrêter. Résultat : après avoir découvert un cheminement génial, il se croit obligé d’en faire un deuxième tout près, pas le même, mais presque le même. L’ennui, c’est que le génie en profite pour ficher le camp ! Il y a aussi le problème de la coexistence avec les voies anciennes, surtout celles qui ont une dimension historique. Ainsi, les Vachekirippes touchent à plusieurs reprises la Pierre Allain. Cela pose une question de principe : quel regard pose-t-on sur une muraille ? Est-ce simplement une surface prosaïque, comme un mur en béton ou une palissade de planches, ou bien une architecture structurée et complexe ? Dans le premier cas on peut effectivement faire et défaire, comme sur une structure artificielle (une SAE). Mais enfin, il y a une différence entre la face sud de la Meije et la patinoire d’Albertville ! En montagne, on se doit de respecter les données de l’architecture, il doit y avoir une interaction entre le grimpeur et la paroi en-dehors de toute posture impérialiste.

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"La dernière tentation d'un été trop court", aux Gillardes. Ouf, que c'est raide! Une belle voie dure et engagée.

Il est curieux aussi de constater que la conception utilitariste débouche assez souvent sur des voies inachevées. De même que les Vachekirippes ne vont pas au sommet de la Meije (mais quel intérêt, puisque ce n’est pas du 6 ?), de même l’Épinard ne va pas jusqu’à la Bande de Neige : c’est JM lui-même qui m’a dit n’avoir jamais parcouru les deux dernières longueurs, par fatigue et par paresse. Lui et Serge Ravel se sont contentés de supposer qu’on pouvait sortir par le proche Bastion… Même chose plus tard pour « Les grimpeurs se cachent pour ouvrir ».

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Concours de sauterelles... A gauche, Franck Lafon (au Sapey); à droite, Joël Pollet (au Lauzet). Les longues guibolles, c'est quand même bien pratique!

Il m’a fallu un certain temps pour faire le tri dans tout ça. J’ai quand même fini par faire les Vachekirippes (en 1990, avec Franck Lafon), en finissant jusqu’au sommet. Juste au-dessus du Fauteuil il y a une longueur mal foutue, illogique, dont la seule raison d’être est de chercher la difficulté pour la difficulté. C’est le genre de passage qu’on ne ferait jamais si on ouvrait en tête, et du reste il peut s’éviter en faisant un détour par la Pierre Allain ! Après cela, jusqu’au niveau du Glacier Carré, il y a toute une section qui n’est vraiment pas mal, finissant dans des dalles que Fourastier et Le Breton avaient déjà parcourues en 1935. Au-dessus, en revanche, le cheminement est erratique. Il vaut mille fois mieux suivre la Pierre Allain avec sa variante « directissime ». Au total, la Meije ne se porterait pas plus mal si une bonne partie de cet équipement disparaissait au bénéfice des deux voies qui l’encadrent : la Pierre Allain (eu égard à sa dimension historique) et le Dossier du Fauteuil (dont le cheminement est cohérent et qui propose une escalade engagée).

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Avec Franck dans la traversée de la Meije (descente du Grand Pic sur la Brèche Zsigmondy). Tiens, j'avais encore ma pipe...

Cette ascension des Vacheskirippes en 90 est la dernière que j’ai pu faire à la Meije avant de me transformer en "bioman". J’avais eu un très grave accident en août 1983, avec une bien vilaine fracture à la colonne vertébrale. Je m’en était remis peu à peu, avec bien du mal, mais j’avais quand même pu faire repartir la machine. Un an après l’accident, jour pour jour, je faisais la Directe américaine au Dru, avec sortie au sommet par la voie de 1952. C’était ma revanche !

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A gauche, automne 1983: aïe, aïe, aïe!!! A droite, août 84: dans la Directe américaine. Petit sac et grosse envie. Mieux! 

J’ai cru pendant quelques années que ma blessure n’aurait pas de trop graves séquelles. Je faisais à nouveau des grandes voies, je recommençais à ouvrir aussi bien dans les Préalpes que dans des grandes faces. Fin 84, je fis aux rochers de Borderan une voie consacrée à ma vertèbre explosée (D XII), et en 1988-89 ce fut « Bataille nivale » dans la face ouest de la Pointe orientale de l’Épéna. Une ouverture difficile, en plusieurs séances, avec Joël Pollet et Franck Lafon, compliquée par le mauvais comportement des plaques de neige qui stagnaient alors dans le haut de la face et dirigeaient sur nous de véritables avalanches (d’où le nom de la voie). Cette voie est imparfaite : depuis, James Merel et ses complices ont fait beaucoup mieux avec Zélix, située un peu plus à gauche et moins exposée aux coulées de neige (d’autant plus que les fameux névés ne persistent plus guère en été). Néanmoins je suis content d’avoir été un peu le défricheur de cette nouvelle jeunesse de l’Épéna, qui était à l’époque totalement ignorée et délaissée.

