12 janvier 2006
Rumeurs, rumeurs...
J'espère ne pas lasser mes lecteurs avec mes réflexions sur la préhistoire de la Meije. En tout cas, j'ai envie d'y revenir encore, car il me semble de cela permet de découvrir des choses intéressantes sur l'importance des représentations (notamment les représentations imaginaires), dans le ratage ou la réussite d'une entreprise comme la conquête d'une montagne rebelle. Comme nous vivons une époque moderne où l'on peut visiter à fond les montagnes martiennes sans même avoir besoin d'y aller, nous avons tendance à perdre de vue le fait que les Alpes d'il y a 150 ans étaient à peine mieux connues que le sont aujourd'hui les montagnes de la Terre Marie Byrd (hé ! hé !). D'une certaine façon c'étaient encore des terres enchantées, même si ceux qui y allaient étaient généralement pénétrés d'une mentalité moderne (pour l'époque).

Une
Meije fantasmatique, presque inquiétante sous le clair de lune,
dessinée par Emile Guigues (1892). Thème : "le père Clément fait
tourner sa baguette de sourcier pour retrouver le cadavre du jeune
Béraud" (mort sous une avalanche).
La documentation se réduisait à presque rien : des cartes approximatives, et les récits ou les descriptions des rares prédécesseurs. Mais on a vu, par exemple, comment la description de Tuckett avait induit Coolidge en erreur en 1870. Du coup, il n'est pas étonnant que la moindre indication puisse apparaître comme une information capitale, même si elle est fausse. Or, c'est justement ce qui s'est passé pour la Meije, et ceci dès les origines. Sur le tableau des tentatives dressé en 1877 par Gale Gotch, on voit d'abord apparaître la mention d'une tentative dans le versant sud attribuée à Michel Croz en 1860, accompagnée d'un commentaire dubitatif. Mais si on avait fini par soupçonner à ce moment-là que cette information était probablement erronée, on y avait cru dur comme fer dans les années précédentes.

Michel Croz et Edward Whymper, portrait et autoportrait
Michel Croz était bien venu une fois dans les parages, mais c'était en 1864 et non en 1860 (dans le texte anglais, on lit "1860-4" - faut-il lire 1864 au lieu d'avril 1860 ?). Il accompagnait alors Moore, Walker et Whymper, ainsi que Christian Almer, dans la première traversée de la Brèche de la Meije entre La Grave et La Bérarde (23 juin 1864). Les trois Anglais et leurs guides arrivaient de Savoie avec pour objectif la Barre des Ecrins, alors vierge, qu'ils devaient enlever deux jours plus tard - la Meije n'était pas du tout à l'ordre du jour. Ils avaient gravi le versant de La Grave en un véritable rush de moins de 6 heures, tout en débrouillant l'écheveau des Enfetchores, puis étaient descendus sur La Bérarde en s'accordant une pause de 4 heures dans le vallon des Etançons, vers 2450 m d'altitude. Whymper l'avait mise à profit pour tirer le portrait du versant sud de la Meije, tout en le considérant comme invulnérable : "nous passâmes près de quatre heures à admirer la muraille splendide qui protège de ce côté le sommet de la Meije contre toute tentative d'escalade" écrit-il dans ses Escalades dans les Alpes, tout en ajoutant que c'était la muraille "la plus imposante de ce genre que j'aie vue dans tous mes voyages". Si Croz avait eu l'occasion de faire une reconnaissance antérieure, on voit mal pourquoi Whymper n'en aurait pas fait état. Quant à la pause du 23 juin 1864, elle n'est pas suffisante pour rendre possible une tentative significative, à moins de supposer que Croz se serait détaché du groupe une fois la Brèche atteinte, pour mener cette reconnaissance au pas de charge pendant que le reste de la troupe descendait dans les Etançons. Cela lui aurait laissé le temps d'explorer l'éperon du Promontoire...

La Meije dessinée par Whymper (1864)
L'hypothèse n'est pas complètement farfelue, puisqu'elle comporte au moins un précédent. En 1861, Croz accompagnait Mathews dans l'exploration de la Haute Tarentaise, avec notamment pour objectif la conquête du Mont Pourri. Les informations étaient tellement vagues que Mathews avait cru pouvoir y monter en partant directement de Tignes, en vertu de quoi c'est le Dôme de la Sache qui fut conquis (15 août 1861). Une fois là-haut, il fallut se rendre à l'évidence que le Mont Pourri se dressait bien plus au nord, et provisoirement hors de portée. Du coup, Mathews remit sa conquête à l'année suivante, tout en chargeant Croz d'en repérer les accès. Ce dernier fit si bien les choses qu'il fit seul la première ascension du Pourri le 4 octobre 1861, en passant par le glacier du Grand Col et l'actuel col des Roches. On peut donc très bien imaginer un scénario un peu du même type pour la Meije, à cela près qu'il manque la réalité de la moindre trace.

Le Mont Pourri (dessin de 1876)
Il n'empêche que pour tous ceux qui espéraient conquérir la Meije dans les années 1873-1877, il était clair que Croz était allé dans le versant sud, qu'il avait essayé de passer, qu'il avait échoué, et qu'il était donc inutile d'aller voir de ce côté en vertu du principe "là où Croz n'a pu passer, personne ne passera jamais". C'est l'autre versant de la rumeur : Croz avait déjà une grosse réputation de son vivant, et celle-ci n'a fait que grandir après sa mort au Cervin en 1865. Il n'en a pas fallu beaucoup plus pour que le versant sud soit disqualifié. Certes, il y a bien Pendlebury qui vient y jeter un coup d'oeil à deux reprises, en 1874 et 1875, mais on a bien l'impression qu'il s'agit surtout de confirmer un préjugé, d'autant mieux que l'examen est conclu par un verdict négatif du guide Spechtenhauser. Et comme l'Autrichien est considéré - à juste titre - comme hautement compétent, son jugement est sans appel. Toujours l'ombre de Michel Croz !

La Bérarde en 1860 : un hameau misérable, sans réel moyen d'hébergement. Le trou du c.. du monde !
Résultat : tout le monde du côté nord ! Avec le choix entre les arêtes à partir du Pic Central, la recherche d'un itinéraire glaciaire plus ou moins direct ou l'arête de la Brèche. Je n'entrerai pas dans les détails puisque mon propos actuel est ailleurs, sauf à relever que la décision aurait fort bien pu revenir à l'Anglais John Oakley Maund en août 1874. D'une part, lui et son guide Johann Jaun ont prouvé ailleurs qu'ils n'étaient pas tombés de la dernière pluie. Et d'autre part, ils ont mené sur les arêtes une exploration dont ils ont ramené la conviction que ce chemin d'accès était tout à fait possible, à l'inverse de leurs devanciers... et de certains des suivants. Maund est donc l'exception qui confirme la règle, et s'il ne réussit pas, c'est surtout parce que la malchance s'en mêle : le gros mauvais temps le chasse de la montagne alors que le succès est à portée de la main, et il n'aura pas l'occasion de remettre ça. Du reste, son séjour en Oisans semble avoir été marqué par une certaine constance dans le manque de bol, ce qu'il a ensuite exposé dans une conférence prononcée à l'Alpine Club et dont le texte a été reproduit dans l'Alpine Journal de 1876. [Maund_AJ_1876.pdf].

