Après avoir fait avec JMC mes premières gammes sur perfo, j’ai voulu approfondir un peu les possibilités de ce nouveau jouet, tout en le trouvant bien lourd et bien encombrant. En plus, il y avait quelque chose de saugrenu au fait de verser dans ce genre de pratique au moment où il me fallait également acclimater mes prothèses à la montagne : du poids en supplément, ce n’était pas forcément la meilleure idée. C’est bien la preuve que les alpinistes sont des gens complètement irrationnels…

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A gauche, ascension de la face sud-est de la Petite Glière avec en toile de fond l'Epéna, la Grande Motte et la Grande Casse. Ici, on est au coeur de la Vanoise. A droite, la Tsanteleina, qui se situe en-dehors des limites strictes de la Vanoise. Là, ce sont les Alpes Grées...

L’avantage, c’est que je n’emmenais pas énormément de ferraille, ce qui m’interdisait de goujonner à tour de bras : on voit ici que la paresse est l’un des moyens de parvenir à la vertu. D’autre part, je pratiquai plus que jamais un alpinisme de proximité, notamment en direction de la Vanoise. Ca surprendra peut-être mes lecteurs, mais la Vanoise est un massif qui m’intéresse autant que les Ecrins, et pas seulement parce que c’est un endroit fabuleux pour le ski de randonnée (là où il reste de la montagne, bien entendu, c’est-à-dire en dehors des stations). Cet Oberland aux formes souvent molles contraste heureusement avec les reliefs beaucoup plus élancés, et parfois presque hargneux, de sa périphérie. Cela introduit dans le voyage alpin une sorte de respiration salutaire. Et en plus, c’est un véritable paradis géologique. Or, je suis un peu fada de cailloux, si bien que j’aime y faire mon marché à la barbe des bouquetins. Et c’est ainsi que j’ai découvert une nouvelle façon de faire de la montagne : pratiquer l’alpinisme à thème, en l’occurrence un thème géologique.

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A la Pointe des Volnets, sur la crête séparative entre Pralognan (à droite) et Champagny (à gauche). Là se placent les plus beaux sommets de la Vanoise, abstraction faite du sublime Mont Pourri. On voit la Grande Glière au milieu, l'Epéna à gauche et la Grande Casse à droite. Et au moins 4 types de roches différentes...

J’ai un faible pour les quartzites, peut-être parce que c’est une roche qui a une histoire et qui la porte en elle. Au départ ce n’est que du grès, c’est-à-dire du sable aggloméré, mais qui a ensuite été métamorphisé et cristallisé tout en conservant l’aspect stratifié des roches sédimentaires. Parfois il fait mieux, lorsqu’il conserve le souvenir des plages où se déposait le sable primitif sous la forme de rides régulières, celles que le va-et-vient de la marée imprimait sur les littoraux de l’ère Primaire. Les géologues appellent cela ripple marks. Quelle sensation de pouvoir passer la main sur ces ondulations délicates qui sont comme des machines à remonter le temps, en se disant qu’elles ont sans doute été visitées par de fabuleuses ammonites, des tortues géantes ou des silures aux barbes interminables ! Mon rêve est d’arriver à trouver l’échantillon suffisamment beau pour mériter d’être ramené à la maison, et assez léger pour être transportable. Je n’y suis pas encore arrivé totalement. Mais j’ai en mémoire quelques endroits où gisent des merveilles qui m’attendent, pour le cas où…

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Ces rides sont seulement esquissées. On peut trouver infiniment mieux, mais c'est rarement transportable !

Il existe une autre solution : aller les visiter sur place. Il n’y en a pas partout : dans les Alpes, le quartzite se rencontre seulement dans les terrains de la zone interne, du Beaufortain à l’Ubaye en passant par la Vanoise et les Cerces. Il est capable de se décomposer jusqu’au trognon, et alors il vaut mieux le considérer à distance : quand il est mauvais, c’est mauvais de chez mauvais, on pourra le vérifier sur le versant français de la Rognosa d'Etache, en Haute Maurienne. Néanmoins il y en a qui méritent la visite du fait de leur étrangeté, comme la Tête de la Cassille dans les Cerces, ou bien le Pic de la Ceinture près des Rochilles : là, le sommet est formé d’un chapeau de quartzites très durs reposant sur une strate beaucoup plus tendre que l’érosion a évidée, créant un rebord plus ou moins large (avec deux ou trois endroits joliment vertigineux) qui fait pratiquement le tour du sommet. C’est une occasion de promenade originale, déconseillée néanmoins aux émotifs…

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Vision glauque du glacier de Gébroulaz (en août...). Dans le bas, la langue glaciaire vient s'empaler sur l'éperon quartzitique du col du Soufre qui le divise en deux. Si vous voulez remuer des quartzites décomposés, c'est là qu'il faut aller!