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La Pointe occidentale de l'Epéna (photo James Merel). La face ouest est éclairée. On voit bien ses 3 piliers : celui des Suisses à gauche, celui de Girad et Pujos au centre, celui de Collaer-Challéat-Ramouillet-Guéry à droite. "Bataille nivale" et "Zélix" se déroulent dans les grandes dalles comprises entre le pilier des Suisses et la Girard-Pujos.
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Dans les dalles de l'Epéna. Pas raide, mais....! Ici, j'ai un peu triché: cette photo est prise dans "Zélix" (avec 2 prothèses...)

Le seul problème était que je commençais à ressentir des douleurs de plus en plus profondes à la hanche gauche. Après mon accident de 83, j’avais été soigné en dépit du bon sens (je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard). Après 90 jours de plâtre, le chirurgien m’avait libéré sans même faire une radio de contrôle, en me disant seulement : « Vous allez avoir mal pendant deux ans ». En fait j’avais le bassin complètement de travers, et on ne s’en était même pas aperçu ! Du coup je me détruisais consciencieusement les hanches. En 90, malgré la douleur, j’avais quand même fait le mont Blanc par l’Innominata, ou le Cervin, en plus de la Meije. Mais la chirurgie m’attendait au tournant : en février 91, je fis un soleil à skis sans que les fixations se déclenchent. Je sentis une douleur horrible, comme si ma hanche gauche faisait un tour complet dans le bassin. Un mois plus tard, je ne pouvais plus me tenir debout – je n’avais plus qu’à me faire poser une prothèse. Avant de m’endormir, l’anesthésiste, qui était originaire de La Grave, me parla du couloir en Z à la Meije. Je pris ça pour de la compassion. Le plus marrant, c’est que cette prothèse a réellement fait le Z six ans plus tard et tout récemment le Pic des Posets (sans parler du reste). Finalement, ce n’était pas seulement de la compassion…

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Rodage de prothèse de hanche au Contrefort des Bans ("Pas d'asile pour Pazuzu"). Merci Jean-Michel !

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25 septembre 2005

Pyrénées...

Quel dommage qu'elles soient si éloignées ! Du coup, il faut "rentabiliser", et c'est bien fatigant. Mais ça vaut la peine, et voici quelques images pour essayer de vous en convaincre.
1er jour : du cirque de Troumouse, ascension de la Munia + Serre Mourène + Pic de Troumouse. Avec des vues imprenables sur la merveille des merveilles pyrénéennes : el Perdido !

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Du col de la Munia (2853 m), on découvre le versant aragonais, avec ces deux beaux lacs...
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...Et du sommet de la Munia (3134 m), on se régale de la vue sur le versant nord du Mont Perdu...

2ème jour : montée au refuge Angel Orus, au-dessus du Val de Benasque. C'est regrettable à dire, mais des refuges comme ça, on n'en trouve pas beaucoup en France...  [Et pas cher : demi-pension + 1 bière + 1 café = 23,50 €].
3ème jour : ascension du Pic des Posets (ou Llardana), 2ème sommet de la chaîne (3375 m). Stupéfaction : j'ai été seul durant toute la montée et toute la descente...

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La crête des Espadas aux Posets. J'ai un peu regretté de ne pas être monté par là...
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La crête du Forcau, que borde la voie de montée aux Posets par le sud. Comme dit Christine : c'est beau, mais ça manque de verdure !

4ème jour : ascension du Pic de Comaloforno, au départ du barrage des Cavallers, dans le parc d'Aigües Tortes, avec au début un marrant petit sentier très alpin sur la rive droite du barrage. Malheureusement le temps commençait à tourner...

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La Punta Alta de Comalesbienes (si ! si ! 3014 m) dans le massif d'Aigüestortes. Et un petit matin grisement prometteur...
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Les Pics de Besiberri, depuis le sommet du Pic de Comaloforno (3029 m)

Pour la prochaine, je rêve d'une rando très, très "alpine" entre Gourgs Blancs, Perdiguero et Crabioules... Ca intéresse quelqu'un ?