Les arêtes de la Meije représentées par J. Oakley Maund (Alpine Journal, 1876). Une crête patagonienne !
Cela correspond à l'entrée en piste des Français, avec par ordre d'entrée en scène Henry Duhamel (qui emmène avec lui Emmanuel Boileau de Castelnau), Henri Cordier et Paul Guillemin. Un Grenoblois flanqué d'un Languedocien, un Parisien, un Briançonnais. La date est révélatrice : fondation du Club Alpin Français en 1874, suivie de la Société des Touristes du Dauphiné (fortement rivale du CAF) en 1875, premières tentatives françaises à la Meije la même année, avec pour certains l'intention proclamée de ne pas la laisser aux Anglais (c'est notamment la position de Guillemin). Des trois, le plus expérimenté est Henri Cordier, malgré son très jeune âge (20 ans), et de plus il marche avec des guides fort compétents (Anderegg et Maurer). Cordier était lié aux Anglais Middlemore et Maund, avec qui il a fait en 1876 le fameux "couloir Cordier" à l'Aiguille Verte. Il était donc forcément au courant de la tentative et du jugement de Maund, ce qui lui donnait baucoup d'atouts, sans le conduire au succès: ses tentatives ont lieu chaque fois trop tôt, en juin, et chaque fois il est repoussé par les très mauvaises conditions de la montagne, avant d'aller trouver une fin stupide sur un débonnaire névé du Plaret le 7 juin 1877. Il s'y baladait les mains dans les poches après avoir fait la première ascension de ce sommet, et il n'a pas vu qu'il s'avançait sur un pont de neige très fragile (il était myope comme une taupe): il s'est tout simplement noyé dans le torrent qui coulait dessous... C'est Duhamel qui s'est chargé de rapatrier le cadavre à La Bérarde, où il l'a photographié.
Affaire toujours à suivre...
05 janvier 2006
Honneur aux perdants !
En vérité, la période des fêtes m'a comblé: j'ai retrouvé Michel Metge, on a découvert plein de choses sur le prénom "Meije", on peut espérer avoir un jour prochain une version gourmande de l'objet de notre passion. Ainsi pourrons-nous goûter le plaisir d'une très païenne eucharistie... En revanche, je n'ai pas réussi à dégotter le film de Bernard Choquet, "Gaspard de la Meije", que nous sommes au moins deux à chercher. Si quelqu'un connaît un gisement de cassettes ou de DVD...?

En attendant la Meije en chocolat...
Comme quoi on ne peut pas tout réussir. Et si l'échec faisait partie lui aussi des représentations du-dit objet ? Après tout, il existe bien dans la blogosphère alpine un site voué à la glorification des ratages, les "buts" comme on dit dans notre jargon. Ce terme est d'ailleurs curieusement révélateur : si le mot "but" définit normalement l'objectif à atteindre, cela signifie-t-il que l'échec représente pour l'alpiniste le bout du chemin ? Voilà un non-dit à méditer. Quant au site en question, s'il a une apparence drôlatique et désinvolte, il lui arrive de camoufler un contenu sacrément philosophique. L'échec, c'est bel et bien une composante essentielle de l'expérience alpine. Je ne suis pas le premier à faire ce constat: il me revient que la réputation littéraire de Bernard Amy a commencé avec un article intitulé "Echec au Fitz-Roy". Lui non plus n'est pas le premier : en 1952, la Revue Alpine (revue du CAF de Lyon) a publié un article de Jean Carcagne intitulé "Echec à la Meije" [Carcagne.pdf]. Derrière un style passablement daté (certains le trouveront sans doute "ringard"), c'est le récit d'une expérience pas banale, avec des acteurs qui étaient à l'époque des alpinistes de premier plan.

Alpinistes de deuxième plan en train de réfléchir à leurs prochains exploits (Grenoble, 1896). Haut les moustaches !
Cependant, la pédagogie de l'échec peut aussi être contre-productive. Cela a été le cas pour la conquête de la Meije entre 1870 et 1877, quand toutes les tentatives foiraient. La façon dont leurs protagonistes les ont mises en scène ont très vite créé une espèce de mythologie qui, loin d'éclaircir les données du problème, n'a cessé d'obscurcir le tableau - c'est un processus assez classique d'intoxication collective. La liste des tentatives a été établie dans l'Alpine Journal en 1877 et 1878 par l'un des acteurs de ce feuilleton, Henry Gale Gotch (auteur d'une tentative en 1876) [Attempts_AJ_1877_78.pdf]. En fait il mêle de vraies tentatives à de simples visites ponctuées de vagues observations. En effet, certains se sont contentés de regarder les lieux de plus ou moins loin, pour conclure que ce n'était même pas la peine d'essayer. D'autres, plus motivés, ont été chassés par le mauvais temps sans pouvoir sérieusement se lancer. A l'évidence, les conditions météo de ces années-là ont souvent été très défavorables, et comme la plupart des essais avaient lieu à partir du glacier du Tabuchet à un moment où il n'existait pas le moindre refuge, il fallait bivouaquer à près de 3500 mètres au Rocher de l'Aigle, dans des conditions que la tempête rendait vite intenables.

Composition de Compton pour l'ouvrage posthume d'Emil Zsigmondy, "Im Hochgebirge" (Leipzig, 1889)
Restent les autres. Dans la liste, on voit apparaître 6 équipes anglaises, 1 italienne et 5 françaises. Laissons de côté les Italiens (Martelli avec ses guides valdôtains Carrel et Maquignaz). Non qu'ils fussent négligeables : Martelli a été un redoutable chasseur de premières et ses guides n'étaient pas des manchots. Simplement ils n'ont pas pu réellement tenter leur chance.
Chronologiquement, ce sont les Anglais qui ont l'initiative, avec exclusivité jusqu'en 1875. J'en vois qui me font remarquer que William Augustus Brevoort Coolidge n'était pas anglais, mais américain (de New York). C'est exact, mais il était installé à Oxford (il a été prof d'histoire au Magdalen College) et lui-même a demandé à être considéré comme alpiniste anglais - dont acte. C'est lui qui a fait la première tentative en juin 1870 avec sa tante Margaret Brevoort et ses guides suisses, Christian Almer en tête. Relevons la présence de cette femme (à l'époque, c'est si rare !) et signalons que ce n'était pas du tout cette personne assez ridicule que met en scène le film de Bernard Choquet [c'est le côté déplaisant de ce film, qui caricaturise les Brevoort jusqu'au dénigrement]. Cette femme énergique et cultivée, militante démocrate et anti-esclavagiste aux Etats-Unis avant la guerre de Sécession, a été une exploratrice enthousiaste et courageuse des Alpes. Elle fut une des premières à pratiquer l'alpinisme hivernal, avec une tentative poussée au mont Blanc en 1876. Elle est morte brutalement la même année, à 51 ans.

Margaret ("Meta") Brevoort - 1825-1876
Coolidge avait cru pouvoir réussir aisément, sur la foi de renseignements qui lui avaient été fournis par F.F. Tuckett, lequel avait visité le massif en 1862 avec le Révérend Bonney. L'un et l'autre en avaient ramené des illustrations, de très belles aquarelles pour Bonney (reproduites dans un album très recherché: Outline sketches in the High Alps of Dauphiné) et de rapides croquis pour Tuckett (reproduits en appendice dans le guide Joanne - futur Guide Bleu - de 1863).

Deux
croquis de Tuckett. Noter que le Pic
sans-Nom (3915 m) est figuré sur celui de gauche comme satellite
du Pelvoux. Sur celui de droite, il a été victime d'une inversion de
chiffres qui a ramené son altitude à 3195 m... Le guideJoanne ne présentait
aucun croquis de la Meije.
Si Tuckett était un bon observateur, son étude de la Meije était imparfaite. Il avait orienté Coolidge sur le Doigt de Dieu (qualifié alors de Pic Central), sans savoir que celui-ci a 9 mètres de moins que le Grand Pic (qualifié à l'époque de Pic Occidental). C'est peu, mais c'est sans appel: la Meije ne serait considérée comme vaincue que le jour où le sommet du Grand Pic serait atteint. On ne plaisante pas avec Ric et Rac ! Coolidge devait découvrir cette réalité "avec horrreur" le 28 juin 1870, après avoir réussi la première ascension du Pic Central. De quoi pousser un râle de dépit ! Et Christian Almer avait décrété que le parcours des arêtes en direction du Grand Pic était "absolument impossible à aucun être humain".