Heureusement il sait également se comporter avec une surprenante fermeté et c’est alors une des plus belles roches qui soient, établissant une sorte de synthèse entre les qualités du granite et celles du marbre, avec en plus un véritable génie de la polychromie. Alors, on a envie de lui sauter dessus. Et là se présentent deux cas de figure. Le premier, c’est l’idéal : il vous offre gentiment tout ce qu’il faut pour vous assurer sans tracas. Sur les arêtes, de magnifiques becquets comme ceux de l’Aiguille Noire, près du col des Rochilles, ou (moins connu, mais encore mieux) ceux des Rochers Cornus à côté de la Rognosa d’Etache. Je regrette de ne pas avoir de photos de cette arête, car elle est vraiment superbe. C’est une course très facile mais très longue, car on traverse pas moins de quatre sommets successifs, avec une approche et un retour conséquents. Si je peux me permettre un conseil, ce sera d’y aller à partir de l’Italie : de Bardonnèche, on monte en voiture jusqu’au refuge Scarfiotti (2151 m) qui se trouve au creux d’un cirque magnifique. Puis on monte au Gros Peyron et on rejoint légèrement plus bas le col des Rochers Cornus, au départ de l’arête. La traversée se termine au col de la Rognosa, et on redescend par le très beau vallon que domine l’élégant Bric del Mezzodi, aux formes des plus séduisantes. Cette formule est plus confortable que d’affronter les couloirs raides et hasardeux du versant savoyard (accessible depuis Bramans). Dans les faces, on aura parfois de belles fissures franches, comme dans le granite, permettant un assurage parfait avec les moyens classiques. C’est ce qu’on a par exemple dans les quartzites de l’Ubaye, notamment à la Pierre André, sur l’arête Gélinasse-Peigne et de l’autre côté du col Mary, en haut du Val Maira italien, dans les fabuleuses aiguilles du groupe Castello-Provenzale qui s’apparentent à des Dolomites de cristal…!

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La Pierre André, en Ubaye. C'est petit, mais que c'est beau ! Et tout à côté la traversée Gélinasse-Peigne vaut vraiment le coup.

Mais ce n’est pas toujours comme ça. Le quartzite est aussi capable de vous faire le coup de la fissure bouchée, ou, ce qui revient au même, celui de la fissure qui éclate au fur et à mesure qu’on pitonne dedans. J’en ai fait l’expérience il y a très longtemps, en rendant visite à la face est du Grand Bec d’Etache : une tentative vite mise en déroute par la quasi impossibilité de mettre des pitons sérieux. J’ai vu que cette face venait d’être enfin escaladée (septembre 2004), grâce à l’utilisation du perforateur. L’âme du quartzite, c’est de la pâte de silice, impossible à forer avec un tamponnoir à main : les chevilles éclatent au bout de quelques millimètres. Seul le perfo permet de creuser, et encore fait-il changer les mèches tous les 8 ou 10 trous. Et c’est là que je voulais finalement en venir. Si le perfo peut être un engin pervers, son mérite est quand même de permettre un renouvellement considérable des possibilités d’exploration, notamment dans des zones et sur des sommets considérés jusque-là comme inabordables ou sans intérêt.

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Une cordée dans la face est de la Pierre André. A droite, Olivier s'est transformé en homme-nouille !

En quartzite, on en trouve des exemples dans les Alpes du sud (par exemple à la Tête du Sanglier) aussi bien qu’en Vanoise ou dans les Cottiennes (où se trouve le Grand Bec d’Etache). Dans les glaciers de la Vanoise, la face sud-est du Pelve a dormi jusqu’à une date récente. Charles Maly l’avait repérée en son temps, mais il a fallu attendre 1996 pour qu’elle soit parcourue, ce qui donne un des beaux itinéraires de haute montagne du massif. A Aussois, il y a sous la Dent Parrachée le petit dôme du Grand Châtelard où ont été tracées des voies spectaculaires, comme l’Emigré d’au-delà de la conduite forcée, avec quatre ou cinq longueurs d’une rarissime verticalité. Dommage que ça reste si court… On peut aussi rattacher à la famille des sommets comme la Pointe de l’Echelle, la cime des Planettes ou la Pointe de l’Observatoire. Le quartzite y est beaucoup moins pur, un peu comme celui de Séloge dans la vallée des Chapieux, à tel point qu’il s’agit parfois d’un simple conglomérat avec une composante de quartzite. Mais finalement le problème était le même, et là aussi c’est le recours au perfo qui a permis d’y ouvrir un champ d’action très neuf.

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Le château-fort du Pelve, sur le rebord oriental du glacier de la Vanoise, vu de Chasseforêt

Il y en a par-ci, par-là dans le Beaufortain bréchique (notamment à la Tête de Lion et au Fer de Lance du Gargan). Les sommets les plus imposants se trouvent entre Pralognan et Champagny, entre le Grand Bec et l’Epéna. La Grande Glière est le plus grand sommet quartzitique que je connaisse. Sur place on le surnomme « le Cervin de Tarentaise », une comparaison pas absurde. Au sud, il élève une très raide paroi rouge haute de 400 mètres avec à la base un extravagant rebord surplombant qui avance de plusieurs mètres au-dessus du glacier… et qui attend d’éventuels funambules. Tout près, l’arête ouest du Grand Gendarme de la Glière est encore vierge… Au nord, on a une très belle face de 700 mètres avec une fort belle voie de haute montagne, qui aboutit sur le plus beau belvédère de toute la Vanoise. Et non loin de là se trouve la Pointe du Creux Noir, aussi pataude que la Glière est élancée.