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La crête frontière franco-espagnole au nord des Posets, quelque part entre Clarabide, Gourgs Blancs et Perdiguero... A suivre !

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22 septembre 2005

Pointe du Creux Noir

Voici deux topos pour les voies "au soleil" du Creux Noir.

Face E (au-dessus du glacier et du lac de la Patinoire)
topo_concerto

Face sud-est
topo_titanique

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19 septembre 2005

A très bientôt

Je pars quelques jours dans les Pyrénées, avec le secret espoir d'y trouver moult sujets d'inspiration.
En attendant, je vous soumets cette image en forme d'énigme. Qui saura trouver de quelle paroi il s'agit ? Je me demande d'ailleurs si elle ne serait pas vierge, des fois... Or, je lui trouve quelques lignes attrayantes (je ne parle pas des charmantes minettes du premier plan)... Voici donc que recommencent les temps pavloviens !

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La voici sous un autre angle...

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Rendez-vous dans une semaine, pour les corrections !

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10 septembre 2005

Le Baron de Crac

La meilleure façon de voler, c’est encore de prendre l’avion, ou tout autre engin susceptible de parcourir les airs. Il y en a aujourd’hui de merveilleux, et ce n’est pas à l’approche de la coupe Icare qu’on va faire la fine bouche. Je ne parle pas du «paralpinisme» (en anglais : le base-jump) : j’en connais qui font ça, c’est une pratique qui me terrifie tout en me rendant admiratif. Oser débouler le long d’une paroi en chute libre pour n’ouvrir son parachute qu’au dernier moment, voilà qui demande un courage, une maîtrise, un sang-froid, une appréciation des choses hors du commun.

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En voilà un qui a vraiment l'air de se prendre le pied... Cette photo ne m'appartient pas : je l'ai empruntée à Claud Remide, un des plus forts paralpinistes français actuels.

Il y a pourtant une méthode qui semble avoir été oubliée. Quand j’étais tout petit, pendant la guerre, on nous emmenait quelquefois au cinéma : c’était une des rares distractions de cette époque fort peu ludique. Je me souviens d’avoir été émerveillé par un film qui racontait l’histoire d’un baron prussien nommé Münchhausen. C’était au XVIIIème siècle, lors du siège d’une ville quelconque. Un jour, le baron était assis confortablement sur un affût de canon et observait le ciel à la lunette. Distrait, le canonnier de service met le feu à la mèche sans prendre garde à sa présence. Le coup part, le boulet jaillit du canon, embarque le baron au passage, et voilà un OVNI insolite qui prend la direction de la Lune, où il finit par se poser. Suivent mille aventures aussi rocambolesques que possible. C’était un film allemand de J. von Baky, le premier film en couleurs jamais produit en Europe (sauf erreur de ma part – je laisse de côté les films de Méliès, qui n’étaient pas photographiés en couleurs), et en tout cas le premier film en couleurs que j’aie jamais vu. Produit en 1943 sous le titre Münchhausen, il avait été diffusé en France sous le titre "Les aventures du Baron de Crac". Je laisserai de côté la question de savoir si le fait d’aller voir un film allemand sous l’occupation était ou non un acte de collaboration, car c’est une question absolument idiote, bien que dans l’air du temps (un air lui-même souvent très idiot). Je dirai seulement que j’aimerais beaucoup revoir ce film…

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Chaps, n'oublie pas que c'est un blog sur l'alpinisme...! Et fais gaffe à tes prothèses...

Vous vous demandez pourquoi je parle de tout ça ? Eh bien, j’ai connu une aventure un peu identique en 1975 dans la face ouest des Grands Charmoz, sauf que je ne suis pas allé jusque dans la Lune. J’étais avec Gilbert Guirkinger, un colosse devenu guide qui faisait alors son noviciat alpin. Nous étions partis faire la voie Lenoir-Leroux, une bonne « vieille» voie  à la sauce chamoniarde traditionnelle. C’était plaisant, il faisait beau, il y avait des connaissances dans le tout proche pilier Cordier. Vers le milieu de la face, voici que se présente un ressaut plus raide, fendu d’une large fissure-cheminée verticale décorée de deux fissures parallèles. Juste en dessous il y avait une belle terrasse avec un superbe becquet taillé comme un diamant. La cheminée promettait une séance de rudes coincements. Je ne crache pas dessus, mais si je peux les éviter je ne m’en prive pas.

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Le fissure Brown dans la face ouest de Blaitière (enfin, je crois, sans en être très sûr...). Je mets des images de Blaitière parce que je n'en ai pas des Grands Charmoz!