Une
photo absolument historique ! Elle a été faite au Lautaret le 15 août
1878 avec l'appareil d'Henri Guillemin. On y voit de gauche à droite :
H. Guillemin, Pierre Gaspard fils, Pierre Gaspard père, Henri Salvador
de Quatrefages, Coolidge, Christian Almer père et Christian Almer fils.
Coolidge et les Almer venaient de faire la deuxième ascension de la
Meije, et les autres la troisième (12 août). Il y a eu plusieurs prises
successives du groupe.
Coolidge a été le seul Anglais à revenir sur les lieux en vue d'une tentative consistante, non sans avoir observé (épié ?) les va-et-vient de ses concurrents. Logique avec lui-même (et avec Almer), il a essayé de passer par l'arête ouest, à partir de la Brèche de la Meije. Malgré plusieurs essais, Almer n'a pas pu faire mieux que de s'élever de 135 mètres, butant sur le grand ressaut de l'arête. Ce ressaut n'est pourtant pas bien difficile (III/IV), et de plus c'est une très jolie escalade aérienne en excellent rocher, qui console après les passages complètement péteux du début. Cette incapacité peut surprendre : après tout, Almer s'est montré capable l'année d'après (en 1878) de surmonter un passage bien plus difficile et impressionnant lors de la première ascension de l'Aiguille d'Arves méridionale: il s'agit du "Mauvais Pas", franchi au prix d'une courte échelle hautement périlleuse.
Le "Mauvais
Pas" de la Méridionale. Photo publiée en 1914 sur "La Montagne". Courte
échelle + crochetage au piolet des prises de sortie ! Plus tard un pieu
en if de 3 mètres a été placé sous le surplomb, qui rendait inutile la
courte échelle. Mais il a récemment disparu. Enlevé par un
collectionneur de trophées ?
Simplement, il y a entre la Meije et l'Aiguille d'Arves une différence de continuité: le Mauvais Pas fait quelques mètres, le grand ressaut plusieurs dizaines. Dans cet alpinisme d'exploration, le problème majeur était celui du retour. Or, on descendait toujours par le chemin de montée - encore fallait-il qu'il soit descendable avec les moyens du bord. On ne connaissait pas la méthode du rappel. On se contentait de fixer des morceaux de corde dans des fentes rocheuses, coincées au moyen d'un simple noeud (j'imagine la tête des alpinistes actuels si on leur proposait ça ! Déjà qu'ils blémissent s'ils n'ont pas au moins 2 goujons de 10 bien rutilants avec une chaîne entre les deux...!). Evidemment, cette méthode ne permettait pas de s'engager dans des ressauts d'une grande hauteur.

