En vérité, la période des fêtes m'a comblé: j'ai retrouvé Michel Metge, on a découvert plein de choses sur le prénom "Meije", on peut espérer avoir un jour prochain une version gourmande de l'objet de notre passion. Ainsi pourrons-nous goûter le plaisir d'une très païenne eucharistie... En revanche, je n'ai pas réussi à dégotter le film de Bernard Choquet, "Gaspard de la Meije", que nous sommes au moins deux à chercher. Si quelqu'un connaît un gisement de cassettes ou de DVD...?

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En attendant la Meije en chocolat...

Comme quoi on ne peut pas tout réussir. Et si l'échec faisait partie lui aussi des représentations du-dit objet ? Après tout, il existe bien dans la blogosphère alpine un site voué à la glorification des ratages, les "buts" comme on dit dans notre jargon. Ce terme est d'ailleurs curieusement révélateur : si le mot "but" définit normalement l'objectif à atteindre, cela signifie-t-il que l'échec représente pour l'alpiniste le bout du chemin ? Voilà un non-dit à méditer. Quant au site en question, s'il a une apparence drôlatique et désinvolte, il lui arrive de camoufler un contenu sacrément philosophique. L'échec, c'est bel et bien une composante essentielle de l'expérience alpine. Je ne suis pas le premier à faire ce constat: il me revient que la réputation littéraire de Bernard Amy  a commencé avec un article intitulé "Echec au Fitz-Roy". Lui non plus n'est pas le premier : en 1952, la Revue Alpine (revue du CAF de Lyon) a publié un article de Jean Carcagne intitulé "Echec à la Meije" [Carcagne.pdf]. Derrière un style passablement daté (certains le trouveront sans doute "ringard"), c'est le récit d'une expérience pas banale, avec des acteurs qui étaient à l'époque des alpinistes de premier plan.

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Alpinistes de deuxième plan en train de réfléchir à leurs prochains exploits (Grenoble, 1896). Haut les moustaches !

Cependant, la pédagogie de l'échec peut aussi être contre-productive. Cela a été le cas pour la conquête de la Meije entre 1870 et 1877, quand toutes les tentatives foiraient. La façon dont leurs protagonistes les ont mises en scène ont très vite créé une espèce de mythologie qui, loin d'éclaircir les données du problème, n'a cessé d'obscurcir le tableau - c'est un processus assez classique d'intoxication collective. La liste des tentatives a été établie dans l'Alpine Journal en 1877 et 1878 par l'un des acteurs de ce feuilleton, Henry Gale Gotch (auteur d'une tentative en 1876) [Attempts_AJ_1877_78.pdf]. En fait il mêle de vraies tentatives à de simples visites ponctuées de vagues observations. En effet, certains se sont contentés de regarder les lieux de plus ou moins loin, pour conclure que ce n'était même pas la peine d'essayer. D'autres, plus motivés, ont été chassés par le mauvais temps sans pouvoir sérieusement se lancer. A l'évidence, les conditions météo de ces années-là ont souvent été très défavorables, et comme la plupart des essais avaient lieu à partir du glacier du Tabuchet à un moment où il n'existait pas le moindre refuge, il fallait bivouaquer à près de 3500 mètres au Rocher de l'Aigle, dans des conditions que la tempête rendait vite intenables.

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Composition de Compton pour l'ouvrage posthume d'Emil Zsigmondy, "Im Hochgebirge" (Leipzig, 1889)

Restent les autres. Dans la liste, on voit apparaître 6 équipes anglaises, 1 italienne et 5 françaises. Laissons de côté les Italiens (Martelli avec ses guides valdôtains Carrel et Maquignaz). Non qu'ils fussent négligeables : Martelli a été un redoutable chasseur de premières et ses guides n'étaient pas des manchots. Simplement ils n'ont pas pu réellement tenter leur chance.

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Chronologiquement,  ce sont les Anglais qui ont l'initiative, avec exclusivité jusqu'en 1875. J'en vois qui me font remarquer que William Augustus Brevoort Coolidge n'était pas anglais, mais américain (de New York). C'est exact, mais il était installé à Oxford (il a été prof d'histoire au Magdalen College) et lui-même a demandé à être considéré comme alpiniste anglais - dont acte. C'est lui qui a fait la première tentative en juin 1870 avec sa tante Margaret Brevoort et ses guides suisses, Christian Almer en tête. Relevons la présence de cette femme (à l'époque, c'est si rare !) et signalons que ce n'était pas du tout cette personne assez ridicule que met en scène le film de Bernard Choquet [c'est le côté déplaisant de ce film, qui caricaturise les Brevoort jusqu'au dénigrement]. Cette femme énergique et cultivée, militante démocrate et anti-esclavagiste aux Etats-Unis avant la guerre de Sécession, a été une exploratrice enthousiaste et courageuse des Alpes. Elle fut une des premières à pratiquer l'alpinisme hivernal, avec une tentative poussée au mont Blanc en 1876. Elle est morte brutalement la même année, à 51 ans.

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Margaret ("Meta") Brevoort - 1825-1876

Coolidge avait cru pouvoir réussir aisément, sur la foi de renseignements qui lui avaient été fournis par F.F. Tuckett, lequel avait visité le massif en 1862 avec le Révérend Bonney. L'un et l'autre en avaient ramené des illustrations, de très belles aquarelles pour Bonney (reproduites dans un album très recherché: Outline sketches in the High Alps of Dauphiné) et de rapides croquis pour Tuckett (reproduits en appendice dans le guide Joanne - futur Guide Bleu - de 1863).