Et justement le début pouvait se contourner par de belles dalles vertes, en dehors de l’axe de la bête. Je les escalade donc, je place un bon piton, puis je me vois renvoyé vers la cheminée. Je me soumets, et en avant pour les coincements en utilisant les deux fissures. Pas si dur finalement, sauf que ça se terminait par un rétablissement qui avait l’air plus teigneux. Mon dernier point d’assurage commençait à être vraiment loin, il me fallait quelque chose. Je n’avais pas (encore) de coinceurs, mais j’avais un gros coin métallique (un bong). Je le souque dans la fissure de droite et je fais mon rétablissement. Je me retrouve alors dans une sorte de niche profonde, et je découvre que la double fissure correspondait en fait aux deux faces d’un énorme feuillet coincé verticalement dans la cheminée – un bel échafaudage en somme, sur le faîte duquel j’étais confortablement assis. Je constate alors que je peux le coiffer d’un grand anneau de sangle, et comme la suite avait l’air aussi physique, je décide de récupérer mon coin métallique planté un mètre plus bas. Me retenant à l’anneau, je me laisse glisser comme sur la croupe d’un cheval, je saisis mon marteau et bing ! bing ! bing ! je déloge mon coin. Il vient. Il vient si bien que tout l’univers se met alors en branle: voilà le feuillet, brusquement décoincé, qui déménage dans un boucan de fin du monde, moi dessus, Gilbert pile dans l’axe, et ce machin qui doit peser quelques tonnes prend exactement la direction du relais, tandis que je m’en désolidarise au moment où le piton placé dans la dalle provoque un pendule providentiel.

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Toujours Blaitière. A gauche, le versant est (Envers des Aiguilles).

La logique aurait voulu que Gilbert soit réduit en bouillie, les cordes pulvérisées, le Chaps expédié dans les sombres abîmes où gisent les splendeurs passées des Charmoz. C’était compter sans ce hasard qui passe son temps à cafouiller entre fabrication de désastres et production de miracles. Nous sommes tombés dans la deuxième catégorie. Je résume : le bloc fonce vers Gilbert, celui-ci fait un mouvement désespéré, violent et inutile, afin de l’éviter : ligoté comme il l’était, son rayon d’action était égal à zéro – il n’a réussi qu’à se déloger une vertèbre ! Donc, le bloc arrive, tombe pile sur la pointe du diamant, explose, les débris giclent de tous côtés mais épargnent leur proie, sauf un morceau qui lui écrabouille un orteil, puis ricochent avec fracas jusqu’à la moraine.

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C'est pas le bon côté (on voit ici les glaciers du Géant et de Leschaux), mais c'est pas grave

Fumée, odeur de pierre à feu (ah, l’odeur du granite qui explose !), bruit et fureur, halètements, cris, appels angoissés du voisinage (« Vous êtes morts ?», nous demande-t-on ; « Pas tout à fait ! », répondé-je avec un certain à-propos), enfin tout s’arrête. Nous nous regardons en gémissant, incrédules : nous sommes là, avec certes quelques bobos plus ou moins graves, mais sans rien de cassé et à peu près vivants – c’était déjà quelque chose. La suite ? Nous avons réussi à gagner un peu plus haut les vires qui permettent de rejoindre facilement la base du couloir Charmoz-Grépon, et de là le glacier des Nantillons. Puis nous nous sommes traînés jusqu’au téléphérique, où nous avons bousculé quelques bidochons pour pouvoir attraper la plus proche benne possible. Avec sa vertèbre démise, Gilbert souffrait énormément, moi beaucoup moins, mais j’étais assez écorché et sanguinolent pour effaroucher les pékins. Il a quand même fallu user un peu du piolet pour obtenir les places qui reviennent aux grands blessés de l’Alpe (« On a payé, on fait la queue, vous n’avez qu’à faire comme tout le monde ! Ben voyons…»).
La suite est plus tranquille. A Chamonix, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir rejoindre un ami toubib qui s’y trouvait en vacances. Il s’est enfermé dans une pièce avec Gilbert. Pendant une demi-heure, on se serait cru dans un sous-sol de la Gestapo : ça tapait, ça hurlait, ça gémissait, ça invectivait. Puis, plus rien. La porte s’ouvre, Gilbert arrive, radieux : la vertèbre avait bien voulu réintégrer ses quartiers d’été. Fin de l'épisode.

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Le Chapeau de Napoléon (Bauges), la Lune, le Chaps... Reste à trouver le canon...