Démarrage de l'arête ouest : péteux de chez péteux ! Pas vraiment une photo d'époque : c'était en 1990...
Il y a au sujet de Coolidge une assez méchante légende. On en fait un alpiniste médiocre doublé d'un enquiquineur public. De fait ce n'était pas un rigolo, et il titillait volontiers ses "collègues" sur des points souvent futiles: il fallait qu'il soit le premier partout (ou le second), et qu'en toute discussion il ait le dernier mot. Bref, un emmerdeur. Mais quand on y regarde de près, on s'aperçoit qu'il avait généralement raison dans ses querelles. Mauvais alpiniste ? C'est vrai que sa propre ascension de la Meije (il a fait la deuxième, le 10 juillet 1878) a été un calvaire. Coolidge dit y avoir atteint ses limites, ce qui veut dire qu'elles seraient assez... limitées. Cela dit, ça ne signifie pas dire grand-chose : il arrive à tout le monde d'être en méforme, et c'était peut-être seulement le cas. On ne doit pas oublier que Coolidge a réussi des courses assez remarquables comme le mont Blanc par la Brenva ou, mieux encore, la face nord du Viso. Par la suite, il est devenu collectionneur de bouses, mais on ne peut réduire son palmarès à cette rustique activité. C'est là un alpinisme de "vieux" qui reste un alpinisme d'exploration. Et puis, on ne peut pas négliger le fait que Coolidge a été un extraordinaire historien de la montagne et de l'alpinisme, peut-être encore inégalé aujourd'hui.
Coolidge
caricaturé sur le livre d'or du chalet Rodier de La Bérarde, vers
1878-80. On peut lire en haut: "Ce que la pluie nous empêcha de voir,
mais que le souvenir nous permet de rêver". Et en bas: "Vive la Meidje
et ses satellites".
Pour les amateurs de V. O., voici, dans la langue de Shakespeare, le récit que Coolidge a fait de son ascension de la Meije. Le texte est paru dans l'Alpine Journal en 1879, mais cette version est une réédition de 1912 dans la revue Alpine Studies [Coolidge.pdf]
Affaire à suivre...
31 décembre 2005
Hips ...!
29 décembre 2005
Nom d'une Meije !
Saviez-vous qu'il y a en France un
certain nombre de personnes portant le prénom "Meije" ? Selon l'INSEE,
il n'y en aurait que 10, rien que des filles, nées en 1995 (3), 1998
(également 3) et 2002 (4). Je ne suis pas certain que cette statistique
soit totalement fiable, et d'ailleurs ce pourrait être entre nous un
intéressant et plaisant sujet d'enquête : que toutes les Meije (avec ou
sans prénom composé) se fassent connaître, nous ferons ensemble un beau
banquet quand les beaux jours seront revenus ! Et en plus, c'est un
sacré beau prénom...
Du reste, la statistique de l'INSEE ne remonte
que jusqu' à 1940. Va savoir ce qui s'est passé avant ! Seul chose
certaine, ça ne risquait pas d'arriver 200 ans en arrière puisqu'à
cette époque le mot n'existait pas. Du côté de La Bérarde, on
l'appelait le Bec des Peignes, sans doute en complément du Râteau
voisin. Cette appellation rurale se justifiait évidemment par la
silhouette des arêtes. C'est du côté de La Grave qu'on a commencé à un
certain moment à l'appeler "Aiguille du Midi", tout simplement parce
que le soleil vient sur le Grand Pic à 12 heures: c'est la fonction du
sommet-horloge. Et le mot "Meije" vient du mot patois qui signifie
"Midi". On devrait en fait écrire Meidje, ou Medje (ou Medge), mais un
ingénieur topographe a dû passer par là qui a fait trébucher le "d". Et
quand je pense que le copain avec qui j'ai fait ma première Meije
s'appelait "Metge" ! Je l'avais déjà dit ici, mais ça me plaît de le
redire (Michel, si tu me lis...!).
Fragment de la
carte de Pierre de Bourcet (1754), ingénieur topographe de Louis XV,
représentant le massif de la Meije ("Aiguille du Midy") avec une assez
bonne représentation du réseau des vallées... si on fait l'impasse sur
l'erreur commise sur le vallon des Etançons, ici baptisé "Chateleret".
Le travail cartographique avait été mené par Jean Villaret.
Où voulais-je en venir ? A ceci: puisque j'ai entrepris de réfléchir à haute voix sur les représentations de la Meije, je me suis dit qu'il était utile de faire un détour par l'époque où elle n'était qu'une donnée parmi d'autres du décor, si banale qu'on n'éprouvait guère le besoin de la qualifier de façon particulière. Et cela nous ramène à peine 200 ans en arrière. Ce qui veut dire que l'intégration des montagnes dans le champ de l'imagination est un phénomène strictement moderne. C'est peu à peu qu'elle est sortie de l'ombre pour se forger une identité. La première représentation connue est celle-ci:
Ce dessin est de la main d'un certain Dausse. Il figure dans un ouvrage de Léonce Elie de Beaumont publié en 1834 sous le titre "Faits pour servir à l'histoire des montagnes de l'Oisans". Selon les critères modernes, on pourrait classer de Beaumont comme "géophysicien", mais il est vrai que ses théories sur la tectonique de l'Oisans paraissent aujourd'hui très farfelues. Il n'empêche: ce savant est le premier à avoir tenté de comprendre le pourquoi de la formation des montagnes, et de plus ses écrits débordent d'un enthousiasme contagieux pour son sujet [Lire Extrait_Beaumont.pdf]. A propos de ce croquis, il écrit:
De fait, l'arête E des Ecrins apparaît
derrière la Brèche de la Meije. C'est la première fois, me semble-t-il
que le nom "Meidje" figure ainsi dans un texte. Restera à procéder à
une identification un peu plus poussée: on n'est pas sortis de
l'auberge!
Un peu plus tard, en 1839, a été imprimé à Grenoble un bel ouvrage en 4 tomes, l'Album du Dauphiné. Comme c'est l'époque des cadeaux, j'ai numérisé le chapitre consacré à l'Oisans et je vous recommande de le lire [Cassien.pdf].
Pas seulement parceque c'est très joliment écrit. Mais surtout parce
que ce texte est extrêmement riche en informations multiples. Voyez par
exemple le passage consacré aux mines du Grand Clot, près de La Grave.
Je ne sais pas si vous êtes un habitué des via ferrata, mais si vous
allez faire celle qui circule dans cet ancien site minier, vous ne
pourrez plus la considérer de la même façon. Et du reste, vous verrez
que d'une certaine manière l'actuelle via ferrata n'est qu'un
réaménagement de l'ancienne.
L'album de Cassien était illustré par un certain nombre de dessins que j'ai mis à part dans un album d'un autre type, pas prévu évidemment par Cassien et Debelle, mais dont le format est considérablement plus petit. J'en extrais quand même cette vision de La Grave, car elle est révélatrice du fait qu'en 1839 le souci d'une représentation exacte et détaillée des montagnes est encore bien peu présent. Dès lors, comment pourrait-il venir à quiconque l'idée d'aller voir tout là-haut? Pour que l'alpinisme puisse naître, il fallait vraiment que ces ombres un peu floues s'incarnent d'une façon ou d'une autre...
13 décembre 2005
Café littéraire
Autant le dire tout de suite : ce ne sera pas le sujet le plus hilarant de l’année. En farfouillant comme j’ai pu, j’ai trouvé onze œuvres de fiction où l’on peut considérer que la Meije joue un rôle important. Plus précisément : deux nouvelles et neuf romans. Ce n’est pas énorme, mais ce n’est pas si mal – reste à savoir si j’ai bien fait le tour (il faudra que je pose la question à l’incontournable et incollable Jacques Perret – Jacques, si tu me lis… !). Ce qui apparaît tout de suite, c’est que cette production n’appartient pas au genre « léger », à une exception près, qui concerne d’ailleurs l’œuvre la plus mineure du lot : la nouvelle « à peine paradoxale » de Paul Guiton, La première ascension de la Meije le 31 août 1929, parue dans La Vie alpine de cette même année. Une petite bouffonnerie illustrée par des dessins de Samivel que je vous propose ici [Guiton2.pdf].
Cette gravure anglaise évoque le rapatriement des corps de Payerne et Thorant, premières victimes de la voie normale de la Meije en 1897
Si le reste est plutôt du genre « sérieux », il faut quand même noter qu’aucun titre ne verse dans la littérature morbide du style « Sang sur la neige » qu’a pu inspirer un sommet comme l’Eiger. On échappe également (de justesse !) aux possibles polémiques qu’aurait pu inspirer la présence d’un auteur comme Saint-Loup, s’il ne s’était avisé de situer son roman Face Nord dans le tout proche Pic Gaspard. C’est que je n’aurais pu m’empêcher de rappeler que ce bonhomme, de son vrai nom Marc Augier, avait revêtu pendant la guerre l’uniforme des Waffen SS, après son engagement dans la LVF (Face Nord a été écrit au Tyrol en 1942, chez Leni Riefenstahl). Saint-Loup est le pseudo qu’il a adopté après la guerre pour se refaire une virginité, sans rien renier le moins du monde de ses positions nazies. Après quelques années d’exil en Amérique latine, d’où il a ramené le livre Monts Pacifique, il a réussi à trouver une place de choix dans la plupart des bibliothèques alpines. Il paraît même qu’il a failli obtenir le Prix Goncourt… Comme Céline et quelques autres crapules, il a donc profité de cette forme d’amnistie illimitée que confèrent l’amnésie et la fascination de la bonne écriture. Il n’empêche qu’un salaud de talent reste un salaud, et je pousse un « ouf » de soulagement en constatant qu’en mettant le Gaspard hors du coup, j’échappe à ce genre de rencontre.
La Grave vue depuis la face nord de la Meije. Cette relation est la "variable d'ajustement" de la majorité des ouvrages évoqués ici...
1926 :
ingénieur des télécommunications (il est d’ailleurs l’inventeur de ce terme), fraîchement
élu à l’Académie Française (1923, sonnez trompettes !), Edouard Estaunié
publie un recueil de nouvelles intitulé Le silence dans la campagne. Quel
rapport avec la montagne, demanderez-vous ? De fait, il faut farfouiller
dans l’ouvrage pour dégotter Le cas de Jean Bunant.


Et là, surprise : notre homme en habit vert y décrit avec une grande subtilité le processus d’envoûtement que la Meije exerce sur un personnage (Jean Bunant), a priori pas du tout prédestiné pour s’abandonner à une maîtresse de roc. Il aurait d’ailleurs mieux fait de s’abstenir, puisque l’histoire se termine mal, avec une rupture d’anévrisme dans les Enfetchores ! Pour que ce récit soit convaincant, il fallait qu’Estaunié ait pu sentir et comprendre ce pouvoir mystérieux qui peut émaner d’un simple objet de roc et de glace, et il y est parvenu. Voilà de quoi justifier une manifestation d’estime pour un écrivain de second ordre, que son statut d’Immortel n’a pas empêché de s’enfoncer dans les eaux sombres de l’oubli (comme tant d’autres…).