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Les faces nord de l'Epéna (à gauche, dans l'ombre), de la Petite Glière (au milieu, en calcaire pourri) et de la Grande Glière (au soleil). La belle voie du versant de Champagny suit fidèlement l'éperon entre soleil et ombre. En bas, les magnifiques moraines du "Petit âge de glace"....

Je me suis intéressé à son cas quand je me suis rendu compte qu’une grande partie de ses faces restait inabordée, notamment dans les versants sud à est, c’est-à-dire au soleil. C’est là que j’ai voulu tester à la fois mes prothèses et le perfo. La facette qui domine le glacier de la Patinoire est très curieuse, avec des strates disposées à la verticale dont les tranches sont décalées comme autant de bouquins mal alignés sur une bibliothèque. Chaque tranche crée la possibilité d’un chemin, avec comme aboutissement un clocher pointu qui ressemble à une haute tour de guet. L’autre versant fait face à l’aiguille de la Vanoise en superposant de grands plans de dalles pareillement décalés, séparés par autant de gradins verticaux ou surplombants.

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Le versant E de la Pointe du Creux Noir : un remarquable flanc de retombée anticlinale ! A skis, on utilise le mince corridor situé à droite...

J’y suis allé voir avec des jeunes surdoués encore à l’orée de leur renommée, Emmanuel Pellissier et Stéphane Husson, ce qui m’a permis de rester maître des dénominations en les dédiant à mes prothèses : le Concerto pour instruments à hanches est une voie imparfaite, avec quelques morceaux de bravoure sur de la silice vitriforme - elle gagnerait à être améliorée dans le bas ; quant à La Croisière du Titanique, c’est une très belle escalade solaire pas très dure, quoique un peu exposée par moments, qui n’attire pas les foules.

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A gauche, les dalles de la Croisière du Titanique. A droite, la face E (Patinoire), avec la voie Girard-Pujos, la Ballade des Grimpeurs disparus et le Concerto pour instruments à hanches.

Là, on retrouve un des problèmes qui plombent la réputation de la Vanoise, toujours présentée comme un massif destiné à la randonnée et pratiquement privé d’objectifs rocheux de valeur. Quand les revues évoquent ses escalades rocheuses, on retombe sempiternellement dans la litanie Arcelin-Grand Marchet-Aiguille de la Vanoise, comme s’il n’y avait rien par ailleurs. Et bienheureux si on y ajoute un zeste de Vallette, une rondelle d’Echelle et un brin d’Observatoire. Hors cela, point de salut ! A moins d’annexer des sommets qui n’appartiennent pas à la Vanoise, comme la Pointe de Bazel ! A croire que les rédacteurs n’y sont pas allés voir, ou qu’ils se contentent de la routine des bureaux de guides…

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L'Aiguille de la Vanoise, en hiver. Aussi à l'ombre que le Creux Noir est au soleil! A noter que l'itinéraire de randonnée passe classiquement tout contre la paroi. Pourtant il y a 35 ans, trois jeunes Albertvillois y ont été tués par une énorme avalanche soudainement descendue de cette face...

Au Creux Noir, d’autres voies ont été ouvertes plus récemment comme Little Bouddha, qui s’apparente un peu à la Croisière…, et Charybde et Scylla, à l’angle des faces sud et sud-ouest. On y découvre des parti-pris d’équipement qui prêtent à discussion (avec par endroits des gros excentrics littéralement intégrés à la roche, là où un bon friend ferait aussi bien…), mais elle a le mérite d’offrir une très longue et belle balade grimpante en direction du sommet.Il y a encore bien d’autres coins envisageables, notamment dans le puissant verrou situé en aval de Pralognan, comme dans le cirque compris entre le Creux Noir et la Vuzelle. Un de mes jeunes coéquipiers de ces dernières années, Etienne Rol, est allé se faire les crocs sur la belle petite paroi ouest bien raide de la Pointe de Leschaux, en face du refuge du Grand Bec. A force de se montrer plus teigneux (et plus rusé) que cette rétive facette, il a fini par y installer deux voies bigrement intéressantes, en attendant peut-être la suite. Je l’ai accompagné pour la première, mais c’est bien une voie à lui puisqu’il a réalisé 100 % de l’ouverture en tête. Un seul défaut : le soleil ne se pointe pas avant midi, c’est donc une affaire de lève-tard.

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Etienne, durant une phase de récupération... Il ne se repose pas toujours !

Et puis, et puis…Il faut bien arrêter cette chronique, faute de pouvoir vraiment faire le tour du sujet. Si vous allez vous balader dans les parages du Thabor, vous verrez vite qu’il y a à droite et à gauche plein de chicots polychromes plus ou moins imposants capables de procurer quantité de petits plaisirs. Et puis l’on peut toujours se contenter des paysages et des couleurs, ce qui est une excellente façon de préparer ses vieux jours d’alpiniste comblé...

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La Tour du Cheval Blanc, dans le massif du Thabor

Et pour quelques images supplémentaires...