Saviez-vous qu'il y a en France un certain nombre de personnes portant le prénom "Meije" ? Selon l'INSEE, il n'y en aurait que 10, rien que des filles, nées en 1995 (3), 1998 (également 3) et 2002 (4). Je ne suis pas certain que cette statistique soit totalement fiable, et d'ailleurs ce pourrait être entre nous un intéressant et plaisant sujet d'enquête : que toutes les Meije (avec ou sans prénom composé) se fassent connaître, nous ferons ensemble un beau banquet quand les beaux jours seront revenus ! Et en plus, c'est un sacré beau prénom...
Du reste, la statistique de l'INSEE ne remonte que jusqu' à 1940. Va savoir ce qui s'est passé avant ! Seul chose certaine, ça ne risquait pas d'arriver 200 ans en arrière puisqu'à cette époque le mot n'existait pas. Du côté de La Bérarde, on l'appelait le Bec des Peignes, sans doute en complément du Râteau voisin. Cette appellation rurale se justifiait évidemment par la silhouette des arêtes. C'est du côté de La Grave qu'on a commencé à un certain moment à l'appeler "Aiguille du Midi", tout simplement parce que le soleil vient sur le Grand Pic à 12 heures: c'est la fonction du sommet-horloge. Et le mot "Meije" vient du mot patois qui signifie "Midi". On devrait en fait écrire Meidje, ou Medje (ou Medge), mais un ingénieur topographe a dû passer par là qui a fait trébucher le "d". Et quand je pense que le copain avec qui j'ai fait ma première Meije s'appelait "Metge" ! Je l'avais déjà dit ici, mais ça me plaît de le redire (Michel, si tu me lis...!).

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Fragment de la carte de Pierre de Bourcet (1754), ingénieur topographe de Louis XV, représentant le massif de la Meije ("Aiguille du Midy") avec une assez bonne représentation du réseau des vallées... si on fait l'impasse sur l'erreur commise sur le vallon des Etançons, ici baptisé "Chateleret". Le travail cartographique avait été mené par Jean Villaret.

Où voulais-je en venir ? A ceci: puisque j'ai entrepris de réfléchir à haute voix sur les représentations de la Meije, je me suis dit qu'il était utile de faire un détour par l'époque où elle n'était qu'une donnée parmi d'autres du décor, si banale qu'on n'éprouvait guère le besoin de la qualifier de façon particulière. Et cela nous ramène à peine 200 ans en arrière. Ce qui veut dire que l'intégration des montagnes dans le champ de l'imagination est un phénomène strictement moderne. C'est peu à peu qu'elle est sortie de l'ombre pour se forger une identité. La première représentation connue est celle-ci:

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Ce dessin est de la main d'un certain Dausse. Il figure dans un ouvrage de Léonce Elie de Beaumont publié en 1834 sous le titre "Faits pour servir à l'histoire des montagnes de l'Oisans". Selon les critères modernes, on pourrait classer de Beaumont comme "géophysicien", mais il est vrai que ses théories sur la tectonique de l'Oisans paraissent aujourd'hui très farfelues. Il n'empêche: ce savant est le premier à avoir tenté de comprendre le pourquoi de la formation des montagnes, et de plus ses écrits débordent d'un enthousiasme contagieux pour son sujet [Lire Extrait_Beaumont.pdf]. A propos de ce croquis, il écrit:

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De fait, l'arête E des Ecrins apparaît derrière la Brèche de la Meije. C'est la première fois, me semble-t-il que le nom "Meidje" figure ainsi dans un texte. Restera à procéder à une identification un peu plus poussée: on n'est pas sortis de l'auberge!
Un peu plus tard, en 1839, a été imprimé à Grenoble un bel ouvrage en 4 tomes, l'Album du Dauphiné. Comme c'est l'époque des cadeaux, j'ai numérisé le chapitre consacré à l'Oisans et je vous recommande de le lire [Cassien.pdf]. Pas seulement parceque c'est très joliment écrit. Mais surtout parce que ce texte est extrêmement riche en informations multiples. Voyez par exemple le passage consacré aux mines du Grand Clot, près de La Grave. Je ne sais pas si vous êtes un habitué des via ferrata, mais si vous allez faire celle qui circule dans cet ancien site minier, vous ne pourrez plus la considérer de la même façon. Et du reste, vous verrez que d'une certaine manière l'actuelle via ferrata n'est qu'un réaménagement de l'ancienne.

L'album de Cassien était illustré par un certain nombre de dessins que j'ai mis à part dans un album d'un autre type, pas prévu évidemment par Cassien et Debelle, mais dont le format est considérablement plus petit. J'en extrais quand même cette vision de La Grave, car elle est révélatrice du fait qu'en 1839 le souci d'une représentation exacte et détaillée des montagnes est encore bien peu présent. Dès lors, comment pourrait-il venir à quiconque l'idée d'aller voir tout là-haut? Pour que l'alpinisme puisse naître, il fallait vraiment que ces ombres un peu floues s'incarnent d'une façon ou d'une autre...

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