Le glacier de la Meije et les Enfetchores, vus d'en haut
1946 :
en sortant Accident à la Meije, Etienne Bruhl inaugure le genre du polar alpin
(qui sera illustré en 1965 par Meurtre au sommet de José Giovanni). Cette fois,
on a affaire à un « vrai » alpiniste, qui connaît la Meije comme sa
poche alors qu’Estaunié n’y était sans doute jamais monté. Bruhl a appartenu à
la génération des pionniers de l’alpinisme aventureux de l’entre-deux-guerres
comme Dalloz, Lagarde ou Ségogne (il était entré au GHM en 1923). Il s’est fait
remarquer en 1936 en soutenant une polémique énergique contre Lucien Devies,
quand celui-ci préconisait l’introduction de l’échelle de cotation des
difficultés en usage chez les Italiens et les Allemands – la fameuse
« querelle des degrés », dans laquelle il prenait donc la tête des
« traditionalistes ». Comme quoi il n’est pas aisé de demeurer
longtemps à l’avant-garde… Plus durablement, il s’était aussi manifesté en
publiant un recueil de nouvelles, Variantes, agrémenté de quelques pastiches.
Tout cela reste de lecture très plaisante, ne serait-ce qu’en raison du style
désinvolte et ironique de Bruhl. On retrouve cela dans Accident à la Meije,
dont l’intrigue est ficelée sur la base d’une connaissance démoniaque des
lieux. Accident ou meurtre ? N’attendez pas de moi que je vous le
dise : même si ce livre a légèrement vieilli, il reste de lecture
plaisante et c’est volontiers qu’on se laisse rouler dans la farine d’un
imbroglio confectionné de la façon la plus savante. Ces deux ouvrages, Variantes
(allégées des pastiches) et Accident… ont récemment été réédités chez Hoëbeke.


Ce n’est pas méchanceté
de ma part : Sonnier est un bel écrivain porteur d’un message humaniste,
et c’est dans le témoignage et la réflexion philosophique qu’il donne vraiment
sa mesure. On le verra mieux dans son autre roman « meijeux », Un
médecin de montagne, paru en 1963 – une sorte de chronique villageoise de la
fin du XIXe siècle, quand l’Oisans bascule des temps immémoriaux dans l’époque
moderne. Dans ce livre où la méditation sur le temps qui passe tient une place
importante, la Meije retrouve sa fonction originelle, celle d’un
« sommet-horloge » chargé de donner l’heure. On pense évidemment à
Giono ou à Samivel, et cette référence n’est pas donnée au hasard puisque Sonnier
était tout simplement le cousin de Paul Gayet-Tancrède, alias Samivel, médecin
de son état… Georges Sonnier a disparu en 1999, alors qu’une bonne partie de
son œuvre était en cours de réédition chez Fernand Lanore [voir l’article que
lui a consacré LMA à cette occasion: Sonnier_LMA_99.pdf].

Photo de V. Rambaud, dans "Cimes et visages du Haut-Dauphiné" de Félix Germain (Arthaud, 1955)

Tiens,
voilà Castelnau, en conversation avec Gaspard. Cette photo a été
dégottée par Raymond Joffre, le grand chef de la Librairie des Alpes de
Grenoble
Le truc passe bien à l’écran, car
le film est fort bien fait, mais il aurait pu valoir la correctionnelle
historique à Isabelle Scheibli si elle n’avait fait aveu de fiction. C’est donc
bien un roman, avec des personnages vrais qui ne jouent pas forcément leur rôle
réel, dans le parfait style du roman régionaliste – une veine très en vogue depuis
quelque temps, avec ses qualités et ses défauts. Pour ma part, je me méfie
toujours de l’histoire que l’on regarde par le petit bout de la lorgnette, et
je trouve un peu simpliste que l’on crédite le monde rural de toutes les
vertus, par opposition à un univers « bourgeois » qui serait celui de
toutes les culpabilités – ça me fait un peu trop penser à certains discours
d’un certain maréchal… bon, bon, je me tais… Non sans avoir signalé que, moins
de dix ans après sa sortie (chez Didier & Richard), ce livre a déjà
bénéficié d’une réédition (chez Glénat).

Vers le nord... La Grave, le Chazelet à gauche, le vallon de Valfroide vers la droite, le Goléon et les Arves...
06 décembre 2005
Elans mystiques sur le clocher de La Grave
Après
le vide-grenier, changement d’étage :
direction le cloître, ou le chœur. Qu’on se rassure : le mécréant
convaincu
que je suis n’a aucune intention de prosélytisme, mais mon cheminement
m’amène
à évoquer la dimension mystique de la Meije. Car il semble qu’elle a,
plus que bien d’autres, le don de susciter les élans religieux. Normal,
direz-vous,
pour une montagne dont un des sommets s’appelle le Doigt de Dieu. Quant à son
iconographie, elle fait une bonne place aux premiers plans d’églises, de chapelles
ou de croix, pour peu que la Belle soit vue depuis La Grave – manière d’établir
une sorte de relation (sur)naturelle entre ici-bas et là-haut.


Pour le peintre Foujita, en 1913, le sujet n'est pas la Meije, mais l'oratoire ND des Portes.
En plus, cette
relation attend l’alpiniste au sommet, sous la forme d’une statuette en if que
certains prennent pour le Père Noël ou pour un nain de jardin, mais qui est en
réalité une effigie de la Vierge. Elle est là depuis 1996, héritière d’une
lignée qui remonte à 1935-36 et qui a vu plusieurs versions successives défier
les tempêtes et les sarcasmes. Il est amusant de noter que la première (en
duralumin) avait été montée là-haut pendant le Front Populaire, alors que
s’activaient entre face sud et face nord des gens comme les frères Vernet ou
les frères Leininger, avec Pierre Allain, connus pour être des « Rouges ».
Je ne sais pas s’il faut y voir une guerre des symboles, mais la coïncidence
des dates est pour le moins rigolote…

Cette
eau-forte de Joanny Drevet est un tiré à part d'une série composée pour
illustrer un livre de Pierre Scize, "En altitude" (Didier &
Richard, 1930). Il en existe une version non illustrée avec un autre
titre, "Gens des cimes" (même éditeur).
Tiens, cet été 36 est également celui où Albert Tobey a fait sa première traversée de la Meije, avec son copain Louis Berger. Et qu’écrit-il à son retour, à l’intention de sa fiancée Aline ? Ce petit poème :
" Choisis ton idéal par la montagne.
Viens, amie, jouons notre vie aux sommets des grands
pics,
en silence, à la pointe du monde,ignorant du vertige et de la peur.
S’élevant de tout ce qui est laid, de tout ce qui
est bas,
s’élançant vers l’infini, vers l’idéal,
vers ce qui échappe à notre compréhension… (vers
Dieu)."