C’est après cela que je me suis souvenu de Münchhausen, au point que j’ai voulu fêter ça en ouvrant une voie que je puisse appeler « Le Baron de Crac ». Les appellations, ça ne se donne pas au hasard, il faut qu’il y ait une correspondance entre l’idée et l’objet. Ainsi, je n’ai jamais pu trouver la voie que j’aurais voulu appeler : « Il ne faut jamais traiter le crocodile de grande gueule avant d’avoir traversé la rivière ». J’admets que c’est un peu long… Pour le Baron de Crac, j’ai dû attendre plusieurs années avant de trouver la paroi ad hoc dans un coin perdu des Bauges : la Montagne du Charbon. Cette Préalpe est comme une immense coque de navire perchée au-dessus des forêts, loin de tout. C’est une thébaïde de fleurs, d’herbe et de vaches peuplée de quelques chalets paisibles comme le Planay ou le Rosay, et tout en haut de la conque se nichent des petits bouts de parois au calcaire éblouissant.

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Le coeur de la Montagne du Charbon, vu du Trélod. Désolé pour la qualité des photos : j'ai dû utiliser à l'époque des pellicules de basse qualité...

Comme personne ne s’en était jamais soucié, j’en ai fait mon profit. Tout y est passé : Dalle du Planay, Dalle du Rosay, parois de Banc Plat, j’y ai ouvert une vingtaine de voies, laissées équipées, et j’y ai grimpé une bonne soixantaine de fois (topo : Charbon1.pdf, Charbon2.pdf). Les fins de journée étaient immuablement consacrées à de longues visites chez les bergers du Rosay, avant de descendre avec de beaux fromages. Ils ont changé d’alpage depuis quelques années, l’ambiance du Rosay est devenue moins festive. En août 1991, ils avaient organisé là-haut un concert avec le pianiste François-René Duchable et un flûtiste dont je n’ai pas retenu le nom. J'y étais monté sur mes béquilles, car j'inaugurais là ma première prothèse de hanche, tandis que le piano à queue était arrivé (et reparti le lendemain) au bout d’un filin d’hélicoptère. Cela se passait dans l’amphithéâtre (complètement naturel) du Rosay, à 1600 m, juste au-dessus du chalet. La nuit avançant, l’humidité et le froid désaccordaient peu à peu l’instrument, et les pédales dérapaient comme par une nuit de verglas. Vers minuit, Duchable et son flûtiste ont lancé vers les étoiles la sonate pour flûte et piano de Ravel, qui se termine par une longue note suraiguë. Elle est partie vers la paroi, là où se trouve la voie Ecliptique, où elle a rebondi comme dans une sphère de cristal, et a filé telle une comète vers l’infini. Quelle merveille, quel luxe !

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Le cirque du Rosay. Les personnages sont exactement à l'endroit où s'est tenu le concert (ils entourent le piano, qui vient d'arriver). Derrière, exactement au milieu, les dalles d'"Ecliptique". J'ai égaré les photos où l'on voyait le piano voltigeant sous l'hélico....

Ces falaises de poche sont toutes tournées vers le Levant, seule Banc Plat possède aussi une facette ouest, qui domine le col de Bornette (le lieu le plus boueux des Bauges boueuses). On y trouve des structures inhabituelles en calcaire, faites de dalles compactes et ventrues, de surplombs lisses et pansus, le tout fendu par des fissures yosemitiques aux lèvres arrondies. Bref, une architecture parfaitement rococo, avec une surprenante tendance au dévers. C’est là que j’ai logé mon Baron de Crac, une escalade où on a parfois l’impression que la redingote décolle des fesses, à l’instar de celle de Münchhausen assis sur son boulet.

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Troisième longueur du Baron de Crac. Où l'on a l'impression d'être comme un noyau de cerise, recraché par la fissure...

Et pour que l’illusion soit complète, je l’ai dédoublé en un Subjectif Lune d’inspiration tintinesque, où je me suis payé une des pires séances de pitonnage de mon existence : quelque chose comme 5 heures pour une seule longueur, un dièdre déversant bien jaune terminé par une couronne de surplombs. Heureusement qu’Olivier Le Maout, mon excellent et stoïque compagnon, avait emmené sa radio. Sans son dévouement et sa jovialité, les voies du Charbon n’existeraient pas. Encore un qui garde une place ensoleillée dans ma mémoire…

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Olivier Le Maout dans "Equinoxiales". Et vivent les Bretons !

Autres photos du Charbon (pas toujours terribles, je l'avoue)

Posté par chaps à 13:23 - Autour de la Meije - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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