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Deux croquis de Tuckett. Noter que le Pic sans-Nom (3915 m) est figuré sur celui de gauche comme satellite du Pelvoux. Sur celui de droite, il a été victime d'une inversion de chiffres qui a ramené son altitude à 3195 m... Le guideJoanne ne présentait aucun croquis de la Meije.

Si Tuckett était un bon observateur, son étude de la Meije était imparfaite. Il avait orienté Coolidge sur le Doigt de Dieu (qualifié alors de Pic Central), sans savoir que celui-ci a 9 mètres de moins que le Grand Pic (qualifié à l'époque de Pic Occidental). C'est peu, mais c'est sans appel: la Meije ne serait considérée comme vaincue que le jour où le sommet du Grand Pic serait atteint. On ne plaisante pas avec Ric et Rac ! Coolidge devait découvrir cette réalité "avec horrreur" le 28 juin 1870, après avoir réussi la première ascension du Pic Central. De quoi pousser un râle de dépit ! Et Christian Almer avait décrété que le parcours des arêtes en direction du Grand Pic était "absolument impossible à aucun être humain".

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Une photo absolument historique ! Elle a été faite au Lautaret le 15 août 1878 avec l'appareil d'Henri Guillemin. On y voit de gauche à droite : H. Guillemin, Pierre Gaspard fils, Pierre Gaspard père, Henri Salvador de Quatrefages, Coolidge, Christian Almer père et Christian Almer fils. Coolidge et les Almer venaient de faire la deuxième ascension de la Meije, et les autres la troisième (12 août). Il y a eu plusieurs prises successives du groupe.

Coolidge a été le seul Anglais à revenir sur les lieux en vue d'une tentative consistante, non sans avoir observé (épié ?) les va-et-vient de ses concurrents. Logique avec lui-même (et avec Almer), il a essayé de passer par l'arête ouest, à partir de la Brèche de la Meije. Malgré plusieurs essais, Almer n'a pas pu faire mieux que de s'élever de 135 mètres, butant sur le grand ressaut de l'arête. Ce ressaut n'est pourtant pas bien difficile (III/IV), et de plus c'est une très jolie escalade aérienne en excellent rocher, qui console après les passages complètement péteux du début. Cette incapacité peut surprendre : après tout, Almer s'est montré capable l'année d'après (en 1878) de surmonter un passage bien plus difficile et impressionnant lors de la première ascension de l'Aiguille d'Arves méridionale: il s'agit du "Mauvais Pas", franchi au prix d'une courte échelle hautement périlleuse.

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Le "Mauvais Pas" de la Méridionale. Photo publiée en 1914 sur "La Montagne". Courte échelle + crochetage au piolet des prises de sortie ! Plus tard un pieu en if de 3 mètres a été placé sous le surplomb, qui rendait inutile la courte échelle. Mais il a récemment disparu. Enlevé par un collectionneur de trophées ?

Simplement, il y a entre la Meije et l'Aiguille d'Arves une différence de continuité: le Mauvais Pas fait quelques mètres, le grand ressaut plusieurs dizaines. Dans cet alpinisme d'exploration, le problème majeur était celui du retour. Or, on descendait toujours par le chemin de montée - encore fallait-il qu'il soit descendable avec les moyens du bord. On ne connaissait pas la méthode du rappel. On se contentait de fixer des morceaux de corde dans des fentes rocheuses, coincées au moyen d'un simple noeud (j'imagine la tête des alpinistes actuels si on leur proposait  ça ! Déjà qu'ils blémissent s'ils n'ont pas au moins 2 goujons de 10 bien rutilants avec une chaîne entre les deux...!). Evidemment, cette méthode ne permettait pas de s'engager dans des ressauts d'une grande hauteur.

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Démarrage de l'arête ouest : péteux de chez péteux ! Pas vraiment une photo d'époque : c'était en 1990...

Il y a au sujet de Coolidge une assez méchante légende. On en fait un alpiniste médiocre doublé d'un enquiquineur public. De fait ce n'était pas un rigolo, et il titillait volontiers ses "collègues" sur des points souvent futiles: il fallait qu'il soit le premier partout (ou le second), et qu'en toute discussion il ait le dernier mot. Bref, un emmerdeur. Mais quand on y regarde de près, on s'aperçoit qu'il avait généralement raison dans ses querelles. Mauvais alpiniste ? C'est vrai que sa propre ascension de la Meije (il a fait la deuxième, le 10 juillet 1878) a été un calvaire. Coolidge dit y avoir atteint ses limites, ce qui veut dire qu'elles seraient assez... limitées. Cela dit, ça ne signifie pas dire grand-chose : il arrive à tout le monde d'être en méforme, et c'était peut-être seulement le cas. On ne doit pas oublier que Coolidge a réussi des courses assez remarquables comme le mont Blanc par la Brenva ou, mieux encore, la face nord du Viso. Par la suite, il est devenu collectionneur de bouses, mais on ne peut réduire son palmarès à cette rustique activité. C'est là un alpinisme de "vieux" qui reste un alpinisme d'exploration. Et puis, on ne peut pas négliger le fait que Coolidge a été un extraordinaire historien de la montagne et de l'alpinisme, peut-être encore inégalé aujourd'hui.

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Coolidge caricaturé sur le livre d'or du chalet Rodier de La Bérarde, vers 1878-80. On peut lire en haut: "Ce que la pluie nous empêcha de voir, mais que le souvenir nous permet de rêver". Et en bas: "Vive la Meidje et ses satellites".

Pour les amateurs de V. O., voici, dans la langue de Shakespeare, le récit que Coolidge a fait de son ascension de la Meije. Le texte est paru dans l'Alpine Journal en 1879, mais cette version est une réédition de 1912 dans la revue Alpine Studies [Coolidge.pdf]

Affaire à suivre...