Loulou Berger, photographié par Albert Tobey
Ce genre d’inspiration n’est pas exceptionnel. Dans
la très abondante littérature consacrée à la Meije (que j’ai l’ambition de
présenter peu à peu !), on trouvera ce genre de démarche notamment dans
les bouquins de Georges Sonnier, même si c’est de façon moins explicite que
suggérée. On en a un bon exemple dans Où règne la lumière, où il trouve le
moyen de parler de la Meije… pour ne pas en parler [Sonnier.pdf]. Rien de caché en revanche
dans cet Hymne d’Emile Escallier, Les trois sommets de mon pays, où la Meije
est carrément comparée… au Sinaï (avec qui dans le rôle de Moïse ?) [Escallier.pdf].
Il fallait bien que quelque musicien s’en mêle. Je me
suis amusé à chercher s’il en existait dont on pouvait dire qu’à coup sûr une
de leurs compositions aurait pu être inspirée par la Meije. Je n’ai
rien trouvé du côté de notre Dauphinois national, Hector Berlioz, mais je n’en
suis pas très étonné: c’est un Dauphinois de l’avant-pays, originaire de La
Côte-St-André, et je ne pense pas que la Romanche l’ait beaucoup intéressé.
C’est tout juste si on peut trouver à l’acte V de la Damnation de Faust cette
«Invocation à la nature» d’inspiration typiquement romantique, où
la montagne apparaît sous les poncifs des roches qui croulent et des cavernes –
bref, de sublimes horreurs ! Rien à voir avec le Ciel. D’ailleurs, Faust
c’est plutôt les enfers…! [Berlioz.jpg]
Au final, il faudra se contenter d’une hypothèse et
d’une certitude. L’hypothèse, c’est Vincent d’Indy, un néo-classique qui a vécu
de 1851 à 1931. Il est connu pour avoir fondé une école musicale, la Schola
Cantorum, et pour avoir composé une Symphonie sur un thème montagnard qu’on
appelle quelquefois Symphonie cévenole. C’était aussi un traditionaliste et
même un parfait réactionnaire, catholique fervent et antisémite déclaré (il a
dû frétiller à l’époque de l’Affaire Dreyfus) – il a trouvé le moyen
d’écrire après la guerre de 14-18 un opéra antisémite, La légende de
St-Christophe…
Qu’est-ce que ce zozo vient faire ici ? Il se trouve qu’il
a passé une bonne partie de sa vie dans le superbe château familial qui se
trouve sur les plateaux du Vivarais, à environ 16 km à l’ouest de Valence, le
château des Faugs (sur la commune de Boffres). C’est là qu’il a composé sa
symphonie « cévenole ». Or, il se disait lui-même inspiré par le
spectacle des montagnes. A ses visiteurs il expliquait : « Le soleil
paraît là, derrière cette montagne que vous voyez en face ». En face,
c’est-à-dire vers les Alpes, avec le Vercors au premier plan. Et vous savez
quoi ? Le château des Faugs est exactement à la latitude de la Barre des
Ecrins, donc quasiment celle de la Meije. Cela veut dire que Vincent d’Indy
pouvait voir le soleil surgir de derrière ces montagnes, et y puiser ses
impulsions mystico-musicales. Reste à vérifier si les Faugs sont placés suffisamment
haut pour que la Meije leur fasse coucou par-dessus le Vercors. Si oui, j’ai
gagné ; si non, damned ! encore un coup de Faust !!!
Là où je suis sûr de mon coup, c’est avec Olivier
Messiaen. Cet autre Dauphinois est un contemporain (1908-1992). Chaque année,
La Grave organise un festival Messiaen, ce qui prouve en passant que La Grave
ce n’est pas seulement un téléphérique et un Derby. Ce n’est pas par
hasard : Messiaen en avait fait sa seconde patrie, et plusieurs de ses
œuvres ont été directement inspirées par les montagnes, les glaciers et la
Meije.
Pour plus de précision, lisez ce texte de présentation du festival qui
en dit plus que ce que j’aurais pu faire. Je précise que Messiaen n’est pas un
auteur « facile », et que si vous êtes plutôt du genre disco ou
techno vous avez peu de chances d’être séduit par sa musique. Personnellement,
je ne suis que moyennement amateur, mais je reconnais y trouver des sonorités
et des harmonies qui me causent… Je laisse le texte de côté, parce que pour un
mystique, c’est un mystique!
Je ne reparlerai pas de La Solitude de l'Aigle [Couv1.jpg],
puisque je l’ai signalé dans un précédent sujet, mais il rentre évidemment dans
ce thème. Sauf que cette fois on est loin de l’inspiration chrétienne
d’Escallier ou de Messiaen, pour s’orienter vers le bouddhisme. Je sais, le
bouddhisme n’est absolument pas une religion dans la réalité, mais il y a par
ici beaucoup de gens qui croient que c’en est une, tout ça parce qu’ils ne
considèrent que le lamaïsme tibétain, qui est au bouddhisme véritable ce que le
Canada dry est au whisky. Du moins ces braves gens ne font de mal à personne, et puis « tout
le monde peut se tromper », comme disait le hérisson en descendant d’une
brosse à cheveux…
"Les
adorateurs de la Meije". Ce curieux dessin d'Emile Guigues (entre 1880
et 1890) représente une procession de pélerins venus de l'univers tout
entier. Quand le mysticisme se fait panthéiste...
Puisqu'on
est dans les allégories... Cette peinture d'Ernest Hareux
représente "l'Exaltation de l'abbé Guétal", lequel est représenté
trônant sur le Doigt de Dieu (je connais un homme d'église dont le rêve
était de lire son bréviaire au sommet du Père Eternel de la Brenva...).
Guétal, mort en 1896, fut un excellent peintre de montagne ; il avait
été l'élève d'Hareux.
02 décembre 2005
Bric-à-brac amoureux de la Meije
Je ne sais pas si vous l'avez remarqué
comme moi : le fait de
dessiner des tracés d'itinéraires est une façon d'écrire sur une
montagne, ou même sur LA montagne. Bien sûr, on est là un peu dans le
registre des jeux de mots. Cependant, il peut être amusant de se
demander comment un objet - en l'occurence un sommet - peut devenir un
sujet d'inspiration, et quelles peuvent être les formes de sa
représentation. Il n'y a pas énormément de montagnes qui soient autant
évoquées ou représentées que la Meije : on peut penser au mont Blanc,
aux aiguilles d'Arves, au Mont Aiguille, au Cervin ou à l'Eiger. Bien
sûr, on pourra
toujours trouver une étiquette de fromage de chèvre à l'effigie du Brec
de Chambeyron, ou une compét' à l'enseigne de la Pierra Menta, mais ça
n'ira pas beaucoup plus loin. Il existe aussi des montagnes qui
séjournent dans le jardin secret d'un artiste de talent : ainsi,
l'Epéna a inspiré au peintre Thomas Ostoya de très belles compositions,
mais je pense qu'il doit être à peu près le seul dans son cas [Ep_na_Ostoya.jpg]. Au
contraire, la Meije est vraiment une inspiratrice universelle, y
compris dans des domaines inattendus.
Il
y
en aura que l'on peut qualifier de mineurs, par exemple quand il s'agit
de babioles ou d'objets de la vie courante, comme cette assiette qui
appartenait à la vaisselle de l'hôtel des Alpes de La Grave,
aujourd'hui fermé.
Puisqu'on est à table, voici le menu du banquet des GDA du 25 octobre 1896, avec volaille de St-Christophe, grives des Etançons, vin du Clot des Cavales, café Turc (!) et cognac du Père Gaspard :
Dommage que le texte soit quelque peu effacé (c'est une photo de l'original). L'utilisation emblématique est assez fréquente. Elle peut être collective, par exemple quand l'image est utilisée par une association - et ici on peut naturellement penser au CAF, qui a adopté la Meije pour emblème depuis plus d'un siècle, non sans quelques avatars. Le nouvel écusson du CAF a été dessiné par Ernest Brunnarius, architecte et président du CAF d'Albertville, et approuvé par la direction du club au début de 1898. Pour des raisons un peu obscures, il n'est devenu public qu'en 1904 - entre temps Brunnarius avait trouvé la mort dans une avalanche à la Roche Pourrie, au-dessus d'Albertville, en 1901 - et Franz Schrader (un autre architecte...) l'avait redessiné. Cette Meije cafiste a longtemps figuré sur les documents officiels du club, quitte à connaître des adaptations. Voici par exemple le dessin de Shrader (1903) et à côté le dessin qui figure sur la couverture de LM au début de 1940 : on est en plein dans la "Drôle de guerre", et le dessin de la Grande prend subitement une allure plus martiale, tout en faisant bonne place à ce qui était à l'époque la devise du CAF (utilisée depuis 1904, et abandonnée depuis les années 60 (date précise = ?).
L'utilisation emblématique peut aussi bien être complètement privée. Il y a eu pendant longtemps la mode des "ex-libris", qui permettent aux bibliophiles de personnaliser leurs bouquins. Voici par exemple celui de Paul Helbronner, ce géodésien amateur qui réalisa la triangulation des Alpes françaises avant la guerre de 14-18 (il avait fait une station mémorable au sommet de la Meije en juillet 1906).
La toile d'araignée symbolise le réseau dans lequel il avait enserré les Alpes. Au milieu sont les outils de main du géodésien, avec dans la clé sa devise "Perseverantia". Sur la périphérie, les sommets emblématiques : en haut le Mont-Blanc, en bas le Pelvoux, la Grande Casse et les Ecrins, en haut et à droite la Meije. J'hésite un peu sur le sommet représenté à gauche: on pourrait y reconnaître le Mont Pourri, mais je suis loin d'en être sûr. Quant à l'araignée, serait-ce un autoportrait d'Helbronner lui-même ? Une version moderne, ce pourra être la carte de voeux comme celle de Christophe Moulin, que je me suis amusé à combiner avec cette silhouette (due sauf erreur à Lée Brossé) qui a hanté les pages de La Montagne vers 1905-1910. A un siècle de distance, ce sont deux façons de dire son attachement à la même maîtresse...
Il y a aussi l'utilisation publicitaire, qui peut donner lieu à de petites oeuvres d'art...
La série du PLM est particulièrement remarquable. Elle présente d'ailleurs une caractéristique assez cocasse : l'image de la Meije figure sur une affiche PLM consacrée à... l'Aiguille du Midi de Chamonix ! Malheureusement je n'en possède pas la reproduction (si quelqu'un peut m'aider...). Ce genre de détournement n'est pas exceptionnel. Il existe un éditeur savoyard qui publie une série de romans sous une couverture élégante, toujours illustrée d'un médaillon dans lequel on trouvera une image de la Meije, quel que soit le thème du livre. Cela peut donner des résultats comiques : La face de l'Ogre de Simone Desmaison est illustrée par une image de la Muraille Castelnau, et de même La Vierge des Drus de Daniel Grevoz profite des arêtes de la Meije ; quant aux Noces de cendres d'Emmanuel Ratouis, elles ont droit au Dos d'âne, alors que l'action du roman se situe dans les Aiguilles Dorées... En fait ces illustrations sont tirées d'un album paru à Genève il y a un siècle: La Meije et les Ecrins de Daniel Baud-Bovy, avec des illustrations du peintre Ernest Hareux. Il est probable que l'éditeur en question a acheté les droits de reproduction de ces illustrations, l'ouvrage ayant été réédité en 1994. Et il en tire le bénéfice maximum, sans trop de soucier de l'adéquation de l'image au texte. En voici un échantillon avec une des dernières parutions de la série, sans aucun rapport avec le Doigt de Dieu figurant sur la couverture, si ce n'est qu'il s'agit d'un "roman métaphysique".
Pour conclure cette première approche, une petite incursion dans le domaine de la philatélie, avec notamment ce timbre peu connu, datant de 1942, du célèbre dessinateur Gandon :
...et cette édition "premier jour" sortie par le CAF à l'occasion de son centenaire, en 1974, qui fut victime d'un mauvais coup du sort. En effet, la sortie a eu lieu presque le même jour que le décès du Président Pompidou (2 avril 1974), si bien que le deuxième événement occulta complètement le premier... Comme quoi on ne peut plus se fier à rien, ni à personne !
Même pas à La Poste : quand elle sort une série d'enveloppes pré-timbrées sur les Alpes, elle en fait une à l'effigie de la Meije, mais c'est le mont Blanc qui occupe la valeur faciale...
J'espère que ce petit sujet touche-à-tout a titillé votre attention et qu'il vous donnera l'envie de lui apporter plein de compléments, car il ne s'agit que d'une ébauche. J'ai bien l'intention de prospecter ce filon, notamment en allant sur le terrain de la chose écrite. Mais le côté "bricoles" est très sympa en soi, et peut être l'occasion de tout un tas de trouvailles. Donc, j'aurai un grand plaisir à recevoir des idées ou des documents, afin de faire mentir ce dessin publié sur Le Monde d'avant-hier :
30 novembre 2005
La face sud de la Meije
Après la face nord, voici la face sud de la Meije dans son état actuel... si toutes mes informations sont à jour [Meije_face_sud.pdf]. Le principe est le même que pour la face nord : les voies sont classées dans l'ordre chronologique. Les dernières ouvertures remontent à 2000-2001, dans les styles les plus opposés qui soient : le rocher pur, la glace extrême. Durant l'été 2000, en plein mois de juillet, Jean-René Minelli a trouvé le moyen d'ouvrir une très belle goulotte dans la face sud de la Meije Orientale, très à gauche de l'aplomb du sommet. Il était accompagné d'un client et de Fred Chevaillot. Ca a donné La Route de la chance (350 m, IV/5+). De fait il en fallait, de la chance, mais aussi le coup d'oeil qui permet de repérer à la fois la ligne et le moment propice...

Sur cette photo prise du Pic N des Cavales, on voit la totalité de la goulotte.
Le topo est tiré de Montagnes-Magazine (n° 241).
L'autre ouverture est due à Christophe Moulin, accompagné de Fabrice Susset. C'est la voie Mitchka,
tracée à l'extrême-droite de la muraille qui soutient le Glacier Carré
(donc juste à gauche du Dossier du Fauteuil). Moulin la présente comme
une escalade absolument exceptionnelle (il la compare aux plus belles voies du Grand Capucin...), avec 2 longueurs sous le Fauteuil, et 9 entre le Fauteuil et la vire du Glacier Carré. Le topo est sur le site de la FFME. En
2001, Moulin et Susset se sont arrêtés à la vire, en annonçant une
suite dans la partie supérieure pour l'année suivante. Il semble en
fait que cette deuxième partie n'ait pas vu le jour... Du reste, on
peut penser que la configuration des lieux rendra difficile l'existence
d'un cheminement de même niveau indépendant de la voie Cambon-Ravel.
Affaire à suivre... Notons que cette voie est partiellement équipée de
goujons. Pour autant, Moulinos n'a pas été convoqué devant les
tribunaux de la Sainte Ethique. Est-ce le signe d'une évolution ?

Ici on ne voit que la partie située au-dessus du Fauteuil. Mitchka
s'élève un peu à droite des coulées issues du Glacier Carré. Il y a là
une muraille bien baveuse, rigoureusement verticale, avec des
stalactites qui pendouillent : un pied-de-nez à l'adresse des
glaciairistes du XXIIe siècle ?
Il est clair que la question de la "place qui reste" se pose de plus en plus. L'image d'ensemble montre assez clairement qu'il y a encore trois zones de la face sud où subsistent des possibilités... du moins en théorie. Je vous les laisse trouver. Reste bien sûr à s'interroger sur leur pertinence, leur intérêt, leur faisabilité, et sur les chances d'en sortir intact !
Les topos présentés ici et pour la face nord sont les derniers en date. Je suis frappé par leur côté peu détaillé, presque sommaire, qui contraste avec la sophistication qu'on a connue à une certaine époque. Y aurait-il une sorte de retour aux sources ? On peut se le demander en observant par exemple le dessin suivant, qui est le premier "topo" de toute l'histoire de la Meije. Il est dû à Georges Leser, qui fut l'un des pionniers de l'alpinisme dans le Dauphiné à la grande époque. Il est paru dans l'Annuaire du CAF de 1885.
Les lettres indiquent les principaux repères de la voie normale. Le refuge du Promontoire n'est pas indiqué, puisqu'il n'existait pas encore ! On observe que le cheminement de la muraille Castelnau (tronçon D-E) est très imprécis. La digitation de droite correspond à la "variante" Pilkington. Malgré ses imprécisions, il ne manque pas de finesse documentaire. En matière de schéma simplifié, on pourra trouver mieux (ou pire), comme le montre ce dessin qui figure dans un petit ouvrage de Jean Save de Beaurecueil intitulé "Montagne d'été". Publié juste après la guerre, il "décrit" 20 courses en Oisans et à Chamonix, dont la traversée de la Meije, avec pour viatique ce simple dessin :
Je laisse le mot de la fin à cette photographie de Daniel Chalonge, qui fut un alpiniste très actif des années 1920-1930, en même temps qu'un excellent photographe. J'en profite pour signaler que sa fille Karen a publié un livre extrêmement intéressant à partir des archives de son père, avec pas mal de bonnes reproductions photographiques (Les Hautes Routes d'antan, Récits et itinéraires, 1915-1930).
Cette photo, qui a également été publiée à plusieurs reprises par La Montagne, est tirée de ce livre. Si ce bouquin vous intéresse, vous pouvez vous adresser à Karen J. Chalonge, 7 rue Le Dantec, 75013 Paris, ou à Fred Chevaillot à St-Christophe-en-Oisans.
27 novembre 2005
La face nord de la Meije
Ma denière incursion dans la face N de
la Meije remonte à 1997, quand j'ai fait le couloir en Z. Ca commence à
dater... A cette date, la configuration de la face était "stabilisée",
puisque les dernières voies ouvertes remontaient à 1994 (les deux voies
de mixte de Christophe Moulin dans la face nord-ouest). Les autres
événements récents avaient été l'hivernale du même Moulin en 1992
(enchaînement solitaire hivernal des faces N du Râteau, de la Meije et
du Gaspard), et la descente à skis du couloir Gravelotte par Tardivel
en 1997 - une descente pas tout à fait intégrale, puisque Tardivel
n'avait pas pu franchir la rimaye à skis. Mais enfin, on ne va pas
faire la fine bouche !
En cette même année 1997, Cyrille Copier et
Toni Clarasso avaient commencé une voie nouvelle au beau milieu de la
face nord-ouest dont ils avaient parcouru un premier quart. Il a fallu
attendre l'été 2005 pour que cette "directissime" soit terminée, avec
d'autres protagonistes : Cyrille Copier et Jean-François Etienne (alias
Gepetto)ont fait en janvier 2005, avec 2 bivouacs, la majeure partie de
la face, avec une dominante de mixte. Le tout a été terminé en juin par
les mêmes, plus Bernard Gravier, avec une sortie qui rejoint la voie
normale au Cheval Rouge. Le topo a été présenté dans Montagnes-Magazine
d'octobre 2005 (n° 298, p. 94). C'est celui-ci.
Le
compte-rendu indique une dénivelée de 1000 m. Peut-être faut-il
comprendre plutôt "développement", car la rimaye est à plus de 3150 m
d'altitude, ce qui laisse une dénivelée réelle de 835 m... C'est quand
même la plus longue des voies de la face N.
Il m'a paru intéressant
d'essayer de faire le bilan, 135 ans après la réussite de la cordée
Coolidge sur la face N du Pic Central. C'est pourquoi je propose ce
schéma (Meije_voies_face_nord.pdf)
des voies de la face nord, ou plutôt des faces nord et nord-ouest,
classées selon les dates. C'est assez éclairant, car on voit bien se
succéder des types différents d'approche (et donc de condeption de
l'alpinisme). Dans un premier temps (1870-1933), on cherche les
cheminements glaciaires les plus simples (façon de parler...). Deuxième
temps (1947-1971) : on recherche des itinéraires essentiellement
rocheux. Troisième temps (à partir de 1971, et surtout à partir de la
voie Roux-Saadi de 1976, très audacieuse pour l'époque) : c'est
l'avènement du mixte, avec 2 étapes imposées par les mutations du
matériel et des techniques, l'inflexion pouvant être placée autour de
1985 ("Salsa pour trois étoiles"). Incontestablement, la voie de 2005
comble une lacune importante. Y aura-t-il un quatrième temps ? meije_n1
23 novembre 2005
L'Aigle : un symbole ou une attraction ?
Toujours l'affaire du refuge de l'Aigle... Dans le dernier numéro de
Montagnes Magazine (le n° 299, paru au début de ce mois), les guides de
La Grave expliquent de façon détaillée pourquoi ils approuvent le
projet du CAF de Briançon : construction d'un nouveau refuge sur le
site de l'ancien, démontage de ce dernier pour le réamplanter au sommet
du téléphérique des Glaciers de la Meije - et rejet de l'idée de
construire le nouveau refuge en aval de la vire Amieux. [Voir le texte intégral: Texte_Montagnes_Mag_299.pdf.]
Leur
argumentation peut susciter à la fois l'adhésion... et l'étonnement.
Adhésion quand ils plaident "pour l'alpinisme classique" et qu'ils
disent vouloir "assumer l'héritage des pionniers".Mais étonnement,
lorsqu'ils disent aussitôt que pour assumer cet héritage, il convient
de remplacer l'ancien refuge par un nouveau. Je sais bien qu'à
Florence, la statue de David qu'on voit devant le Palais des Offices
n'est qu'une copie, et que l'original est à l'abri des intempéries.
Mais du moins l'illusion existe... Tandis que là, si on retire la
cabane de l'endroit où elle se trouve, elle n'y sera plus ! Et
stupéfaction lorsqu'ils affirment que la meilleure façon d'utiliser
l'ancien refuge comme "témoignage d'un patrimoine local exemplaire"
consiste à le placer... là où ce patrimoine a subi sa plus totale
dégradation !
Ils argumentent en disant que l'ancien refuge ne peut
plus répondre à la demande, compte tenu de la nature des pratiques
actuelles, et compte tenu de sa difficulté d'accès. C'est justement
pour cela que l'on soutient l'idée d'un deuxième refuge, plus vaste,
plus confortable, plus facile d'accès et plus conforme aux pratiques
actuelles, du genre voie normale de l'Orientale ou du Doigt de Dieu.
Ici, j'ai du mal à comprendre. Suis-je complètement obtus ?
Enfin,
ils nous disent que le site du téléphérique s'impose pour accueillir la
vieille cabane parce qu'il s'agit d'un milieu "cohérent et accessible à
tous". Cohérent, je veux bien, mais cohérent avec quoi ? La seule
cohérence que je vois en ce qui concerne l'Aigle, c'est son lien avec
la Meije. Le déplacer, c'est rompre ce lien. Ou alors, il faut déplacer
la Meije avec... Tiens, c'est une idée... Faisons donc la suggestion
suivante : OK pour le démontage de l'Aigle, OK pour l'installer au
sommet du téléphérique, et pendant qu'on y est, mettons-y donc aussi
la Meije, ou à défaut une réplique en béton, de telle sorte que les
braves gens qui auront payé leur montée en aient pour leur argent. On
pourrait même y installer une via ferrata, et comme ça l'illusion sera
complète: la Meije comme si vous y étiez, et sans vous fatiguer,
m'sieurs-dames... Au fond, n'était-ce pas déjà ce qu'on avait voulu
faire avant la guerre, avec le premier projet de téléphérique ? Si l'on
doit jouer la carte St-Trop' ou Mont-St-Michel, autant la jouer à fond,
non ?
Je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait penser à ce livre publié en 1990 par un gars qui avait passé 93 jours sans désemparer à l'Aigle, 93 jours de méditation entre novembre et janvier. Ce n'est pas le genre de littérature qui me séduit beaucoup (c'est du style mystico-ésotérique), mais ce qui m'accroche c'est simplement le titre : la Solitude de l'Aigle. La solitude, le téléphérique : cherchez l'erreur...
Calme-toi, Chaps, tu es en train de te faire du mal... Au point où j'en suis, j'aimerais bien recueillir des réactions et des avis !































































